Voyage à deux (1967) est le vingtième film du réalisateur américain Stanley Donen, connu notamment pour ses comédies musicales telles que Un jour à New York et Chantons sous la pluie. Il y signe sa troisième collaboration avec Audrey Hepburn, après Drôle de frimousse et Charade. À l’instar de Fred Astaire et de Cary Grant dans ces derniers, c’est Albert Finney (Erin Brokovich, Big Fish) qui accompagne l’actrice pour un voyage sans fard à travers l’itinéraire d’un couple marié.

 

Jurer pour mieux aimer

« Bastard », c’est l’expression pleine de tendresse que l’on retiendra de ce film qui tente de peser la permanence du contrat moral à l’essence d’un couple. Lancé dans un grand sourire par la jeune Joanna (Audrey Hepburn) à son mari Mark Wallace (Albert Finney), il sonne comme un défi à la rigidité des conventions. Cette convention-là, ce juron qui veut dire tout autre chose, c’est le leur. C’est entre eux que le mot « bastard » veut dire « oh, comme je t’aime ».

Voyage à deux, réalisé par Stanley Donen (1967) © Action Cinémas / Théâtre du Temple

Voyage à deux, réalisé par Stanley Donen (1967) © Action Cinémas / Théâtre du Temple

Mark et Joanna effectuent pour la troisième fois le voyage en voiture qui réitère celui de leur rencontre. Ils partent de Londres et traversent la France jusque dans le midi. Du voyage initiatique où le couple se forma douze ans plus tôt, jusqu’au présent où l’épreuve du temps fait sentir son emprise, nous sommes témoins d’une reconstitution chorale. À ce dernier périple s’entremêlent les souvenirs de leurs trois voyages passés, à trois époques de leur vie et de leur ascension sociale.

 

L’itinéraire du couple : histoire personnelle et universelle

Le couple change. Le couple s’use. Le mot « bastard » lancé par Joanna sonne comme un baume de réconciliation lorsqu’il retentit. Ce quatrième voyage sera l’occasion de mesurer cet écart et peut-être, en se remémorant l’origine de leur aventure conjugale, de le surmonter. Les paysages que parcourt le duo Mark-Joanna étaient bien connus du scénariste Frédéric Raphaël, qui s’inspira de sa propre histoire pour écrire avec précision les déchirements et les joies d’un couple qui s’est uni sur un hasard de la vie. Joanna est étudiante en musique, et fait partie d’une troupe de joyeuses demoiselles qui prend en stop, dans leur van, le jeune et aventureux Mark.

Voyage à deux, réalisé par Stanley Donen (1967) © Action Cinémas / Théâtre du Temple

Voyage à deux, réalisé par Stanley Donen (1967) © Action Cinémas / Théâtre du Temple

Sur le ferry qu’ils empruntent, Joanna se fait remarquer lorsqu’elle retrouve le passeport qu’il croyait perdu. Mais Mark semble plus attiré par Jackie, la meneuse de la troupe (jouée par Jacqueline Bisset). Lorsque les filles commencent à montrer les symptômes de la varicelle, c’est avec elle qu’il prévoit de s’enfuir. C’est sans compter sur la gringalette Joanna qui a échappé à la maladie, ou sur les premiers grattements exaspérés de Jackie qui se voit obligée de rester à bord du navire. Mark, sûr de lui et sans concession pour son plaisir, veut se débarrasser de Joanna. Mais elle reste et le séduit par son naturel joyeux et déterminé. Si elle l’aime depuis le début, il faudra bien que lui apprenne à se laisser tenter par la tendresse.

 

La réitération du voyage originel et les étapes de la vie conjugale

Ce premier voyage, trop court, est fait de bonheurs simples, de stops, d’un hôtel de passage à côté de la voie ferrée, d’aventures et de coups de soleil. La première réédition de ce périple se fait dans une décapotable capricieuse, avec un pot d’échappement mal raccommodé qui finit par s’incendier. D’imprévu en imprévu, Mark, qui rêve de devenir architecte, fait aussi la rencontre d’une opportunité professionnelle inespérée dans le domaine de la construction. Le couple s’installe professionnellement et socialement.

Voyage à deux, réalisé par Stanley Donen (1967) © Action Cinémas / Théâtre du Temple

Voyage à deux, réalisé par Stanley Donen (1967) © Action Cinémas / Théâtre du Temple

Le deuxième voyage en voiture se fait avec un couple d’amis américains aux idées très réglées quant à l’éducation progressiste et autoresponsabilisante de leur fille Ruth, véritable enfant gâtée aux caprices insupportables. Ils partagent la voiture. Ils partagent le voyage. Bientôt, ils ne supportent plus leurs vieux amis englués, et les quittent pour se retrouver à l’hôtel, avec encore beaucoup de jeunesse dans leurs regards. « Qui sont ces gens qui restent assis l’un en face de l’autre et qui ne se parlent plus ? – Des gens mariés. » Constat navrant.

Le principal intérêt du film est de ne pas galvauder l’aspect romantique du couple et de réserver aux spectatrices et spectateurs la possibilité de croire qu’une histoire d’amour, même ordinaire, est possible. Les travers des un-e-s et des autres forcent l’idéal conjugal à se renouveler, à se remettre en question. L’affection et la tendresse qui constitue le trait d’union fondamental entre les deux êtres de cette histoire permettent d’imaginer que l’union d’un homme et d’une femme n’est pas condamnée à ce constat : l’usure et la lassitude seraient inévitables. Mais au contraire, continuer de croire en la chose profondément bonne qu’on voit chez l’autre permet de rompre l’écueil de la désespérance. Le signe d’espoir que le film lance est une ode formidable au travail inouï que constitue le maintien d’un couple à travers les années de sa vie.

 

L’image des hommes et le destin des femmes

Enfin, un enfant arrive dans leur vie, une petite fille. Mark a des aventures durant ses voyages, Joanna rencontre David. Le couple manque d’imploser, Joanna choisit de rester. Une fête est donnée par le patron de Mark. Joanna porte une robe métallisée Paco Rabanne. David est là, désormais fiancé. Mark, toujours piqué au vif, voudrait le rendre jaloux, bien qu’il n’ait plus aucune raison de s’agiter. Et c’est ce même mouvement, tout au long du film : Mark s’agite, il a peur et veut prouver qu’il est un homme qui réussit. Il finit par fuir dans une mauvaise foi constante. Joanna aime son mari et souhaite leur bonheur. Elle tente de lui faire comprendre que tout le temps qu’il perd, il ne pourra le rattraper.

Voyage à deux, réalisé par Stanley Donen (1967) © Action Cinémas / Théâtre du Temple

Voyage à deux, réalisé par Stanley Donen (1967) © Action Cinémas / Théâtre du Temple

On découvre une vision quelque peu pessimiste des hommes dans le scénario de Frédéric Raphaël et la mise en scène de Stanley Donen − le tout renforcé par la superbe musique de Henry Mancini. Y règne cette idée que les femmes sont plus fortes et plus fiables à l’épreuve du temps ; que les hommes sont idiots de ne pas comprendre la tendresse de l’attachement, qui n’enlève rien à leur virilité et leur être profond.

 

Un film à la signature singulière

Le montage donne au film l’apparence d’un itinéraire en intercalant les périodes et les souvenirs en fonction des lieux et des situations, permettant des ponts cocasses et audacieux d’une époque à une autre. Le contrepoint est particulièrement ludique et les vérités parfois acerbes. Voyage à deux est un film qui nous laisse glisser vers la nostalgie et la tendresse avec une rondeur âpre et crue, sans jamais sombrer dans la caricature. Les spectatrices et spectateurs auront du mal à ne pas s’attendrir pour les personnages qui se débattent dans les drames récurrents du mariage.

Le long-métrage dépeint à la fois l’union, le rejet et le retour. Retour heureux qui nous laisse avec l’envie de trouver nous-mêmes, avec autant d’acuité et d’amplitude, une vue sur notre propre existence. C’est un panorama sur les choix que nous avons à faire et la possibilité de les ramener vers un bonheur partagé, une stabilité affective ; surtout lorsque c’est l’autre qui nous l’illustre le mieux, dans toute sa grâce et son irrépressible beauté.

 


Two for the road affiche