Deuxième long métrage d’Alante Kavaïte, Summer est la belle histoire de Sangaïle et Austé. Deux adolescentes qui vont découvrir ensemble, le temps d’un été osé, les plaisirs charnels et les vertiges de l’amour. Un film rafraîchissant qui mérite un détour aérien, actuellement au cinéma.

 

Summer ou les vertiges de l’amour

Summer (prix de la mise en scène au dernier festival de Sundance) se déroule en Lituanie, pays rare à l’écran qui s’illumine sous la caméra de la réalisatrice lituanienne Alanté Kavaïté. C’est là, dans cette partie du monde mystérieuse et délaissée par le cinéma commercial, qu’elle nous conte les amitiés euphorisantes et enchantées de deux jeunes filles en fleur. Il y a d’abord Sangaïlé, petite chose fragile âgée de 17 ans, venue passer l’été avec ses parents dans leur villa au bord d’un lac. Loin du stress de Vilnius, la capitale, l’esprit tourmenté de Sangaïlé semble s’apaiser au milieu des forêts et par-dessus tout au-delà des nuages. Car, l’adolescente ne manquerait pour rien au monde les ballets aériens organisés chaque année par l’aéroclub local. Mais cette fois, en plus des vertiges de l’aviation, ce sont aussi les vertiges de l’amour qu’elle va ressentir auprès d’Austé, une fille de son âge, aussi exubérante et originale que Sangaïlé est timide et introvertie. Dans les moiteurs d’un été baltique, une belle idylle va alors s’épanouir…

Summer, réalisé par Alanté Kavaïté (2015) © UFO Distribution

Summer, réalisé par Alanté Kavaïté (2015) © UFO Distribution

Ode à l’adolescence  

Lorsque l’on repense à nos jeunes années couleurs diabolo menthe et rose bonbon, des souvenirs heureux nous reviennent d’abord en mémoire. Puis, le temps de croquer dans une fraise Tagada et d’éclater sa bulle de chewing-gum, et ce sont des moments plus sombres qui refont surface… Rares sont les personnes qui diront le contraire, l’adolescence est une période pleine de paradoxes et de vieilles chimères. C’est cette vérité qu’a voulu mettre en scène la cinéaste de 42 ans, plus de vingt ans après ses années collège et lycée passées en Lituanie. Pour tourner son deuxième long métrage – après Ecoute le temps (2005) – elle a décidé de filmer avec nostalgie ces lacs qui l’ont tant bercée, ces plaines verdoyantes longuement parcourues, ces routes sinueuses et désertes qu’elle foulait à vélo… Rendre finalement hommage à ce pays qui l’avait nourri de souvenirs tout en l’étouffant de frustrations.

Summer, réalisé par Alanté Kavaïté (2015) © UFO Distribution

Summer, réalisé par Alanté Kavaïté (2015) © UFO Distribution

« J’ai animé des ateliers de cinéma en France, avec des jeunes, et j’ai pris un plaisir fou à travailler avec eux et surtout à les filmer (…) Cela m’a conduit à repenser à ma propre adolescence en Lituanie. Quant à la voltige aérienne, c’est une métaphore car je voulais faire un film sur quelqu’un en train de se construire, qui se cherche et qui va devenir soi », explique-t-elle dans une interview pour Cineuropa. Toutes ces scènes vertigineuses où Sangaïlé a la tête dans les nuages servent ainsi à illustrer ce mal être viscéral dont elle n’arrive pas à s’extirper. Clouée au sol, la jeune fille ne peut qu’admirer de loin ces avions qui la font tant rêver, car Sangaïlé a le vertige. Par pure vengeance contre elle-même ou désir d’évasion, sa souffrance ne trouve son salut que dans la douleur. Avec la mine aiguisée d’un compas, l’adolescente s’entaille jusqu’au sang. Pourtant, aussi effroyable soit cet acte, c’est avec une extrême et délicate pudeur que la réalisatrice pénètre dans l’intimité d’une jeune fille en perte de repères, vivant difficilement le passage à l’âge adulte. Elle n’honore pas ce geste, loin de là. Alanté Kavaïté tente grâce à sa caméra de capter les émotions de son actrice pour en extraire toute la sincérité, et comprendre à travers elle ce qui amène les jeunes filles à passer à l’acte.

 

La symphonie des couleurs

Dans Summer, la virtuosité des sentiments se mêle à la sensualité des images. Alanté Kavaïté a ce talent inné de raviver les couleurs d’une monotonie ambiante et froide sous un soleil d’été. Elle nous emporte dans un hypnotique voyage à travers les personnalités antagonistes de deux adolescentes. Sangaïlé évolue dans une atmosphère épurée et monotone. Ses vêtements sont sobres, son visage neutre, ses cheveux toujours en liberté. À l’inverse d’Austé, une apprentie styliste dont l’univers est fait de mille nuances, un peu à l’image de sa chambre dans laquelle les bouts de tissus fleuris et les frous-frous à paillettes s’éparpillent partout. Elle habite ici à l’année, à la campagne, dans une cité HLM filmée comme une photographie de Jens Vom Dorp, un artiste allemand connu pour sublimer les tours bétonnées et uniformes des villes ouvrières.

Summer, réalisé par Alanté Kavaïté (2015) © UFO Distribution

Summer, réalisé par Alanté Kavaïté (2015) © UFO Distribution

Sûre d’elle et atypique, Austé va prendre en main Sangaïlé pour l’emmener vers des chemins qu’elle n’aurait jamais explorés seule. « Je pense que Austé voit en Sangaïlé un petit animal, pas blessé mais, elle voit une énorme fragilité en elle, et c’est peut-être la seule qui décèle en elle, une force finalement (…) Elle a envie de la soigner, de l’aider, de la recoudre, de l’habiller », déchiffre la cinéaste pour Mondociné. Une course effrénée au milieu des terrains vagues recouverts d’herbes folles s’en suit. Poussées par la musique cosmique de Jean-Benoît Dunckel du groupe Air, les jeunes filles se laissent emporter dans un tourbillon de lumière poudrée et verdoyante. Très étrangement, leurs émotions semblent alors transpercer l’écran pour mieux nous toucher. L’enchaînement des gros plans sur les corps, les scènes panoramiques filmées à l’aide de drones, les séquences de voltige aérienne… Entre vertige et chair de poule, la metteuse en scène fait tout pour aviver les sensations de ses personnages en même temps que les nôtres.

 

Les amours ordinaires  

Après l’adolescence et l’amitié, c’est l’amour qui s’immisce au premier plan de ce film rafraîchissant. Parce qu’il traite d’une rencontre amoureuse entre deux jeunes filles, beaucoup de critiques ont voulu faire le parallèle avec La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (Palme d’Or 2013). Pourtant il n’en est rien. « Aux Etats-Unis ou à Berlin, on m’a demandée sans arrêt si ce film m’avait inspirée alors que j’étais déjà en train de travailler sur Summer quand il est sorti, raconte la réalisatrice à Mondociné. Pour moi, c’est important de faire un film avec un couple homo sans qu’on ne les pointe du doigt. » Car, là où l’oeuvre de Kechiche met en avant les amours saphiques entre Adèle et Emma, celle d’Alanté Kavaïté va au-delà de l’attirance physique et charnelle de deux corps féminins. Ce qu’elle raconte n’est autre qu’une belle histoire d’amour entre deux êtres qui va les élever l’un et l’autre. Selon elle, « le sujet garçon-fille est déjà dépassé depuis très longtemps », même si « la société ne va pas aussi vite » qu’elle le voudrait.

Summer, réalisé par Alanté Kavaïté (2015) © UFO Distribution

Summer, réalisé par Alanté Kavaïté (2015) © UFO Distribution

Arrêter de catégoriser, enfermer les oeuvres dans des genres. La réalisatrice n’en démord pas. Summer est à classer au rang du cinéma d’auteur, sans doute aux prémices d’une nouvelle vague lituanienne mais certainement pas avec les films dits de militantisme gay et lesbien. Non pas qu’elle ne soutienne pas la cause, mais en quoi son oeuvre, parce qu’elle traite d’un amour entre deux adolescentes, devrait s’ériger dans une catégorie en particulier ? Le cinéma est cinéma, unisexe. Ainsi pour Alanté Kavaïté « la lutte la plus efficace pour l’égalité, c’est de faire des choses en oubliant les différences. Il n’y a pas de question de « films de femmes » ou de « films d’hommes ». Pareil pour les homosexuels, mais cela dit, on est peut-être encore un peu plus loin de l’égalité dans la lutte et il y a un petit passage encore à franchir avant d’arrêter d’en parler. Peut-être pas en France et encore que, quand je vois ces manifestations contre le mariage pour tous, on se dit qu’il y a du chemin à faire (…) Je n’ai pas choisi d’être une femme, donc pourquoi je devrais me justifier ou me mettre dans une catégorie. Pour beaucoup d’homosexuels, c’est la même chose, ils ne l’ont pas choisi donc il ne faut plus qu’on en parle comme un sujet de société. »

 


Crédit photo : UFO Distribution