Il y a seize années de cela, Christine Géricot a décidé de créer un havre de paix au sein de l’Institut de cancérologie Gustave-Roussy, à Villejuif. Un atelier d’arts plastiques au cœur du service de pédiatrie qui est peu à peu devenu un espace de créativité et de réunion où enfants et jeunes adolescents atteints de cancer ont eu l’occasion de s’épanouir. 

 

Pour Christine Géricot, la maladie ne devrait pas avoir à entraver de manière brutale le développement et l’épanouissement des enfants. Quiconque est déjà passé par les services de pédiatrie d’un hôpital sait que ces derniers possèdent une atmosphère particulière, à la fois chargée et pleine de surprises. De tous âges, les enfants subissent la maladie de la manière la plus injuste qui soit, et quelque soit leur cheminement personnel, il demeure impératif que cette situation ne nuise en rien à leur épanouissement personnel. À la découverte de l’autre, de soi, de ce qui les entoure. De cette observation et de cette réflexion, Christine Géricot a souhaité faire une action. Elle a ainsi désiré créer un havre de paix au sein de l’hôpital avec son atelier d’arts plastiques au cœur du service de pédiatrie de l’Institut de cancérologie Gustave-Roussy, à Villejuif. Ce lieu est finalement devenu un espace de créativité et de réunion où enfants et jeunes adolescents atteints de cancer ont eu l’occasion de réinventer l’image que la société, leur entourage et eux-mêmes avaient de leur long et parfois inéluctable combat contre la maladie. Rencontre avec une grande dame de la lutte contre la souffrance à l’hôpital.

 

Comment est-ce que les choses ont commencé pour toi, d’où t’es venue cette idée d’apporter l’art plastique aux enfants malades au coeur même de l’hôpital ?

Christine Géricot : Ah, c’est une bonne question… Comment ai-je ouvert les portes de l’hôpital ? C’est assez simple finalement. J’ai quatre enfants. Ma dernière a eu un grave accident en 1985. À l’âge de quatorze ans, elle a eu un trauma crânien qui l’a plongée six semaines dans le coma. Quand elle s’est réveillée, elle était aveugle, paralysée et mutique. Il a donc fallu une longue période de rééducation, qui a eu lieu à Bordeaux. Là-bas, j’ai réalisé l’énorme vacuité des journées d’hôpital pour les enfants. Il n’y avait aucune activité. On s’ennuyait à périr.

 

Le besoin d’apporter un peu de couleur dans cet environnement terne est donc parti de là ?

En quelque sorte. J’avais un CAPES d’Arts Plastiques. Une fois rentrée à Paris, je me suis tout de suite remise à peindre, pendant des nuits entières. Puis je me suis dit : « je suis prof d’arts plastiques, pourquoi pas auprès des enfants malades ? » Toutefois, dans l’immédiat, ma priorité était bien sûr ma fille.

En 1991, j’ai travaillé dans l’édition. L’idée de monter un atelier à l’hôpital est donc venue d’un désir profond et comme ça arrive souvent, elle a émergé au moment où sa concrétisation était possible. Des fois, les événements arrivent avec une justesse que l’on ne s’explique pas. Les choses se mettent en place presque toutes seules…

 

Une 2 Cv pour BAMAKO, Institut Gustave Roussy, atelier de création du service d'oncologie pédiatrique, Christine Géricot (février 2009). © Alain Tendero

Une 2 Cv pour BAMAKO, Institut Gustave Roussy, atelier de création du service d’oncologie pédiatrique, Christine Géricot (février 2009). © Alain Tendero

Quelles circonstances ont rendu possible la création de cet atelier d’arts plastiques du service de pédiatrie de l’Institut de cancérologie Gustave-Roussy ?

Un soir, j’ai vu le professeur Jean Lemerle (chef du département de pédiatrie de l’IGR entre 1978 et 1996, ndlr) à la télé. Il a commencé à parler du travail que faisait Caroline Simons avec Le Rire Médecin. Je me suis dit que si cela était possible avec les clowns, ça devait bien pouvoir l’être avec les arts. Et c’est là que la vie fait bien les choses : le Professeur Jean Lemerle était un ami d’enfance de mes frères et sœurs aînés. Nous sommes donc en 1994, et je décide d’aller le voir à l’IGR pour lui présenter mon idée. Il me dit : « C’est formidable, mais nous n’avons pas d’argent pour un professeur d’arts plastiques. On en manque déjà pour subvenir au fonctionnement normal de l’hôpital. » Il me fallait donc trouver les financements.

 

Et là encore, la vie a bien fait les choses…

Oui ! Puisque le hasard a voulu qu’un ami de ses enfants soit un attaché parlementaire auprès du ministre de l’Éducation nationale qui était, à l’époque, M. Bayrou. Je rencontre donc par ce biais Mme Christine Juppé-Leblond, sa conseillère technique. Lors de notre rendez-vous, elle est très attentive. Elle m’écoute et finit par me demander de lui faire un rapport dans différents hôpitaux…

 

Ce que tu as fait ?

Pour la forme, oui, mais j’ai appuyé la piste privilégiée de l’IGR dont je savais que j’avais le soutien total. Aussi, le ministre a signé le financement de mon atelier par l’éducation nationale en septembre 1994.

 

Les premiers temps, comment s’est déroulé le travail avec les enfants ?

J’ai eu la chance de rencontrer Bernadette Gradis (aujourd’hui secrétaire générale de l’Association Avenir & Patrimoine, ndlr) avec qui nous avons abordé le thème des châteaux dans l’Histoire. J’ai fait travailler les enfants en me servant du matériel médical comme base, en mélangeant le dessin et la sculpture. Un des châteaux, fabriqué à partir des haricots utilisés lorsque les enfants ont envie de vomir à cause des traitements, a d’ailleurs été baptisé avec humour : « la Dégueulardière ». À la fin de l’année, aux mois de mai et juin, une grande exposition a été installée dans le hall de l’hôpital.

 

Quel en a été l’effet auprès des enfants et des spectateurs ?

Cette première exposition a été très révélatrice. Faire travailler les enfants sur un même thème a permis de les sortir de leur quant-à-soi, de leur isolement. C’était stimulant. D’autant plus que l’expo les valorisait. Elle a provoqué un changement de regard : malgré tout, leur situation si singulière, la créativité restait intacte chez eux.

 

Cela a-t-il permis de convaincre l’Éducation nationale ?

À la fin de l’année, j’ai rendu mon rapport d’activité et j’ai bénéficié d’une mise à disposition des fonds pendant trois ans. Après quoi, on m’a demandé de revenir devant de « vrais élèves ». Outrée, je suis allée voir mon inspecteur et je lui ai dit : « Monsieur l’inspecteur, de vrais élèves, il y en a aussi à l’hôpital. » J’ai fait valoir ce droit à l’école, et la mise à disposition a été reconduite trois ans de plus.

 

On ne considérait donc pas les enfants malades comme de « vrais enfants » ?

C’est difficile à dire, mais c’est à peu près ça… En 2000, j’ai évoqué pour la première fois cette question avec les enfants eux-mêmes, en abordant un thème qui pour moi était tabou, à savoir celui de l’auto-portrait. C’était délicat pour moi de demander aux enfants malades de se regarder dans un miroir dans l’état où ils se trouvaient. C’est Mickaël, un ado, qui a entraîné les autres. Alors, les enfants se sont montrés tels qu’ils voulaient qu’on les voit, et non l’inverse. Parmi eux, il y avait une petite, Jennifer, qui ne voulait pas trop participer. Elle était très renfermée, toujours avec sa mère. Finalement, j’ai réussi à la faire venir. Elle a regardé ce que faisaient les autres et elle m’a dit : « Je veux faire une mer déchaînée. » Je lui ai montré des peintures célèbres de mers déchaînées comme on en trouve chez Turner… Et elle a fait une peinture saisissante ! Dans des tons bleus. Elle m’a dit : « C’est mon auto-portrait intérieur. Tu peux le mettre au milieu et placer tous les autres auto-portraits autour. »

On a appelé l’expo « La Porte Bleue », comme celle de l’atelier. Elle a fait le tour de la France, jusqu’à la Fiac ! Avant de finir à la Chapelle de la Sorbonne, où elle a été inaugurée par le Ministre Jean-François Mattéi. Ça a fait un coup médiatique. Un article est paru dans le Libé sous le titre « Sur un lit de couleurs ». Ce titre m’a interpelé et j’ai demandé à Libération l’autorisation de l’utiliser. C’est alors devenu le titre d’un livre paru avec les portraits des enfants, ainsi que le nom de mon association.

 

Combien de temps a duré ton atelier ?

Pendant seize ans. J’ai pu renouveler la mise à disposition des fonds de l’Éducation nationale, grâce à la mobilisation de l’IGR, du formidable recteur de Créteil Jean-Michel Blanquer ainsi que de mon inspectrice, jusqu’à ma retraite en 2010.

 

Que retiens-tu de cette aventure ?

Beaucoup de moments de grâce intense, ainsi que des moments de douleur, quand des enfants partent… Beaucoup de belles rencontres aussi. Comme celle de Raymond Devos, qui avait fait un spectacle au profit de l’atelier, et après quoi le chef de service, le Pr. Hartmannn, a déclaré : « Cet atelier est pour vous ». De fait, le local que nous utilisions est définitivement devenu notre atelier.

Des rencontres comme celle de Bernard Giraudeau aussi, qui est devenu le parrain de l’association. Il était en fait patient de l’IGR et montait régulièrement au service de pédiatrie. Il racontait des histoires aux enfants pendant un atelier de peinture et d’écriture. Il en a d’ailleurs fait un petit film… Et puis, il y a eu, entre autre, l’expédition « Une 2CV pour Bamako », ce Paris-Bamako jusqu’à l’Hôpital Gabriel Touré d’une 2CV repeinte par les enfants…

 

Une 2CV pour Bamako

Une 2 Cv pour BAMAKO, Institut Gustave Roussy, atelier de création du service d’oncologie pédiatrique, 2009

Et du coup, à ta retraite, tu as créé l’association Sur un lit de couleurs

J’ai créé l’association avec des médecins, des parents et le dessinateur de bande-dessinée Emmanuel Guibert en 2010, quand le gouvernement a arrêté de soutenir l’atelier après mon départ. Depuis, elle se développe tranquillement, à son rythme, de manière tout à fait naturelle, harmonieuse. Tous les ans, un nouvel atelier ouvre désormais : à Bordeaux ou à Margency en 2014, avec un atelier destiné aux patients atteints d’Alzheimer… En septembre devrait ouvrir un atelier pour adulte à l’hôpital de Chevilly-Larue, qui est une dépendance de l’IGR. N’étant plus nous-mêmes dépendants de l’Éducation nationale, notre action n’est donc plus limitée aux enfants.

 

J’imagine que vous disposez d’une équipe soudée…

Oui. C’est une bonne équipe. Chacun apporte sa motivation et son talent. On a même une maman d’un enfant qui a perdu la vie à l’IGR face à la maladie, qui fait du fundraising et ouvre de nouvelles voies. On organise aussi des sorties avec le Musée d’Orsay. En somme, on travaille sur les pistes qui s’offrent à nous pour apporter le meilleur de ce que l’on peut apporter à toutes ces personnes qui se battent pour leur vie, dans le but d’adoucir et anoblir le temps qu’ils passent à l’hôpitalEt puis, il y a toujours de belles rencontres puisque Jean-Louis Fournier a déjà fait un spectacle pour l’association et que je viens également de recevoir une réponse positive à l’invitation que j’avais faite à François Morel…

 

À suivre donc…

Oui ! À suivre.

 


Retrouvez le site officiel de l’association Sur un lit de couleurs, créée par Christine Géricot.