Aujourd’hui encore, l’indomptable Ingrid Bergman reste une actrice de référence. Elle a conquis le monde du cinéma par son jeu inimitable d’abord, mais surtout par sa capacité inégalable à rendre l’émotion palpable. Timide mais audacieuse, l’actrice suédoise traversera le globe à plusieurs reprises pour mener à bien sa carrière et plus encore, sa vocation. Nous fêtions en 2015 le centenaire de sa naissance, et Sin & Femmes ne pouvait louper une occasion de parler d’elle.

 

Sous les lumières de Hollywood

Ingrid Bergman, c’est ce grand corps désarticulé. Un peu gauche dans son attitude, des gestes maladroits et pourtant superbe avec une prestance et une allure inimitable. Orpheline de mère, cette dernière meurt alors qu’Ingrid n’a que 3 ans. La petite fille est élevée en grande partie par son père, qui ne cesse de la filmer. Il disparaît à son tour alors que la fillette est âgée de 13 ans. À l’âge de 18 ans, Ingrid Bergman passe le concours d’art dramatique de Suède. Elle fait immédiatement sensation auprès du jury : fragile et drôle, timide mais puissante, elle intègre le prestigieux cours. C’est alors que commence la carrière qu’on lui connaît aujourd’hui.

Timide donc, Ingrid Bergman l’est sans aucun doute. Mais c’est aussi une femme décisionnaire, sûre d’elle. Sa carrière ne débutera réellement qu’aux États-Unis. En effet, en 1936 l’actrice se fait repérer par le réalisateur d’Autant en emporte le vent, David Selznick. Par la suite, grâce à son rôle dans Intermezzo de Gregory Ratoff (1939), Hollywood lui ouvre ses portes, et elle ne manque pas d’y faire sensation. Dans ce remake, l’actrice tient le rôle principal aux côtés de Leslie Howard. Le long-métrage retrace l’histoire d’amour passionnelle entre Holger Brandt, un violoniste de renom, et Anita Hoffman, professeure de Piano. Ingrid Bergman impressionne par son jeu et sa manière de retranscrire les émotions à l’écran. On dira d’elle qu’elle est un « illustre cadeau de la Suède à Hollywood ». Sous la direction des plus grands réalisateurs, qu’il s’agisse de Hitchcock, Flemming ou encore de Ratoff, l’actrice tourne avec les acteurs les plus en vogue de l’époque dont le très convoité Humphrey Bogart.

Humphrey Bogart et Ingrid Bergman sur le tournage de Casablanca, réalisé par Michael Curtiz, 1942

Humphrey Bogart et Ingrid Bergman sur le tournage de Casablanca, réalisé par Michael Curtiz, 1942

Ensemble, ils jouent dans Casablanca, film culte sur lequel le temps n’a pas d’emprise. L’histoire se déroule pendant la seconde guerre mondiale, la ville marocaine est alors contrôlée par le gouvernement de Vichy. Rick Blaine, incarné par Humphrey Bogart, doit faire face un véritable conflit intérieur : venir en aide à Victor Laszlo, héros de la résistance et époux de Ilsa Lund – incarnée par Ingrid Bergman – ou laisser libre cours à son amour pour cette dernière. Entre les deux acteurs, l’alchimie est alors immédiate, et dans la vie comme à l’écran, Humphrey Bogart tombe littéralement sous le charme d’Ingrid Bergman. À l’époque, ce film vaut à l’actrice suédoise une reconnaissance mondiale, encore palpable aujourd’hui. La jeune femme irradie à l’écran. Le scénario de Casablanca avait été écrit au fur et à mesure du tournage, pas évident donc pour les acteurs de s’approprier leurs personnages. Pourtant, tous relèvent le défi, l’actrice suédoise plus particulièrement. Ingrid Bergman donne vie à Ilsa Lund avec une telle intensité que le spectateur devient dépendant de sa personne. Il aime comme elle aime, pleure lorsqu’elle pleure, et vit chaque émotion comme si elle était la sienne. Ingrid Bergman avait ce pouvoir presque magique de donner vie à ses personnages au point d’en oublier leur aspect fictionnel. Mélancolique et romanesque, fragile et nostalgique, elle joue de manière magistrale. Laetitia Dosch, jeune actrice française, dira d’ailleurs à son sujet dans une interview accordée à Libération :

La première chose d’elle qui me revient en mémoire, c’est elle amoureuse, dans Casablanca. C’est un truc qui en un sens ne passerait plus aujourd’hui, parce que cela engagerait presque une vision de la femme un peu dégradante : on a l’impression que se produit quelque chose de quasiment christique dans son visage, on croirait qu’elle va s’écrouler, tomber dans les pommes, avec une naïveté dans le regard, offerte ! C’est une façon très belle d’être traversée par le sentiment.

 

Icône féminine, icône féministe

Tout au long de sa carrière, Ingrid Bergman n’a pas seulement incarné cette femme douce et fragile. Son goût prononcé pour l’indépendance et la transgression marqueront aussi son parcours. Alors que tout lui souri aux Etats-Unis, elle décide de tourner le dos à Hollywood qu’elle qualifie d’ « usine à rêve », autrement dit, une usine à désillusions. Au détour d’un cinéma New-Yorkais, l’actrice découvre l’œuvre du réalisateur Roberto Rossellini. Rome, ville ouverte (1945), Païsa (1946)… et alors qu’elle tombe sous le charme de l’œuvre cinématographique de l’Italien, la jeune femme décide de prendre les devants et de lui écrire :

[…] Si vous avez besoin d’une actrice suédoise qui parle très bien anglais, qui n’a pas oublié son allemand, qui n’est pas très compréhensible en français, et qui en italien ne sait dire que « ti amo », alors je suis prête à venir faire un film avec vous. (Les aventures de Roberto Rossellini de Tag Gallagher, éd. Léo Scheer)

 

Ingrid Bergman et Roberto Rossellini sur le tournage d'Europe 51, réalisé par Roberto Rossellini, 1952

Ingrid Bergman et Roberto Rossellini sur le tournage d’Europe 51, réalisé par Roberto Rossellini, 1952

De cette rencontre provoquée par l’actrice avec le réalisateur naîtront de véritables chefs d’œuvre dont le puissant Stromboli (1950). Classique du néoréalisme italien, il raconte l’histoire de Karen (incarnée par Ingrid Bergman) une réfugiée lituanienne enfermée dans un camp de prisonniers pour avoir succombé aux charmes d’un officier allemand. Pour retrouver sa liberté, Karen épouse un jeune italien pour qui elle n’éprouve aucun sentiment et finit par le suivre sur l’île de Stromboli. Seulement la barrière de la langue et leurs différences sociales finissent par inévitablement conduire à un scénario catastrophe.

Si le tournage de Stromboli marque un tournant important dans la carrière d’Ingrid Bergman, c’est aussi à ce moment-là que débute l’histoire d’amour entre Roberto Rossellini et sa muse. Une idylle qui défraye la chronique et qui suscite un tollé général. Avant tout parce que tous deux sont encore mariés, mais surtout car Ingrid Bergman abandonne mari et enfant aux Etats-Unis pour vivre cette histoire passionnelle. Dans la vie comme dans ses films, l’actrice n’en fait qu’à sa tête et suit son instinct coûte que coûte. Elle fait fi de l’opinion publique, ce qui à l’époque est très rare pour une actrice, et qui plus est pour une femme. La collaboration entre l’italien et la suédoise ouvre la période dite des « Bergman-films » : Europe 51 (1952), Voyage en Italie (1954) ou encore Sonate d’automne (1978)autant de longs-métrages dans lesquels Ingrid Bergman est époustouflante, comme si son visage et son regard, souvent filmés en gros plans, suffisaient à retranscrire la moindre émotion, sans même qu’un dialogue ne soit nécessaire. Elle y est simplement fascinante, comme le raconte Jeanne Balibar dans les colonnes de Libération:

Quand je pense à Ingrid Bergman, dont je n’ai pas revu la plupart des films depuis très longtemps, me reviennent pourtant des images précises, en premier lieu celles de Sonate d’automne, puis des plans de Stromboli, de Voyage en Italie, de ses films avec Hitchcock… Et si ces images, son visage et sa silhouette sont restés si imprimés en moi, je crois que c’est surtout par l’impression de “densité”, qui en émanait. Parce qu’elle était assez imposante bien sûr, mais surtout du fait de ce qu’elle charriait d’émotion, d’une sorte de douleur et de sa minéralité très sensible […]

Ingrid Bergman dans La Maison du docteur Edwardes, réalisé par Alfred Hitchcock, 1945

Ingrid Bergman dans La Maison du docteur Edwardes, réalisé par Alfred Hitchcock, 1945

 

C’est bien cette attitude qui définit l’être d’Ingrid Bergman tout entier. Cette capacité à rendre incroyablement vivant chacun des personnages qu’elle incarne. D’Hitchcock à Rossellini, l’icône suédoise à la silhouette atypique s’est imposée. Un jour, alors qu’un journaliste inquisiteur la questionne, elle répond simplement : « Je réinvente ma vie tous les dix ans ». Ingrid Bergman, véritable caméléon, n’aura finalement réellement vécu qu’à travers ses héroïnes. Star hollywoodienne et figure incontestable du néoréalisme, l’actrice suédoise a marqué l’histoire du cinéma par sa liberté, sa témérité et sa modernité, en ce sens où elle a su dire non aux dictats et aux conventions sociales. Féministe, elle ne s’est jamais définie comme telle. Pourtant, elle l’aura été par ses choix, en faisant toujours abstraction des jugements de la profession et de la presse pour laisser libre cours à son intuition, à ses désirs. Aujourd’hui encore, avec sa carrière qui ne ressemble à aucune autre, Ingrid Bergman reste une référence absolue. D’ailleurs, la 68ème édition du Festival de Cannes rendait hommage à cette femme pour qui le jeu était une véritable vocation : « Je n’ai pas choisi de jouer, c’est le jeu qui m’a choisie » (Je suis Ingrid, 2014).

 


La chaîne TCM Cinéma diffuse 19 de ses films à l’occasion du centenaire de la naissance d’Ingrid Bergman, découvrez toute la programmation ici.

 


Image de Une : Portrait d’Ingrid Bergman par Andy Warhol, 1983 ©