Marie Aubry, jeune plasticienne, expose actuellement au café Le Carré Parisien dans le 15e arrondissement. Elle y dévoile une série de récits d’autostop (une quinzaine parmi les soixante-cinq) à travers la Nouvelle-Zélande, ainsi que quelques dessins au crayon. « Un tour dans le monde » qui n’est pas un tour du monde, mais un circuit improvisé, un éco-système naturel et humain. Nous l’avons rencontrée au vernissage de l’exposition, qui durera jusqu’au 30 juin.

 

Quelle est la genèse de ce projet, pourquoi faire le tour de la Nouvelle-Zélande en autostop ?

Marie Aubry : C’est d’abord né d’une nécessité pratique. On est arrivés là-bas avec mon copain, et les transports – à l’occidentale – étaient chers. On a donc décidé d’aller où la route nous mènerait. Faire du stop apparaissait comme une solution somme toute assez facile et très sociale, ouvrant la porte à des rencontres diverses.

 

Et du coup, quand est née cette idée de consigner ces rencontres dans des carnets de voyage ?

C’est venu quand je suis sortie de la première voiture. Je ne voulais pas oublier ce moment. J’ai fait la rencontre d’une femme d’un certain âge, assez hésitante au premier abord. C’était la première fois qu’elle prenait des autostoppeurs ! Mais dans la voiture, on a commencé à parler anglais, et au final, elle nous a raconté toute sa vie. En sortant, elle m’a serrée dans ses bras. C’était une rencontre très chaleureuse et marquante.

 

Ce qui est assez remarquable et touchant dans ces portraits, c’est à la fois la simplicité et la précision des détails que tu y apportes et que, manifestement, tu veux retenir…

Je suis une grande fan de l’Oulipo, de l’observation du réel, d’une sorte de non-intervention. J’ai été très marquée en ce sens par la lecture de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec. Une écriture spontanée que l’on ne dirige qu’après coup. En fait, ce qui était le plus compliqué, c’était la transcription des conversations de l’anglais vers le français. Parce que ces conversations ont été pensées, parlées et vécues en anglais, avec la logique de la langue. Trouver à chaque fois les termes les plus appropriés pour retranscrire les idées et brosser un portrait fidèle des personnes m’a demandé beaucoup d’exigence. D’autant qu’il s’agissait de rencontres hors écran, en direct, en prise avec l’incertitude de savoir sur qui l’on va tomber

 

Marie Aubry ©

Hitch © Marie Aubry

Vous avez dû vous confronter à de nombreux cas de figure sur les quelques soixante-cinq véhicules qui vous ont pris en stop avec ton compagnon…

Oui, mais de manière générale, je me suis rendu compte que l’on ne gagnait rien avec la fausseté. Et qu’il n’y avait rien à perdre avec les gens que l’on rencontre de cette manière.

 

Il n’y a pas d’enjeu…

Non, et tant que l’on reste ouvert et attentif à l’autre, la discussion vient naturellement. Ça commence avec la question bête : « Vous venez d’où ? », et de fil en aiguille, on plonge dans l’univers de l’autre. Malgré la différence qu’il pouvait y avoir entre toutes les personnes dont on a pu croiser la route – et que l’on ne reverra sans doute jamais pour la plupart -, j’avais envie de les remercier pour leur ouverture d’esprit. Je voulais garder une trace de toutes ces personnalités si différentes, qui ont fini par tisser un lien à travers l’écriture. Ces portraits les reflètent au moment précis où se sont croisées nos existences, dans des conditions spécifiques, que l’on ne pourra plus jamais recréer. Nous avons été de passage dans leur vie, et ils ont rendu notre voyage possible.

 

Quels constats sont nés des différentes rencontres que tu as pu faire ?

Au final, nous n’avons pas rencontré que des locaux. Il y avait beaucoup de touristes, comme ce couple asiatique ultra-enthousiaste à l’idée de garder une mémoire photographique de leur voyage. Chez la plupart de ces personnes croisées au hasard des routes, j’ai surtout noté une grande fierté vis-à-vis de leurs pays respectifs. Pour la majorité d’entre eux, nous étions les premiers étrangers qu’ils acceptaient de faire monter dans leur voiture. Ils étaient tous très curieux de comprendre ce qui nous motivait à voyager dans ces conditions.

 

Et quel est ton sentiment quand tu relis les rencontres que tu relates dans tes carnets de voyage ?

Avoir écrit au jour le jour mes souvenirs – souvent immédiats – avec ces personnes et pouvoir les relire longtemps après me procure un immense plaisir. J’ai l’impression de les avoir là, tous devant moi.

 

Glenda © Marie Aubry

Glenda © Marie Aubry

Qu’en est-il des dessins que tu as faits sur place ?

Pour les dessins, c’est très différent. Ce sont des impressions ou des observations sur les choses, la nature. C’est donc beaucoup plus centré sur la sensation, particulièrement en opposition aux textes. J’en ai fait des cartes postales que j’ai envoyées à mes amis – qui me les ont gentiment prêtées pour l’exposition.

Le dessin, c’est une forme d’ici et maintenant que l’on retrouve un peu dans les encarts (indiquant le lieu, le temps d’attente, la durée du trajet, la distance parcourue, ndlr) allant avec chaque récit. En fait, l’écriture des portraits supposait de dépeindre des gens inconnus dont on vient à connaître une part de l’intime et pourtant… seulement le patronyme. C’est-à-dire que nous n’avons jamais gardé de, disons… de données de contact générales avec les personnes. La question de l’identité se pose de manière étrange parce que l’état civil des gens passe au second plan. Ce qui compte, c’est ce que ces gens ont offert d’eux à un moment précis ; de la même manière que la nature n’offre au regard du dessinateur que ce que ce dernier peut en tirer. Et puis, c’est compliqué de dessiner quelqu’un sans rompre le lien tissé avec lui par le dialogue. Ça oblige à s’arrêter.

 

Quelle place donnes-tu à l’écrit et quelle place au dessin dans ce cas ?

Pour le texte, il s’agit de retranscrire un dialogue, une chose futile et éphémère. Le dessin implique un retour sur soi. Il s’agit de s’approprier une situation. Il y a un je-ne-sais-quoi d’immuable là-dedans. On observe quelque chose qui reste, qui s’arrête d’une certaine manière, pour nous, pour le regard. C’est difficile de demander ça aux gens, surtout quand vous ne les connaissez pas.

Et puis, il y a aussi quelque chose qui est lié à la tradition familiale, une sorte d’héritage très prégnant. Dans ma famille, on ne jette rien. Au contraire, on est animés par une compulsion de tout garder.

 

Takaka © Marie Aubry

Takaka © Marie Aubry

Une angoisse ?

Oui, je crois. Une angoisse d’oublier. Mais une angoisse dynamique. Je pense qu’il y a des peurs qui sont motrices.

 

Quel est ton projet par rapport à cette exposition et à la publication des récits ?

C’est une première, alors je ne sais pas encore trop. Après, pourquoi par une petite publication… J’aimerais garder cet esprit « fait main », voire des exemplaires numérotés s’il devait y avoir une publication plus classique chez un éditeur. Mon objectif est de faire sourire les gens à travers ces récits. Je ne prétends pas reconfigurer la vie en proposant des récits d’autostop. Mais si je peux assumer une publication, avec une approche à la Perec – « ça à tel moment » -, sans forcément imposer de point de vue… Pourquoi pas ?

 


expo

 


Découvrez vite l’exposition au Carré Parisien, 1 rue Général Beuret à Paris. Et n’hésitez pas à suivre le travail de Marie Aubry sur son Tumblr.