Judith Vittet est une jeune plasticienne de 30 ans, que beaucoup ont pu découvrir à travers le rôle de Miette qu’elle a tenu enfant dans le film de Jeunet & Caro, La Cité des Enfants Perdus. Du film, elle retient surtout l’importance du travail avec Jean-Pierre Jeunet, dont elle gardera à la fois la simplicité et l’exigence. Mais depuis une quinzaine d’années, c’est le dessin et le textile qui se sont imposés à elle ; notamment la récupération des chutes de tissus pour la confection d’animaux et de plantes, entre autres installations artistiques. Nous avons eu la chance de la rencontrer pour revenir sur son parcours.

 

Comment est-ce que ça a commencé, le dessin et toi ?

Judith Vittet : J’ai toujours dessiné. Ma mère est architecte, elle avait une galerie d’art, j’ai beaucoup traîné dans les ateliers étant jeune. Je n’ai pas fait d’école d’art, mais une fac de cinéma. J’étais très attirée par les films documentaires, je pense d’ailleurs y revenir un jour… Mais oui, j’ai toujours été très manuelle. Ça me vient comme ça, de manière instinctive.

 

Et le textile ?

À l’âge de dix-huit ans, après avoir obtenu le bac,  je suis partie aux États-Unis. J’avais des cousins là-bas qui étaient artistes. J’ai commencé à récupérer différents tissus à droite et à gauche, ainsi que des petites bricoles afin de fabriquer des sacs et d’autres choses avec. Quand je suis rentrée à Paris, j’ai continué et j’ai commencé à vendre mes différentes créations, simplement pour me faire un peu d’argent.

 

© Judith Vittet

© Judith Vittet

Tu avais déjà une conscience écologique quand tu as commencé ?

La récupération, au départ, ce n’était pas par conviction, mais plus par contrainte matérielle. La conscience écologique m’est venue après, il y a environ dix ans, avec ma mère dont le militantisme m’a beaucoup marquée.

Cela dit, j’ai toujours été très proche de la nature. Je suis urbaine, mais je me sens de plus en plus attirée par la campagne. L’esprit rural est très présent dans mon travail. J’ai commencé à faire des animaux de plus en plus grands, des arbres, des lianes, des fleurs… Et puis, j’étais en quête de racines.

C’était les tout débuts, il y avait toujours cette question à laquelle répondre : « D’où je viens ? ». J’ai dit « merde » après le bac et je suis partie à l’aventure, à la recherche d’une réponse à cette interrogation. Et heureusement pour moi, j’ai toujours bénéficié du soutien de ma famille.

 

© Judith Vittet

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Comment tu gagnes ta vie ?

Jusqu’à l’année dernière, j’étais costumière pour des séries TV. J’ai fait ça pendant cinq ans ; c’était enrichissant de voir comment ça fonctionnait, mais ça restait un travail alimentaire. À un moment donné, j’ai vraiment ressenti le besoin de me recentrer sur mon travail, de me plonger dans une recherche d’ensemble à temps complet. Je voulais passer tout mon temps à travailler sur ce qui me tenait vraiment à cœur et changer, acquérir le statut d’artiste à part entière. C’est bête, mais je ressens le besoin d’être au centre du processus créatif. La création, c’est mon oxygène.

 

Comment tu vois la suite alors ?

Je sens que je vais de plus en plus me diriger vers les métiers du spectacle vivant ; notamment vers la mise en scène. J’ai besoin que la scénographie prenne une place centrale dans l’organisation du spectacle à créer, et que les choses se lient de manière organique.

J’adore m’entourer, mais j’ai aussi besoin d’être au centre. Cela ne veut pas dire tout contrôler et tout ramener à moi, ce n’est pas un désir prétentieux comme on pourrait le penser mais plus une sorte de besoin. Par exemple, on avait monté cette performance de quinze minutes, « Jellyfish », et j’avais donné carte blanche à une danseuse chorégraphe. Je lui avais juste dit : « Tu flottes ». Je voulais partir du thème de l’Ophélie de Rimbaud. Dans cette performance, on retrouvait mon côté militant vis-à-vis de l’écologie bien sûr, mais aussi vis-à-vis de la condition féminine, notamment en rapport avec la religion. Il y a donc surtout et beaucoup de moi, malgré les artifices, malgré les interventions extérieures.

 

 

Pour contextualiser, je suis en partie tunisienne… Lorsque ma grand-mère me parlait de la Tunisie, ça ressemblait au paradis. Pour autant, la question du voile, les problématiques sociétales liées à ce pays me préoccupent beaucoup aujourd’hui. D’autant que je suis enceinte, ce qui rend ces questions d’autant plus prégnantes. Je vais donner la vie à un enfant dans ce monde dans lequel on vit et qui va mal.

 

Quelles sont tes actualités ?

Je participerai à une expo collective dans les Yvelines à Guyancourt pendant deux mois (du 14 octobre au 13 décembre, ndlr), sur le conte et le merveilleux. Ils y exposeront mon installation « Jellyfish » dont je te parlais tout à l’heure, mes méduses en dentelles. En plus de cela, j’aurai une autre expo collective à Aubervilliers fin septembre où je présenterai « Graminée », qui est en réalité un tapis végétal où j’invite les spectateurs à s’allonger, toucher, ressentir.

 

© Judith Vittet

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Des choses non collectives sont-elles aussi prévues ?

Oui ! J’ai prévu une nouvelle installation pour la rentrée, sur le thème de Charlie. Encore une fois, je ne peux pas m’empêcher d’y mêler ces questions sur l’acceptation de la grossesse, sur la vie, ce côté : « Make love not war… » Et puis cet été, je reprendrai les ateliers avec les enfants. Je les adore parce qu’ils sont sans détours. Ils rentrent en contact direct avec les matières, ils sentent beaucoup de choses. Et puis si un morceau de tissu ou quoique ce soit se déchire, ce n’est pas grave, je recouds. Les adultes ont tendance à dire : « Non, il ne faut pas toucher, juste regarder, ne pas abîmer ». Aussi, ils ont cette vision presque rétrograde de leur rapport aux œuvres d’art. Les enfants sont plus direct, plus vrais dans leurs interactions. Les ateliers que j’organise ne se présentent pas comme un musée mort, mais un éveil à la vie.

 

 

C’est un sujet qui te passionne, ce rapport que les gens ont à l’art en 2015 ?

Oui, si tu regardes, ces constats s’appliquent aussi pour le dessin, et le formatage qu’on impose avec. J’encourage beaucoup les enfants, dans les coloriages géants, à laisser libre cours à leur fantaisie. Pas de : « le ciel, c’est bleu et pas autrement ». Non, s’ils ont envie de faire un ciel vert, un éléphant jaune ou de rajouter des choses, je les appelle vivement à le faire et ils adorent ça, qu’on leur rappelle qu’ils sont aussi là pour créer leur monde et non obéir sans cesse au nôtre. J’aimerais les inciter à devenir indépendants, et ouvrir leur esprit. Après tout, les enfants sont bel et bien l’avenir…

 



 

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