Une exposition monographique est pour la première fois dédiée à Élisabeth Vigée Le Brun en France. Le Grand Palais ouvre ses portes à la portraitiste jusqu’au 11 janvier 2016. L’occasion pour le public de redécouvrir les œuvres d’une peintre incontournable de l’aristocratie au XVIIIe siècle. Portrait d’un destin en dégradé.

 

Être une femme artiste au XVIIIe siècle n’était pas chose aisée. À plus d’un titre, le statut de femme artiste faisait double exception et donc, appelait à un double travail : il fallait pour la jeune Élisabeth Vigée Le Brun pouvoir s’imposer et se maintenir en tant qu’artiste, tout en affirmant le fait d’être une femme dans une société d’hommes. Et c’est bien ce parcours lumineux et opiniâtre qui est en ce moment mis à l’honneur au Grand Palais. Une première en France.

Née en 1755, ayant vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans, Élisabeth Vigée Le Brun aura traversé près d’un siècle de bouleversements politiques et sociaux en France et en Europe. Peintre des princes et princesses, de l’aristocratie et surtout de Marie-Antoinette dont elle réalisa une trentaine de portraits, l’artiste aura été longtemps la cible des calomnies sans jamais céder la vigoureuse délicatesse de sa peinture.

 

La naissance d’une femme peintre

Elisabeth Louise Vigée naît sous le règne de Louis XV, dans le quartier du Louvre. Très vite, on lui reconnaît des dons pour le dessin, si bien que son père, pastelliste, se serait ainsi exprimé un jour :

Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n’en sera. (Lettre I des Souvenirs, mémoires publiés dès 1835)

La figure du père, mort alors que la jeune fille est seulement âgée de douze ans, est très vite idéalisée. En tant que femme, Elisabeth Vigée Le Brun n’aura pas accès aux académies où l’on étudie la peinture et l’anatomie des nus sur modèle, l’obligeant à se rabattre sur des gravures ou des plâtres. Pourtant, en 1789, elle intègre l’atelier du peintre Gabriel Briard, où elle rencontre le peintre Joseph Vernet, bénéficiant de ses conseils avisés et de sa protection.

Élisabeth Vigée Le Brun, Autoportrait, Kimbell Art Museum (1781-2)

Élisabeth Vigée Le Brun, Autoportrait, Kimbell Art Museum (1781-2)

Alors qu’elle s’exerce au portrait sur les membres de sa famille, la jeune artiste gagne de premiers clients parmi l’aristocratie grâce à la boutique de son beau-père Le Sèvre au Palais-Royal. Ainsi, sa notoriété est lancée pour finalement gagner la cour de Versailles en un rien de temps.

 

De la cour à Marie-Antoinette, familière des princes

C’est en 1778 qu’Élisabeth Vigée Le Brun rencontre pour la première fois Marie-Antoinette. Elle s’est alors frayé un chemin à la Cour de France en réalisant les portraits, entre autres, de grands princes européens de passage à Paris. Dans la boutique de son mari, Jean-Baptiste Pierre Le Brun, elle voit passer des toiles des grands maîtres. La peintre a l’art de conserver la physionomie de son modèle tout adoucissant et en idéalisant ses traits. Une « caricature en beau », pour reprendre les termes de Diderot. En février 1780 naît sa fille Julie. Élisabeth Vigée Le Brun n’aura de cesse de la peindre, mettant en scène l’alliance de son activité de peintre avec son amour maternel. Elle entend ainsi prouver qu’on peut être une artiste et une mère épanouie tout à la fois et sans entrave.

Madame Vigée Le Brun et sa fille, par Élisabeth Vigée Le Brun (1786)

Madame Vigée Le Brun et sa fille, par Élisabeth Vigée Le Brun (1786)

Elisabeth Vigée Le Brun peindra en tout une trentaine de portraits de Marie-Antoinette, qui appuiera sa candidature à l’Académie Royale en 1783. Toutefois, en 1789, à l’aube de la Révolution française, la portraitiste est forcée d’émigrer. Pendant douze ans, Elisabeth Vigée Le Brun va voyager à travers l’Italie, l’Autriche, la Russie… Enrichissant son art de ses rencontres et des paysages qui l’entourent.

Après un bref retour à Paris en 1803, ne se retrouvant plus dans la société du Premier Empire, elle repart pour Londres, visite la Hollande, puis rencontre Madame de Staël lors de son passage en Suisse. Elle peindra l’autrice en Corinne au cap Misène, capturant sa charmante et divine beauté.

Madame de Staël en Corinne au cap Misène, par Élisabeth Vigée Le Brun, Musée d'Art et d'Histoire, Genève (1809)

Madame de Staël en Corinne au cap Misène, par Élisabeth Vigée Le Brun, Musée d’Art et d’Histoire, Genève (1809)

Après sa rencontre avec la romancière, Élisabeth Vigée Le Brun décide de revenir s’installer définitivement à Louveciennes en 1810 où elle avait déjà élu domicile avant son exil. Elle pose ses valises dans une maison de campagne, non loin du château qui appartenait jadis à la comtesse du Barry, guillotinée pendant la Révolution. Commencent pour la jeune femme des temps difficiles. La monarchie qu’elle affectionnait tant a maintenant disparu, et sa fille, elle, vit dans une terrible misère. L’existence d’Élisabeth Vigée Le Brun entre Paris et Louvenciennes est la période de son existence la plus sombre, celle des pertes et des deuils, d’un combat au quotidien.

 

Le peintre et son modèle : technique

Portrait de la duchesse de Polignac, par Élisabeth Vigée Le Brun (1782)

Portrait de la duchesse de Polignac, par Élisabeth Vigée Le Brun (1782)

Désireuse de conserver la fraîcheur et la spontanéité de ses modèles, Élisabeth Vigée Le Brun mêlera tout au long de sa carrière ce don pour la conversation spontanée à une significative réduction de la durée des séances. Sans nul doute, sa maîtrise du pastel lui permit de fixer rapidement sur la toile l’apparence des personnes se trouvant devant elle.

Cet atout de la légèreté se retrouve aussi dans la manière de mettre en scène ses modèles hors des poncifs du protocole et des codes de peintures d’apparat. Elle opte en général pour un habit très simple, souvent en robe légère, avec un large emploi du châle ou du chapeau de paille. Cette mise en scène est encore aujourd’hui sa marque de fabrique.

 

Le peintre du bonheur : l’avers et le revers

Elisabeth Vigée Le Brun suivra toute sa vie les conseils de Doyen, puis de Joseph Vernet :

Faites le plus que vous pourrez d’après nature : la nature est le premier de tous les maîtres. (Livre 2 des Souvenirs).

Contrainte par une société régie en faveur des hommes, elle dut en effet jouer de ses meilleurs alliés et guides : sa beauté, sa jovialité, mais surtout son extrême sensibilité et son ouverture à l’amabilité.

Marie Antoinette d'Autriche, Reine de France (1755-1793), par Élisabeth Vigée Le Brun (1783)

Marie Antoinette d’Autriche, Reine de France (1755-1793), par Élisabeth Vigée Le Brun (1783)

Elisabeth Vigée Le Brun aura beaucoup œuvré pour faire valoir son statut d’artiste de premier rang. Elle aura ouvert une place d’honneur à la douceur et au pittoresque, aux fins contrastes de l’âme, dans un monde dominé par les lois maritales et la misogynie ambiante. Pourtant, aucune des jeunes femmes qu’elle aura pour élèves ne fera carrière. La vigueur qu’elle démontre à se construire une voie dans le monde des arts, à travers l’aristocratie, se retrouve dans la vitalité de sa peinture. La délicatesse de l’ensemble et la prépondérance des couleurs face au dessin nous renvoient à nos conceptions négatives du néoclassicisme : et si finalement, la force de l’effet primait sur le genre ?

Elisabeth Vigée Le Brun nous a légué sa vision optimiste de l’être humain, qui se veut distancer sans cesse les précipices de la vie, ses ciels couverts, à coup de pinceau, annonçant parfois le romantisme. L’exposition monographique qui lui est dédiée au Grand-Palais ne fera pas mentir sa réputation. Il s’agit bien là, d’un triomphe féminin.

 


Pour avoir toutes les infos sur l’exposition au Grand Palais, c’est pas ici !