Rencontre avec la peintre Catherine Graffam, femme trans luttant pour la visibilité et les droits des autres femmes trans. Un témoignage important.

 

Catherine Graffam a lancé son projet de financement participatifTrans-Pose : A Portrait Series of Trans Women, pour financer son art, bien sûr, mais aussi pour aider les modèles qui posent pour elle et dont les quotidiens sont souvent difficiles. Son combat est simple : redonner de la visibilité aux invisibles, aux femmes trans qui s’effacent sur le tableau supposé idéal de notre société hétéronormée et sexiste. Diplômée du New Hampshire Institute of Art, la peintre veut employer ses talents pour soutenir celles dans le besoin, questionner les identités, les redéfinir à coups de raclette, en brouillant leurs limites sur ses toiles comme dans la vie.

Des États-Unis, dont elle est originaire, aux terres françaises, sa lutte résonne aux oreilles de chacun-e, mais surtout de celles et ceux qui veulent bien l’entendre. Catherine Graffam dénonce la sous-représentation des femmes trans dans les arts, et par extension, dans nos sociétés. Et ce depuis longtemps. Ses portraits sont là pour éveiller les consciences, mettre en exergue les injustices, et revisiter l’histoire de l’art en interrogeant nos idées reçues. À celles et ceux qui pensent que la transidentité est une tendance (l’emploi du mot « transsexualité » est à proscrire, c’est un terme de classification psychiatrique, inapproprié, ndlr), que les personnes transgenres sont une mode et que leurs conditions actuelles de vie ne sont pas dignes de leur temps : il serait temps d’y regarder a deux fois.

Encore ce week-end, lors de la 19e édition de l’Existrans, « la marche des trans, des intersexes, et des personnes qui les soutiennent », les militants manifestaient pour demander des choses aussi concrètes qu’une loi de simplification pour le changement d’état civil par le biais de la mairie, sans passer par un tribunal (comme cela a déjà été légiféré dans des pays tels que le Danemark, le Portugal, le Québec, la Colombie, l’Irlande ou l’Argentine). En France, malgré les promesses de François Hollande en 2006, puis en 2011 durant la primaire socialiste, aucune mesure n’a été prise à ce jour concernant les trans et intersexes :

La rectification de l’état civil d’une personne trans sans condition médicale est par ailleurs une recommandation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe datant de 2010, reprise en 2013 par la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme). Et surtout, il n’existe aucun obstacle juridique à une telle réforme. (Source : ajlgbt.info)

Alors que la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) a donné en juin 2013 un avis favorable quant à la reconnaissance de l’identité de genre dans le droit français, la réalité de 2015 sur notre territoire est celle d’une stagnation incontestable. Nonobstant deux propositions de loi déposées à l’Assemblée nationale depuis le début du mandat de notre Président, aucune n’a abouti et surtout, n’a été réellement validée par les associations trans. Comme l’explique Amnesty International, pour « pouvoir modifier leur identité au regard de la loi [les personnes trans] sont contraintes de subir des opérations chirurgicales invasives, des stérilisations, des traitements hormonaux ou des examens psychiatriques ». La démédicalisation du processus est au cœur du débat, et ce afin d’en finir avec les discriminations. Qu’attendent donc nos dirigeants pour ouvrir la discussion avec les associations ? Pour prendre en compte des demandes maintes fois formulées ?

Combattre pour l’égalité revient à combattre pour l’égalité pour tous. Il n’y a pas d’humanisme ou d’égalitarisme sans féminisme, il n’y a pas de féminisme sans féminisme intersectionnel. En 2015, il est indispensable de comprendre que, bien que l’on ne puisse être de toutes les batailles, chacune d’elles importe et doit être prise en considération. La lutte contre la transphobie passe d’abord par l’écoute des personnes concernées. Il faut remettre en question nos opinions, démolir nos certitudes. Si la culture favorise aujourd’hui la visibilité positive trans, avec des séries comme Transparent, Orange Is the New Black ou Sense8, les préjugés et méconnaissances sur le sujet sont encore majoritaires.

Suite à ma demande, Catherine Graffam a immédiatement accepté l’interview. Et sa voix, plus que la mienne, est celle que vous devriez lire aujourd’hui.

 

Avant de parler de ton beau projet, dis-moi, y a-t-il un lieu qui dans ta vie t’a profondément marquée ?

Catherine Graffam : L’état du Maine aux États-Unis est un lieu très important pour moi, évidemment, puisque c’est l’endroit où j’ai grandi et passé les dix-huit premières années de ma vie. Ma famille était très proche, nous vivions pour la plupart des fermes de chevaux ou de vaches. Tout ça est important pour la personne que je suis aujourd’hui, et a orienté mon choix de vivre dans une quiétude toute relative dans la région de la Nouvelle-Angleterre.

 

Et l’art dans tout ça ?

Je n’avais jamais fait d’art avant ma dernière année d’études et mes notes de manière générale étaient vraiment mauvaises. J’étais aussi la première des retardataires, en colle toutes les semaines. Mais tout cela était davantage dû au fait que j’avais des tendances suicidaires, c’était un symptôme en quelque sorte, étant sujette à des problèmes médicaux… C’était une période très difficile et sombre pour moi. Je me souviens qu’à l’époque ma mère me demandait : « Vas-tu obtenir ton diplôme ? ».  J’ai alors décidé de m’inscrire à trois cours d’art lors de ma dernière année, surtout par paresse, mais quand j’ai pris conscience que j’aimais vraiment créer des œuvres, ma professeure, Nancy, m’a aidée à réaliser un portfolio entier en l’espace de deux mois. Elle est la personne qui m’a conduite à devenir une artiste. J’ai été acceptée dans une école, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à me soucier de la vie et que je suis devenue déterminée à réussir en tant qu’artiste.

 

Portrait of Jobhaver (Rebeka Refuse) © Catherine Graffam

Portrait of Jobhaver (Rebeka Refuse) © Catherine Graffam

Il est toujours délicat de parler de sujets comme ceux qui concernent la transidentité quand on n’est pas transgenre soi-même. On questionne constamment nos pensées sur ce sujet, puisque, évidemment, personne ne peut mieux parler de cela qu’une personne transgenre. Pourrais-tu expliquer aux gens qui se sentent concernés, mais parfois un peu perdus, ce pour quoi tu te bats, quelle est l’histoire derrière ce combat, et pourquoi nous avons besoin de davantage de visibilité pour les personnes transgenres ?

Je pense que la difficulté dont tu parles est justifiée, et que l’hésitation devrait demeurer sur ces sujets. Je te dis ça, car pour moi, cela permettra aux personnes transgenres de parler d’elles-mêmes, plutôt qu’une personne cis disant des choses fausses ou confuses, comme on a déjà pu le voir à de nombreuses reprises.

Que ce soit dans mon art ou dans la vie, je lutte pour donner de la visibilité aux personnes trans, qu’on les reconnaissent et que les gens comprennent les obstacles et difficultés qu’elles rencontrent, en parlant de leurs expériences. Nombre de mes ami-e-s trans sont en souffrance, pour la plupart des femmes trans. Elles ont été abandonnées par leur famille, n’ont pas d’argent, sont victimes de crimes haineux, et sont souvent obligées de se prostituer pour ne pas finir à la rue. Ce ne sont pas des histoires qui font exception, elles sont bien trop communes dans notre communauté. Les gens pensent encore aujourd’hui que nous souffrons d’une maladie mentale, que nous sommes dégoûtant-e-s, ou bien nous sommes perçu-e-s comme des fétichistes sexuels. Je veux aider, même à mon petit niveau, à changer le point de vue des gens sur nos vies et sur nos corps.

 

¼th © Catherine Graffam

¼th © Catherine Graffam

Pourquoi est-il essentiel que les femmes trans parlent des femmes trans ?

C’est même vital ! Si souvent dans les médias, et encore aujourd’hui, les histoires de personnes trans sont diffusées par des personnes cis d’une manière qui nous rabaisse et nous objectifie. L’entièreté de notre parcours est réduite à nos organes génitaux, aux opérations chirurgicales que l’on pourrait ou non avoir subi, et à quel point nous sommes attirants aux yeux des gens. J’étais fatiguée de voir des projets d’art et des histoires de personnes trans faits et racontées par des personnes cis. Nous sommes les seul-e-s à pouvoir nous représenter correctement.

 

Comment tes études artistiques t’ont aidée dans ta vie de tous les jours ?

D’abord : elles payent mon loyer ! Elles m’ont donné les moyens de survivre. Il y a un mois, j’étais en galère financière et je bossais comme livreuse de pizza afin d’avoir assez d’argent pour rester à flot. J’ai dû démissionner, car dans la même soirée j’ai appris qu’un homme qui vivait au-dessus du restaurant me stalkait. Un autre homme m’a harcelée sexuellement et a tenté de me forcer à entrer dans son appartement après des commentaires d’ordre sexuel vraiment dérangeants. Durant notre interaction, il a découvert que j’étais trans, s’est énervé, et la situation est devenue vraiment dangereuse. L’art m’apporte la sécurité, la possibilité de rester loin de ces environnements de travail dangereux.

 

Portrait of Britney Cosby and Crystal Jackson (1990?-2014) © Catherine Graffam

Portrait of Britney Cosby and Crystal Jackson (1990?-2014) © Catherine Graffam

Peux-tu m’en dire un peu plus sur Trans-Pose : A Portrait Series of Trans Women ?

Trans-Pose est une série de portraits d’autres femmes trans, financée grâce au crowdfunding, pour que je puisse être stable financièrement, me payer une mutuelle ainsi que d’autres projets que je n’aurais jamais pu réaliser autrement. Une partie de l’argent récolté par la vente des peintures retournera aux collecteurs de fonds afin de les payer pour leur travail en tant que modèle. Et, avec un peu de chance, réaliser leurs envies. Je veux faire le portrait de la beauté, de la force et des véritables joyaux que sont ces femmes trans.

 

En parlant d’elles, comment travailles-tu avec les modèles ?

Je bosse surtout par mail et Facebook pour celles qui sont trop loin pour que je fasse les photos moi-même. Je leur fais une rapide description du genre de photos dont j’ai besoin, et travaille avec elles pour être certaine que l’image choisie soit celle avec laquelle elles sont à l’aise. Si je connais les modèles en vrai, je vais prendre des photos d’elles et la finalité reste la même.

 

Quelles sont tes pensées quant à l’image corporelle que l’on peut avoir de soi-même et la représentation du corps dans l’art ?

Cette question est chargée et je ne sais pas si je peux y répondre sans me lancer dans un essai. Mais les femmes en général ont été historiquement représentées comme des objets sexuels dans les arts, comme des natures mortes, des friandises destinées au regard masculin hétérosexuel. Faire des portraits subversifs de femmes, et spécialement de femmes trans, confronte ce regard et questionne le sexisme enraciné sur lequel est fondé le monde de l’art.

 

Portrait of Islan Nettles (1991?-2013) © Catherine Graffam

Portrait of Islan Nettles (1991?-2013) © Catherine Graffam

Pourquoi choisir le financement participatif ?

Sans mentir : j’avais besoin de l’argent. Et je me suis dit que si les gens voulaient et pouvaient alléger le fardeau du coût des fournitures d’art, je leur en serais plus que reconnaissante. La collecte a maintenant atteint un stade qui me permet de reverser tout l’argent donné à partir de ce jour aux modèles, afin d’aider immédiatement celles qui en ont besoin. Je dois subir une opération chirurgicale liée à ma situation dans un peu plus d’un mois, et si les dons me le permettent, ils m’aideront à financer ça en plus de mon projet artistique.

 

Pourquoi choisir les portraits comme moyen d’exprimer tes pensées sur le sujet ?

Je suis une portraitiste. C’est tout ce que je fais, je ne trouve d’intérêt à rien d’autre.

 

Parlons de tes méthodes artistiques, comment travailles-tu sur une peinture ?

J’ai une approche assez traditionnelle de la peinture. Je sable la toile, utilise du gesso, fais un dessin du modèle, peins un motif semi-transparent pour ne pas travailler directement sur le blanc de la toile. La couleur de la toile peut varier. Je bloque ensuite ma gamme de couleurs sur les tons de peau, puis applique l’ombre et les reflets. À ce stade-là, je deviens généralement très frustrée et prends une grande raclette pour effacer le bas de la peinture, pour la distordre. Ensuite, je répète le procédé jusqu’au moment où je ne déteste plus la peinture.

 

Portrait of a Sitter © Catherine Graffam

Portrait of a Sitter © Catherine Graffam

Y a-t-il des portraits dans l’art qui t’ont plus marquée que d’autres ?

Je ne sais pas si je suis spécialement inspirée par une seule œuvre, mais plutôt par de nombreux artistes. Pour ne nommer qu’eux : Francis Bacon, Lucian Freud, Kathe Kollwitz, Tracey Emin, Catherine Kehoe, Mickalene Thomas, Cecily Brown et Hobbes Ginsberg…

 

Dans ta bio Tumblr, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que tu as indiqué « être en vie ». Pourquoi ?

Je dis que je suis vivante, car je suis la survivante de différents traumatismes et expériences qui m’ont quasiment conduite à me suicider. Donc dire que je suis en vie est presque une forme de protestation contre les choses et les gens qui essayent de me l’enlever. C’est un moyen de guérison.

 

Récemment, il y a eu énormément de discussions et débats au sujet de la visibilité trans, notamment avec la Une de Vanity Fair et la photo de Caitlyn Jenner. S’en sont suivies de nombreuses réactions militantes sur les réseaux sociaux, avec un post de Laverne Cox, entre autres. Qu’en as-tu pensé ?

La situation autour de Caitlyn Jenner est… très compliquée. Je suis heureuse qu’elle vive sa vérité et qu’elle utilise ses privilèges et différentes plateformes pour défendre et aider les personnes trans, mais elle n’est pas exempte de critiques. J’attends de voir de quelle façon elle utilisera ses multimillions de dollars pour aider les femmes trans, comme mes amies, qui ne peuvent pas payer le docteur ou leur loyer. Nous a-t-elle aidées ? Je n’en suis pas encore sûre, mais suis personnellement encline à être patiente. Toutefois, je ne pense pas que des femmes non trans aient le droit de la critiquer et ça devrait être aux femmes trans d’en parler.

 

Polkadot Dress © Catherine Graffam

Polkadot Dress © Catherine Graffam

Pour Laverne Cox, c’est encore une histoire différente ! Elle a été la cheffe de file pour tellement de discussions publiques sur les personnes transgenres… Et elle est au premier plan de la défense des femmes trans de couleur. Je l’adore, elle a été une énorme inspiration pour moi. C’est une militante et une actrice formidable, et je me sens privilégiée de vivre à la même époque qu’elle.

 

Quels sont les prochains projets ?

Pour l’instant Trans-Pose est ma principale préoccupation, et comme l’expo de la série ne commence pas avant le 22  mars 2016, c’est tout ce que j’ai prévu.

 

Qu’est-ce qu’être une femme trans de vingt-deux ans au XXIe siècle d’après toi ?

C’est effrayant, difficile et pas franchement glamour, mais je suis très reconnaissante de vivre à cette époque. En une décennie, nous avons parcouru tellement de chemin. Je suis aujourd’hui capable de vivre plus confortablement grâce aux femmes trans, féroces et militantes qui ont travaillé inlassablement pour permettre une vie meilleure aux personnes trans encore en vie aujourd’hui.

 


Découvrez le site officiel de Catherine Graffam, son compte Instagram et son projet Trans-Pose : A Portrait Series of Trans Women. Si vous voulez acheter des toiles, c’est par là.

 


Pour aller plus loin :


Merci à Elsa pour sa relecture et ses conseils.