Nous sommes allés à la rencontre de Fabien J. R. Raclet, à Bordeaux. À 30 ans, ce photographe à l’affût du moindre détail porte un regard à la fois tendre et ironique sur son époque. L’occasion de découvrir les mystères de son oeuvre, portail d’un monde figé qui n’attendait plus que nous pour l’explorer.

 

L’appartement de Fabien J. R. Raclet est saisissant : les cadres et les tirages jonchent le sol du salon, quelques pellicules sèchent au-dessus de la baignoire, des effluves d’acide acétique s’échappent de la chambre noire. La photographie, il l’a découverte il y a peu, par ce qui lui semble être le fruit du hasard. Elle lui permet d’ancrer sa mémoire parfois chancelante, mais aussi de figer son imaginaire impétueux. Pour celui qui l’observe, difficile d’ignorer sa ferveur artistique. Dans Le Cousin Pons, Honoré de Balzac écrivait : « Le génie est tellement visible en l’homme, qu’en se promenant à Paris, les gens les plus ignorants devinent un grand artiste quand il passe. C’est comme un soleil moral dont les rayons colorent tout à son passage. » Avec tout l’humour et l’humilité qui le caractérisent, Fabien nous parle de sa vie et de son expérience en tant que photographe.

 

J’aimerais retracer un peu ton parcours. Je sais que tu es devenu photographe il y a bientôt quatre ans, peux-tu me parler de ce que tu faisais avant ? Petit , tu te rêvais comment ? 

Fabien J. R. Raclet : Expert comptable, comme mon père ! Enfin j’ai d’abord voulu devenir Zidane, bien sûr… À dix-sept ans, j’étais un ado un peu paumé qui va chez la conseillère d’orientation le mardi en espérant avoir une épiphanie. À force de chercher dans le guide des métiers, j’ai fini par me découvrir une nouvelle lubie : le cinéma, je voulais devenir script. Mais je dois bien avouer que ce n’était pas véritablement une vocation qui me prenait aux tripes, et mes parents ne semblaient pas conquis par la fiabilité financière de cette idée. Alors, j’ai envisagé de me tourner vers l’écologie, et pour cela je devais d’abord obtenir une licence. C’est comme ça que j’ai atterri à la fac, en licence d’économie…

 

Tu te plaisais à la fac ? 

Absolument pas. J’allais très peu en cours, je m’ennuyais à mourir ; j’y perdais mon temps sans même m’en rendre compte. Je crois qu’à l’époque, je ne me sentais pas très concerné par mon avenir professionnel, et j’attendais que quelque chose me tombe dessus. Au bout de quelque temps, je me suis pris d’une nouvelle obsession : apprendre l’anglais. Pour ça , j’ai décidé de partir en Erasmus dans un pays anglophone. Étant données mes notes, j’ai été affecté au Danemark ! Mais j’y ai appris l’anglais, et j’ai passé une année formidable. Là-bas, je me suis rendu compte que j’avais accumulé des centaines d’affiches publicitaires dans mon ordinateur, et j’ai pensé que cela devait être passionnant d’en être le créateur. L’année suivante, je m’inscrivais dans une école de pub. 

Mai 13 © Fabien J. R. Raclet

Mai 13 © Fabien J. R. Raclet

Qu’est ce qui te manquait dans la pub, pourquoi as-tu abandonné ce milieu ? 

J’ai adoré mes études. Chercher des idées novatrices, trouver des concepts, des accroches… Au début, tout cela m’apparaissait comme une évidence, mais quand je me suis confronté à la réalité du monde qui m’attirait tant, j’ai déchanté. Avec le recul, je trouve certaines préoccupations du métier un peu dérisoires, il y a beaucoup d’énergie dépensée pour rien. C’est un univers peuplé de personnes absolument brillantes que de faux objectifs viennent réprimer. Un monde régi par des règles avec lesquelles je n’ai pas voulu jouer.

 

Qu’est-ce qui t’a conduit à devenir photographe ? 

Je suis parti à Cologne, en Allemagne, pour rejoindre ma copine. Je me suis dit qu’une fois là-bas, j’improviserai pour vivre. Au début, j’ai enchaîné les petits boulots, j’ai surtout repeint des appartements et travaillé dans un restaurant de burgers. Un jour, nous sommes partis rendre visite à sa sœur à Tübingen. On faisait un tour en barque sur le Neckar quand elle a sorti le Nikkormat de son père ; j’ai trouvé l’objet joli et j’ai voulu prendre une photo. Je me souviens encore de la sensation que j’ai éprouvée à ce moment : j’étais fasciné, je trouvais le monde incroyablement beau à l’intérieur de cet appareil. La vie était enfin cadrée. Trois jours plus tard, je suis rentré chez moi et je me suis acheté mon premier argentique, un Nikon FE, qui me suit toujours partout.

À partir de ce moment, les choses se sont enchaînées progressivement. J’ai appris sur le terrain avec un mélange d’audace, de naïveté et une confiance absolue en mes capacités. Quand tu découvres la photo, que tu n’as aucun recul par rapport à ton travail ou celui des autres, tu te persuades facilement que tes clichés sont bons. C’est quasi systématiquement une douce illusion. Et parfois tu réalises une image qui n’est pas si mauvaise, avec pour seuls adjuvants ton instinct et un joli rayon de soleil qui tombait sur la scène à ce moment. Le paradoxe, bien sûr, c’est que plus le temps passe, plus tu progresses, mais plus tu te trouves nul, focalisé sur le travail qu’il te reste à accomplir. Lorsque tu feuillettes un livre de William Klein, tu sors de ton étude un peu plus riche intérieurement, mais avec le sentiment d’être moins bon photographe que tu ne croyais l’être quelques pages avant !

Desert Water © Fabien Raclet

Desert Water © Fabien J. R. Raclet

 

Comment as-tu décroché tes premiers contrats ? 

Au bout de six mois de pratique, j’ai décidé de faire un blog. Très vite, les gens autour de moi ont su que je me lançais dans la photo. Ils m’ont rapidement fait confiance et ont proposé mes services à diverses occasions. Quand je vivais en Allemagne, je photographiais pas mal de groupes de musique comme When people had computers et AnnenMayKantereit. J’adore travailler avec des musiciens. Comme je ne suis pas doué pour dire aux gens comment poser, je préfère qu’ils vivent leur vie et m’oublient. En général, je me rends dans leur environnement – leur maison, leur studio – et je commence par discuter un peu avec eux, sans toucher à mon appareil pour ne pas les oppresser de prime abord. Et quand je le sens, je prends la première photo.

 

Quelle est ta définition de la beauté, de l’esthétique ? 

Le premier terme qui me vient à l’esprit, c’est la tendresse. Ou plutôt la sincérité… Oui, la tendresse c’est encore autre chose. C’est aussi pour ça que je ne fais pas de mise en scène, et que j’aime voir les gens dans leur élément. Si je pouvais, je mettrais des caméras chez eux, pour observer comment ils agissent, une fois seuls. Moi, par exemple, je parle à ma cuve photo ou à mes cadres toute la journée. Les gens ne s’en rendent pas compte, mais un certain laisser-aller les rend bouleversants de sincérité. Je trouve ça magnifique, une personne qui s’abandonne. Et ce sont ces instants qui m’intéressent. Des scènes de vie, des moments volés, qui traduisent une vérité entre quatre murs, décontextualisée, qui laisse libre court à l’imagination.

Eiffelschlaf © Fabien Raclet

Eiffelschlaf © Fabien J. R. Raclet

Qu’est-ce qui, selon toi, caractérise ton travail ? 

Je pense que trois traits de mon caractère construisent principalement mes images : mon enfance de petit cartésien je sais-tout, qui se vantait d’être le plus fort en maths. Cet héritage procure à mon œil une certaine logique, une géométrie, une évidence au moment de la composition. Une petite dose de dérision dans le regard apporte, je l’espère, une touche d’humour à certains clichés ; enfin ma sensibilité guide et influence le choix de mes scènes et cadrages. J’ai aussi un rapport à la mémoire assez particulier. Pour être honnête, j’oublie pas mal de choses. Je ne me rappelle jamais de mes états d’âme, mais plutôt d’infimes détails. Une micro-scène, une attitude, le regard de quelqu’un, le mouvement d’une épaule… Des choses a priori insignifiantes me marquent car elles ont représenté quelque chose de vrai, de blessant, de joli, de surprenant, à l’instant où je les ai vécues. En revanche, je me souviens difficilement des événements. La photographie me sert de relais de la mémoire.

 

Tu n’as donc pas le sentiment de vivre la photographie comme un exutoire ? 

L’art qui me touche le plus, c’est la musique. Je peux regarder ma vie, ce que j’ai fait de bien ou de mal, sous le spectre d’une chanson et en ressortir bouleversé. Mais suis incapable d’aligner deux accords, d’en faire quelque chose de beau. La photographie, c’est ce qui me parait le plus évident. Regarde Gainsbourg : il voulait être peintre et s’est retrouvé à faire de la musique, par manque de talent dans l’autre domaine.

The Ball © Fabien Raclet

The Ball © Fabien J. R. Raclet

Quelles ont été tes plus belles et tes pires expériences ? 

En ce qui concerne mes pires expériences, je n’ai pas de souvenir en particulier, je pense plutôt à une remise en question permanente. Un jour, tu regardes tes photos et tu te trouves plutôt bon dans ce que tu fais. Dans l’heure qui suit, il suffit que tu t’attardes sur le site d’un bon photographe pour que tu te dises : « J’aurais mieux fait de devenir Zidane ». Voilà, je virevolte souvent entre timide fierté et franche auto-flagellation. C’est très dur de ne pas mettre en jeu une partie de son ego dans son travail. On a beau se dire que l’on se fout de l’opinion des autres, une partie de soi y reste extrêmement sensible malgré tout.

J’ai l’impression d’être peu marqué par mes belles expériences, bien que je prenne un plaisir immense à faire de la photographie. J’ai beaucoup de mal à accepter un compliment, ça me glisse dessus, comme si je n’étais pas certain de le mériter. Les reproches ou les silences m’atteignent beaucoup plus.

 

Y a-t-il des photographes qui t’inspirent particulièrement ? Plus largement des artistes ? 

Il y en a tellement ! En photographie, mon idole absolue, c’est Gilles Caron. Son talent me paraît sans limites, il savait tout faire, tout photographier. En musique, pour ne citer que quelques noms – un peu clichés – je dirais les Beatles, Bob Dylan, Neil Young, Jacques Brel, Brassens et Aznavour. Ce dernier m’émeut aux larmes. Dès que je l’écoute, une certaine mélancolie s’empare de moi. Étrangement, je me retrouve beaucoup dans ses préoccupations de quarantenaire sur l’âge, la jeunesse, le couple… Lorsque je me sens un peu triste, comme je suis un peu masochiste, je mets un morceau d’Aznavour, je prends un cognac, une cigarette, et je ferme la porte à clé !

Le Vieux Baigneur © Fabien Raclet

Le Vieux Baigneur © Fabien J. R. Raclet

Quelle qualité te semble indispensable pour réussir dans le métier de photographe ? 

L’opiniâtreté.

 

Quels sont tes projets pour les mois à venir ?

J’ai des projets d’écriture avec un ami scénariste à Paris. Je trouve ça très intéressant et stimulant de sortir de son domaine, s’ouvrir à d’autres disciplines, pour mieux y revenir, rempli d’idées nouvelles. Sinon, je partirais bien dans les Cévennes pour faire une randonnée avec un âne, comme l’avait fait Robert Louis Stevenson !

 


 


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Image de Une : © Sophie GDP