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Dans À quoi rêvent les jeunes filles ? Ovidie, ancienne actrice X et militante pro-sex, aborde un sujet actuel et complexe : la sexualité 2.0.  Le libre accès à la pornographie sur internet a-t-il participé à une libération de la sexualité et de la condition féminine ? Ou est-il, au contraire, un nouveau révélateur de la domination masculine ?

 

Actrice X, auteure, réalisatrice et éducatrice sexuelle, Ovidie explore la sexualité féminine de multiples manières. Féministe pro-sex, à ses débuts, elle voyait la pornographie comme un instrument de libération pour les femmes. Pour elle, le sexe était une « arme politique » qui permettait aux femmes de ne plus être de simples objets sexuels, mais de devenir des êtres sexués. Le féminisme pro-sex est un des courants controversés du féminisme. Né aux Etats-Unis dans les années 1980, il revendique une imagerie pornographique des femmes. Ainsi, en devenant actrice et réalisatrice de films pornographiques, en présentant une sexualité réaliste et égalitariste, Ovidie tentait, à sa manière, de lutter contre le sexisme et la misogynie ambiantes dans ce milieu. Selon elle, « il n’y a pas plus féministe qu’une hardeuse qui a n’a pas peur de montrer son corps, de l’assumer, de s’en servir comme bon lui semble ».

 

La Maman et la Putain

Avec le temps, Ovidie est progressivement revenue de cette idée. Dans À quoi rêvent les jeunes filles ? son documentaire diffusé sur France 2 le 23 juin dernier, elle aborde la banalisation de la pornographie et les dérives de la sexualité 2.0. Pour ce faire, elle analyse les médias concernés avec quelques unes de leurs auteures : Ortie, une jeune vidéaste et réalisatrice, Ariane, journaliste pour le Tag parfait un « magazine français sur la culture porn et la génération Youporn », Mar_Lard, une gameuse qui milite activement contre le sexisme dans les jeux vidéos, bien connue du Net, et Clarence, créatrice de pouletrotique.com, un site qui parle de sexisme et de sexualité sur le ton de l’humour.

À quoi rêvent les jeunes filles ? réalisé par Ovidie, YAMI2 PRODUCTIONS ©

À quoi rêvent les jeunes filles ? réalisé par Ovidie, YAMI2 PRODUCTIONS ©

Remarquable de finesse et de maturité dans son analyse, Clarence est particulièrement consciente des schémas qui refont surface lorsque l’on évoque la sexualité féminine :

Il y a vraiment une injonction à être sexuellement libérée quand on est une jeune femme, actuellement, observe-telle. On doit absolument être à l’aise avec sa sexualité et être parfaitement épanouie, avoir eu de multiples partenaires… mais pas trop, sinon le spectre de la salope nous attend au tournant. […] Donc t’es censée adorer la sexualité et avoir un rapport très sain avec et être hyper à l’aise et bien dans ta culotte, et en même temps faut quand même que tu gardes une part de maman parce que sinon il ne reste que la pute.

Dans l’ombre de la femme libérée, se cache toujours la célèbre putain – terme qui signifie étymologiquement « sale », « puant ». Le salaud, lui, campe toujours à la frontière du Don Juan. Malgré la révolution sexuelle de la fin des années 1960, et les avancées significatives telles que le divorce, la contraception ou l’avortement, encore interdits ou inaccessibles à une grande partie des femmes de ce monde, la société occidentale semble encore en proie à des mœurs archaïques, où la femme ne peut être perçue comme l’égale de l’homme. La sexualité serait une quête d’amour pour elle, un besoin naturel à assouvir pour lui. Une idée reçue qui soulève un problème plus profond encore : l’impossibilité d’être soi sans subir, au mieux, le regard pesant d’une société normative

 

La dictature du sexe

En 2015, la pornographie est devenue un produit de consommation comme les autres. Et pour les digital natives, la surexposition de l’hubris de chacun sur les réseaux sociaux participe à l’objectivisation de l’être humain :

L’univers dans lequel on évolue, qui est connecté 2.0 en permanence, nous oblige à faire de nous des produits, estime Clarence. […] On est obligés de se mettre en scène, on est obligés de capitaliser sur notre personne et aussi sur notre corps, parce que c’est un objet comme un autre.

 

À quoi rêvent les jeunes filles ? réalisé par Ovidie, YAMI2 PRODUCTIONS ©

À quoi rêvent les jeunes filles ? réalisé par Ovidie, YAMI2 PRODUCTIONS ©

De son côté, Ovidie déplore un retour en arrière: « Lorsque le féminisme invitait les femmes à se dénuder, c’était pour s’affranchir du jugement social et non pour attendre son approbation ». Hélas, en se pliant à de nouveaux codes esthétiques, c’est tout le contraire qui est en train de se produire. Épilation intégrale ou nymphoplastie (réduction des lèvres génitales, ndlr), il s’agit avant tout de plaire à ces messieurs, en oubliant la notion même de plaisir pour soi. Selon le sociologue Michel Bozon, si l’apparence des femmes est problématique, « cela renvoie au fait qu’être femme est problématique ». Quelles que soient les avancées en matière d’égalitarisme, elles vont régulièrement de pair avec l’émergence de nouveaux combats : tandis que nos ainées ont lutté pour avoir le droit de porter des pantalons, nous devons toujours lutter pour porter des mini-jupes sans se faire traiter de salope. 

De son côté, Mar_Lard lève le voile sur les violences et les abus des joueurs de jeux vidéos. En 2013, après six mois de travail, elle a publié un article dénonçant le sexisme chez les geeks. Son papier, lu plus de cinq cent mille fois,  a suscité les plus ignobles réactions chez certains hommes de sa communauté, la menaçant de viol, de mort, et lui proposant « le fameux coup de bite correctif » pour la remettre sur le droit chemin du silence. Un gameur sur deux est pourtant une femme. Dans les jeux vidéo comme dans d’autres domaines, les femmes réussissent à s’imposer en nombre sur des territoires a priori masculins, tout en continuant à subir la domination masculine et les pratiques sexistes.

À quoi rêvent les jeunes filles ? réalisé par Ovidie, YAMI2 PRODUCTIONS ©

À quoi rêvent les jeunes filles ? réalisé par Ovidie, YAMI2 PRODUCTIONS ©

Nombre des joueuses se protègent en se cachant sous des noms d’hommes, ce qui n’est pas sans rappeler les premières auteures, comme George Sand, qui devaient utiliser des pseudonymes masculins pour pouvoir être publiées. Aurore Dupin épouse Dudevant avait pris le nom d’auteur de George Sand pour ne pas fâcher ni « souiller» son mari, ses publications représentant un véritable affront pour la société. Rappelons qu’il n’y a pas si longtemps, il était encore impensable qu’une femme se consacre à autre chose que les tâches ménagères et l’éducation de ses enfants. Les femmes qui trouvaient le courage de déroger à cette règle étaient perçues comme une dangereuse menace pour l’ordre patriarcal :

Une femme qui écrit n’est pas une passeuse de langue, une contrebandière de mots, une pourvoyeuse de sens, une chasseuse qui met dans sa gibecière quelques formes nouvelles. Une femme qui écrit est la créatrice d’un univers, une semeuse de désordre, une personne qui se met en risque et qui ignore le danger, tant sa tâche la requiert, une personne qui invente la langue, sa langue, notre langue. (Les femmes qui écrivent vivent dangereusement, Laure Adler et Stephane Bolman, 2006)

 

Déconstruire les certitudes

Si la sexualité paraît désormais accessible, plus libérée et permissive, si de plus en plus de femmes consomment de la pornographie, « nous sommes [pourtant] passées sans transition d’une interdiction à nous intéresser au sexe à une injonction à devenir des amantes parfaites », constate Ovidie. 

À quoi rêvent les jeunes filles ? réalisé par Ovidie, YAMI2 PRODUCTIONS ©

À quoi rêvent les jeunes filles ? réalisé par Ovidie, YAMI2 PRODUCTIONS ©

Dans une société où les représentations stéréotypées influencent et façonnent les pensées, Ovidie et ses témoins questionnent leurs pratiques respectives. Elles observent chacune à leur manière en quoi les codes de la pornographie sont dans une certaine mesure libérateurs pour les femmes, et comment, dans un même temps, ils renforcent les valeurs d’une société patriarcale.

Leurs cas particuliers soulèvent des questions qui concernent toutes les femmes. Et tous les hommes. En 2015, si la conjoncture n’est plus la même, la structure de la domination masculine, elle, perdure. Sommes-nous en droit, pour autant, de blâmer celles qui désirent s’approprier des codes a priori machistes ? Peut-on réellement envisager le féminisme sans parler d’humanisme, et donc de libre-arbitre, de tolérance, et d’ouverture d’esprit ? Là où le doute et la remise en question sont nécessaires, À quoi rêvent les jeunes filles ? permet à son spectateur une chose essentielle : la réflexion

 


Le documentaire est visible sur Youtube, gratuitement.


Image de Une : Waiting (sketch), par Akino Kondoh, 2008.

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