Une tribune dédiée aux flots des menstruations, au tabou qui les entoure et à la nécessité de le briser.

 

Les règles. Le sujet qui te fait briller en société, qui te permet d’être la star des apéritifs dînatoires et des verres en terrasse. Cette discussion que tout le monde attend avec impatience : « Parle-moi de tes menstrues, vite ! » hurlent tes amis, les yeux brillants de curiosité. Pas les règles, ce tabou, ce sacro-saint phénomène qu’il ne faut pas évoquer, que l’on redoute comme le nom de Vous-Savez-Qui (ton frifri, principal producteur de Mangemorts depuis ton adolescence).

Car soyons honnêtes, tes règles effraient. Tes potes mecs surtout. Ils ne veulent pas comprendre ce prodige de la nature qui déchire l’intérieur de ton corps chaque mois et transforme ton vagin en fontaine de Jouvence version Shining. Pourquoi tant de mystère ? Pour les premières concernées, la mystification autour de cet évènement physiologique commence très tôt et entraîne des conséquences terribles. Un « Tu es enfin une femme ! », balancé comme un rien au rythme de ta dysménorrhée, signant ton arrêt d’innocence. Avoir tes règles, ce n’est pas uniquement un incroyable désagrément physique qui te poursuivra pour les prochaines décennies, c’est aussi un symbole social, un poids sur tes épaules qui pèse aussi lourd que les fondements de notre société patriarcale.

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Une fois que tu as intégré le fait que non, contrairement à ce qu’avancent les publicitaires, tes règles ne sont pas bleues, ne sentent pas la fleur des bois et ne sont pas l’équivalent en liquide d’un fût de bière, il faut alors subir les conventions sociales qui régissent tes menstrues. Et bien que nous n’ayons pas à nous isoler à chaque fois que nous sommes indisposées comme les Népalaises, en Occident aussi, il existe encore des croyances pesantes associées à notre endomètre.

Impies, impures, sales, criminelles, les femmes réglées n’ont pas assez de mots pour les désigner. Historiquement, ces abjectes créatures pouvaient même « aigrir le vin doux par [leur] approche », selon Pline l’Ancien. Au XIXe siècle, les préconceptions et les idées en la matière étaient souvent liées à l’impureté du sang menstruel et aux effets psychologiques des règles sur les femmes. Après cela, les scientifiques ont découvert l’ovulation. UTERUSEMPRA, prends garde au vagin maléfique :

Depuis l’Antiquité au moins, traditions et superstitions ont tenté de canaliser ce phénomène. Car la femme indisposée fait peur, et on lui attribue sinon des pouvoirs maléfiques, en tout cas une forte capacité de nuire1.

En 2015, le tabou existe encore bel et bien, comme dans l’univers du sport féminin par exemple. Des horreurs sont balancées en pleins débats politiques — en dépit des recherches brisant ces préjugés —, et partout dans le monde, des femmes subissent pressions et injustices simplement à cause du fonctionnement de leur corps.

Malgré leur indubitable existence, il ne faudrait surtout pas parler des règles, les montrer, les exposer. Il ne faudrait pas dénoncer les répercussions parfois atroces du port d’un tampon comme pour Lauren Wasser, victime d’un syndrome du choc toxique (SCT). Non seulement les demandes ne sont pas entendues en ce qui concerne des choses aussi triviales que le coût de la protection hygiénique féminine (comme dans le cas de la fameuse « taxe tampon »), mais les fabricants de tampons ne sont toujours pas obligés d’indiquer la composition de leur produit, à l’instar de la marque Tampax et au mépris des risques.

La fabuleuse Dominique Christina slame un poème magnifique, une ode aux règles

Heureusement, les temps changent (lentement). Les féministes utilisent les nouveaux réseaux à leur disposition pour contester des principes aux origines douteuses. Même dans la pub, nous sommes passés d’un clip pour protection intime sur fond de Femmes, je vous aime (1991) à des parodies brillantes comme cette campagne Always pour son kit premières règles. Il est nécessaire de briser des tabous qui aujourd’hui, en 2015, n’ont plus lieu d’être. De courir pour exploser les idées reçues. Tu n’as rien à cacher, tu n’as pas besoin de te sentir gênée. Il faut pouvoir causer librement de nos corps, de ce qui se passe quand nous avons nos règles. Il est indispensable de détruire les clichés, de dépasser le dégoût et le rejet qui sont rattachés à une chose si commune. Que l’on puisse déconstruire des notions intériorisées sur les menstruations, sur ce qu’être une vraie femme signifie. Il faut réapprendre à s’aimer et s’accepter, avec ou sans le consentement des prêcheurs et des porteurs de bonne parole. Laisser à chacune le droit de vivre comme elle le veut.

Alors écoute-moi bien quand je te parle de mes règles. Parce que te parler de mes règles c’est aussi te parler de la condition féminine, c’est aussi questionner nos sociétés, interroger ta pensée. Te parler de mes règles c’est te signifier que j’ai la liberté de le faire, et que quand j’en aurai terminé avec les jaillissements rubis qui sortent de ma chatte, je te parlerai de ma ménopause.

 


Jean-Yves LE NAOUR et Catherine VALENTI, « Du sang et des femmes. Histoire médicale de la menstruation à la Belle Époque », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 14 | 2001, mis en ligne le 03 juillet 2006, consulté le 13 octobre 2015. URL : http://clio.revues.org/114 ; DOI : 10.4000/clio.114

 


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Image de Une : Broad City ©