C’était il y a vingt ans déjà. Cannes 1995, prix de la mise en scène. La Haine, « l’histoire d’une société qui tombe au fur et à mesure », reste aujourd’hui le film sur les banlieues à voir et à revoir. Une prise de conscience violente qui nous semble encore très actuelle, rythmée par une bande-son à l’image du long-métrage qu’elle accompagne.

 

Les années 1990, prise de conscience du « malaise des banlieues »

Réalisé au milieu des années 1990, La Haine est présenté comme une réponse à la politique sécuritaire de Charles Pasqua. Le point de vue adopté par Mathieu Kassovitz suscite alors une vive controverse, puisque le film est directement inspiré d’une bavure policière, l’affaire Makomé M’bolowé. Une représentation des violences policières qui met à mal la presse et les autorités, face à un sujet trop souvent passé à la trappe, sous le couvert du politiquement correct. En effet, lorsque le Premier ministre de l’époque, Alain Juppé, organise une projection du film pour les membres de son Ministère, les officiers de police présents auraient rejeté avec amertume cette représentation de la police qu’ils estimaient biaisée.

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

Aujourd’hui, les choses n’ont pas beaucoup changé. Les ministres de l’Intérieur se sont succédés et notre société se porte toujours aussi mal, avec un clivage socio-urbain de plus en plus marqué. Vingt ans après, il semble important de revenir sur ce film, qui a permis de présenter et représenter les banlieues extra muros, non avec leurs problèmes de politique sécuritaire ou de trafics illégaux, mais à travers leurs codes culturels, et une véritable réflexion se concentrant sur ce qu’il se passe de l’autre côté du périphérique.

« Jusqu’ici tout va bien » : cette phrase sonne comme un avertissement. Une épée de Damoclès au-dessus de nos consciences endormies, « jusqu’à ce que… ». Kassovitz aurait-il été, à la manière du philosophe Platon, le petit insecte qui pique son pays endormi ? Malgré le coup médiatique provoqué par La Haine, la problématique de la jeunesse dans les banlieues revient épisodiquement dans le discours politique depuis plus de vingt ans, et malgré l’acharnement de certaines associations, l’autre côté du périph’ apparaît encore comme un monde à part où la frustration mine tout espoir.

Pourtant, le cinéma français du XXIe siècle affectionne particulièrement cette thématique, que les réalisateurs ont su faire évoluer avec le temps. L’Esquive (2003), par exemple, s’attachait à montrer les relations entre filles et garçons et les difficultés à communiquer, tandis qu’Entre les murs (2008) et Les Héritiers (2014) peignaient avec une merveilleuse sensibilité le sentiment d’abandon de la jeunesse qui se retrouve exclue d’un système aux codes très différents. Car il est presque toujours question de codes.

En exportant les codes culturels hors des banlieues, La Haine a réussi à marquer le paysage français de l’époque : les survêtements Lacoste, les sneakers Nike… ils se sont tous intégrés à la mode streetwear, accompagnés par le rayonnement du rap made in France dans les années 1990, encore brûlant aujourd’hui.

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

 

La Haine, portrait d’une génération

Dans un second temps, on retrouve au centre du film le rapport conflictuel entre les jeunes de banlieue et les forces de police, duquel née cette violence à double sens, celle d’une incompréhension haineuse mutuelle, ce que les médias appellent encore « le malaise des banlieues ». Pour autant, Mathieu Kassovitz a voulu s’éloigner de la délinquance et des violences urbaines en donnant à son film une autre dimension, plus humaine.

La Haine, est avant tout l’histoire de trois gamins perdus entre le passé, le futur, la misère, la souffrance, la violence, et surtout : l’ennui. Ce huis clos, prenant place dans un environnement étouffant, sans horizon, est telle une impasse sans échappatoire. Un long-métrage en noir et blanc – choix stylistique du réalisateur -, où l’absence de couleur permet d’aller au-delà des mots. Les jeux d’ombres sont spectaculaires et viennent refléter une morosité ambiante qui dure depuis trop longtemps.

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

Tableau d’une génération perdue qui cherche à établir ses propres repères, La Haine est une prise de conscience sans fausse condescendance. Un signal d’alarme qui retentit encore de nos jours au vu des nouvelles problématiques qui se posent à nous, tels que les réseaux illégaux ou la montée du fondamentalisme religieux. Le communautarisme est en ces circonstances synonyme d’exclusion, celle d’une population que l’on a toujours reléguée au second plan – de la ville et de nos champs de vision -,  des décennies durant. Et ce retour de bâton frappe sur les doigts de chacun avec la force d’une vengeance symbolique, presque logique.

 

Un chef d’œuvre visuel à la musicalité complexe

Dans La Haine, les mots sont tels des battements de cœur : ils rythment les pas, les mouvements de caméra, et donnent une véritable musicalité au film. On crie, on s’énerve, on rit, on ne se comprend pas, la ponctuation n’est que le souffle que reprennent épisodiquement les personnages entre deux punchlines. On parle plus que l’on agit : Vinz veut venger son ami victime de la police, Hubert tente de le raisonner mais finalement le passage à l’acte ne se fera jamais comme prévu.

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

La Haine est avant tout un ressentiment, ce qui explique que la parole et le regard soient les deux thèmes principaux du long-métrage. Certains pourront trouver la vulgarité des dialogues exagérée, comme une caricature parfois grotesque des banlieues. Pourtant, la voix posée de Hubert, et les lents travelling rythmés par une bande-son devenue culte, font écho avec une certaine douceur à l’univers des banlieues : un cocotte minute sur le point d’exploser à tout moment. Mathieu Kassovitz, à la manière d’un funambule, parvient à alterner avec un incroyable équilibre scènes touchantes où le silence est roi, et scènes qui tiennent le spectateur hors d’haleine, par la richesse de violentes émotions.

 

À quand l’atterrissage ?

Finalement, dans La Haine, ce n’est pas la scène finale qui compte ; mais plutôt la manière dont chacun a été touché, le déroulement de l’atterrissage. Ce « boulet de honte », sorti de son environnement réel par le cinéma, a permis un véritable réveil des consciences.

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz © Mars Distribution

Mais à quoi bon avoir fait un tel film alors que le sujet qu’il aborde semble aujourd’hui être devenu un simple décor de plus : les banlieues inspirent davantage des comédies à gros budgets aux clichés grossiers que des films engagés. Le rire devient alors un cache-misère, empêchant au signal d’alarme de se faire entendre, reléguant à nouveau les vraies problématiques à plus tard, comme pour prolonger la chute sans avoir prévu de piste d’atterrissage. Et encore une fois, le choix conscient de l’oubli et du déni prévaut.

En 2015, La Haine suscite toujours autant d’adoration et d’admiration. Il reste le porte-parole solide d’une génération, le portrait d’une culture, d’une situation socio-économique qui fait encore l’objet de débats infinis où les questions fusent et les solutions se font rares.  Un film devenu culte, qui fera peut-être prochainement écho à un second volet, comme si cela devenait finalement une inévitable nécessité.