L’aventure Into the Wild a respectivement été contée par Jon Krakauer et Sean Penn, dans un livre paru en 1996 puis dans un film sorti en 2007. Ce dernier fut un véritable phénomène pour beaucoup de gens, réalisant soudainement l’inanité de leurs vies. Qu’en reste-t-il huit ans plus tard ? L’existence de Jon Krakauer était-elle révolutionnaire et passionnante ou seulement bien romancée ?

 

Depuis Croc-Blanc, un long-métrage qui peut se vanter d’avoir déchiré de nombreux foyers – dont les enfants rêvaient de recueillir un chien loup et devenir trappeurs – les films de quête initiatique en pleine nature semblent être une piqûre de rappel nécessaire à effectuer tous les dix ans environ. Avec un timing qui frôle la perfection, Into the Wild était la respiration artificielle des années 2000 pour ceux qui étouffaient dans leur quotidien. Tablant sur la nature et la décroissance pour trouver « la » vérité et se trouver soi-même, le métrage propose d’échapper au matérialisme, à la société, à la fausseté, au consumérisme, aux apparences, à l’argent. Bref, à tout ce qui n’est pas fondamentalement nécessaire à la vie ou au bonheur.

Nous sommes donc invités à suivre Christopher, ou plutôt Alexander Supertramp comme il se renomme. Naissant une nouvelle fois sur la route, il quitte une vie et une famille aisée autant qu’un avenir tout tracé. Entre Harvard, une carrière brillante, et d’autres « choses » qu’il considère comme artificielles, il fait le choix du jour le jour et de l’exploration pour vivre pleinement.

Into the Wild, réalisé par Sean Penn (2007) © Paramount Vantage

Into the Wild, réalisé par Sean Penn (2007) © Paramount Vantage

Mais plus qu’un personnage, ce qui nous est offert – en dehors de véhicules rouillés et de panneaux de signalisation – relève davantage d’une universalité, d’un creux disponible pour le spectateur, dans lequel il peut s’engouffrer. Ce que nous suivons dans le film se résume souvent à une silhouette sombre, anonyme et minuscule, incarnant une possibilité d’en faire autant. Ayant pas ou peu d’intériorité – en dehors de la voix off de sa sœur se superposant à son présent et contant son passé – le pathos de Chris/Alex reste opaque. Ne sont visibles que les actes, expériences, larmes, expressions et souffrances. Un corps et pas beaucoup plus. Il ne constitue qu’un pivot, un rouage autour duquel s’articule un discours. Les espaces – petits ou grands – font leurs révolutions autour de lui, autour de cette personne que nous pourrions être. Filmés pour nous tenter, ils nous happent sur fond de mélodies folks aériennes.

Dès le début ou presque, le quatrième mur est brisé par un regard direct caméra. Loin d’être anodin, il révèle une adresse, une inclusion du spectateur. Ne construisant pas une fiction et son personnage, Sean Penn lance des messages – peut-être pas toujours très subtils – invitant le regardant à sortir des gangues et carcans socio-économiques qu’il ne connaît que trop, qu’il contemple de manière fataliste, sans même les voir. Faisant presque d’un homme ayant existé (Jon Krakauer) un pantin, un guide montrant la voie, il trace un parcours initiatique, une parabole métaphorique, censés faire ciller.

Into the Wild, réalisé par Sean Penn (2007) © Paramount Vantage

Into the Wild, réalisé par Sean Penn (2007) © Paramount Vantage

De la critique acerbe au récit doux-amer, la quête impérieuse de liberté absolue de Chris/Alex se fait pourtant souvent naïve, voire clichée. Elle sonne parfois aussi vaine et superficielle que ce qu’elle fuit et refuse. Et pourtant, elle nous renvoie aussi dans les cordes de notre absurdité, jette un regard désabusé à ce qui ne mérite pas davantage, à la haine, à la dureté, à la misère non choisie. À ces illusions de vie, ces bribes et fragments d’une liberté à la rareté camouflée. Voilà peut-être ce qui a généré le phénomène Into the Wild : une sorte de vérité un peu démagogique et aux fils (trop ?) apparents.

Film au charme probablement désuet après tant d’années, Into the Wild garde cependant une actualité effrayante. Traitant d’une rébellion, d’une colère et d’une volonté d’autre chose toutes personnelles à Chris/Alex, il illustre un esprit punk habitant ce vagabond qui souhaite trouver et tracer sa propre route. Plus que le portrait d’un homme, nous est offert celui d’une prise de position face à une époque et société amères. Un cadre qui nécessite une fuite pour connaître la vie et non simplement son fade ersatz. De petits moments de vécu en divers instantanés se forme alors une mosaïque dont les pièces ont peu de sens prises seules. Mais ensemble, ces morceaux tracent le mythe de l’apprentissage par le voyage : une vie au jour le jour faite d’indépendance et de rencontres, l’utopie d’une liberté en équilibre, sur la corde. 

Into the Wild, réalisé par Sean Penn (2007) © Paramount Vantage

Into the Wild, réalisé par Sean Penn (2007) © Paramount Vantage

Aussi aliénantes, étouffantes, absurdes et viciées que sont les sociétés, ce que réalise Chris/Alex est surtout un voyage intérieur. Son parcours peut être facilité par l’errance, la déconnexion, le contact avec un monde débarrassé de mots et concepts. Porter sur écran un voyage en Alaska vend du rêve, des paysages « exotiques », quelque chose que nous connaissons moins et devrions rechercher. Cela dit, la nature se trouve aussi dans notre jardin, dans nos parcs, dans nos appartements, en nous. Il n’est pas nécessaire d’aller s’affamer pour connaître des épiphanies. On peut s’extraire de la société tout en y restant, refuser de l’intérieur tout en militant. La quête initiatique, même si magnifique et facilitatrice, est certes plus glamour qu’un « ennuyeux » cheminement intellectuel mettant sur la table moins d’action et d’aventure, mais elle reste un exercice de style.

Penser, apprendre, interagir et ressentir, connaître de nouvelles expériences prend maintes formes, parfois excessivement proches et insignifiantes. Prendre du temps avec soi-même, nourrir son esprit et le faire progresser reste cependant possible immédiatement, sans avoir à bouger ses fesses d’un millimètre. Comme Chris/Alex le souligne : il est surtout question de « changer son point de vue » pour toujours considérer les choses sous un angle nouveau, moins orthodoxe. Voyager aide à cela, nous sort du connu, nous force la main.

Into the Wild, réalisé par Sean Penn (2007) © Paramount Vantage

Into the Wild, réalisé par Sean Penn (2007) © Paramount Vantage

Mais finalement, en prônant la liberté absolue, le métrage fait plus que simplement la présenter. En tentant trop de convaincre, il en devient maladroit. Il s’installe alors comme une impression d’inachevé autour de l’œuvre de Sean Penn. L’amour, la famille, la communication, l’art et la nature sont autant de points mis en avant puis laissés sur le chemin d’un Chris/Alex aveugle à ce qu’il ne réalisera qu’à la fin. Autant de points qui servent et desservent la force du récit dans le même mouvement.

Malgré tout, aussi naïf et lacunaire, aussi daté et simpliste soit-il, il serait dommage de ne pointer que les incohérences de ce film. Peut-être parfois trop glorificateur d’une certaine « Amérique profonde », la débrouille et le dépassement de soi laissent aussi une trace sur le public. À l’image des parents de Chris/Alex, se voyant forcés à la réflexion par le déclencheur que leur fils incarne, le spectateur ne peut que se sentir bousculé, voire tenté. Comment se fait-il que l’on en ressorte potentiellement apaisé-e, dynamisé-e ou en tous les cas un peu différent ? Difficile à dire. Pourtant, le film nous marque de ce sentiment qu’il n’est jamais trop tard pour changer de vie du jour au lendemain. Surtout lorsqu’il est question de déconstruire, d’explorer et de partager.

 


Into the Wild sera diffusé le dimanche 10 mai à 21h00 au Forum des images dans le cadre du cycle Bleu.