Rencontre privilégiée avec la musicienne Corrina Repp à l’occasion de la sortie de son nouvel album, The Pattern of Electricity, paru en mai 2015 chez Discolexique 

 

Depuis le très beau The Absent and the Distant sorti en 2006, Corrina Repp n’avait pas proposé de nouvel album solo au public. Neuf ans plus tard, après des ruptures à la fois musicales et amoureuses, la musicienne revient avec The Pattern of Electricity, conjugaison au présent de tous ses démons passés. Parolière, compositrice et performeuse, Corrina Repp a effectué sa plus belle mue dans ce LP, moins folk que les précédents et beaucoup plus pop.

Installée à Portland, dans l’Oregon, l’artiste est surtout connue pour son ancien groupe Tu Fawning, formé aux côtés de son ex-compagnon, Joe Haege. Ensemble, ils ont sorti un EP et deux LP chez le label City Slang. De 2007 à 2012, le groupe a effectué des tournées en continu, des terres américaines à celles de l’Europe. Pour la chanteuse, leur séparation est le commencement d’une étape difficile, synonyme d’une période sombre durant laquelle elle cherche à se reconstruire et à enrichir son art de toutes ses expériences, positives comme négatives.

Passionnée par la musique, Corrina Repp a toutefois d’autres plaisirs. Occasionnellement, elle fait des apparitions dans la série humoristique Portlandia, créée par les loufoques Carrie Brownstein et Fred Armisen. Elle participe aussi à des projets plus indépendants, comme le film The Black Sea (2012), un thriller réalisé par Brian Padian. Malgré cela, l’Américaine aime les choses simples de l’existence. Dévouée à la musique sans pour autant en vivre, elle travaille toujours dans des librairies, chez des disquaires, une pépinière, soutenue par ses plus proches amis. Le temps d’une interview, Corrina Repp nous raconte sa longue reconstruction, ce qui l’a poussée à reprendre sa guitare et à composer les neuf morceaux de The Pattern of Electricity. Ce petit bijou de poésie et de mélancolie, elle l’a enregistré avec Peter Broderick (ancien membre d’Efterklang), dont la touche magique, contemporaine et classique ne fait qu’ajouter au talent de Corrina Repp. Sa folk pure et simple des débuts est aujourd’hui construite comme une dentelle élaborée, minimaliste et élégante. Sa voix, plus profonde, a depuis ses premiers albums pris une nouvelle dimension, chaleureuse. Rencontre en toute intimité.

 

Salut Corrina, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions !

Corrina Repp : Hello ! Merci à vous de vous intéresser à ma musique. Je suis en plein milieu d’une tournée de six semaines, donc trouver le temps de m’asseoir et répondre est difficile. Je vais faire de mon mieux pour te donner mes pensées les plus profondes.

 

Avant que l’on évoque ta musique, peux-tu me parler un peu de toi ? Ces portraits ont pour but de mettre en avant des femmes courageuses, créatives et modernes. De bonnes raisons de te poser la question.

J’ai l’impression qu’être une femme forte et créative est quelque chose que l’on doit encourager. Et je suis honorée que tu perçoives cela en moi. J’adore les femmes. J’adore les hommes aussi, mais il y a quelque chose de particulier et d’indéfinissable dans la relation ou l’amitié que l’on peut  avoir avec une femme. Comme un langage spécial, qui dépasse le reste. Parfois, j’aimerais pouvoir être avec une femme de manière intime. Simplement, j’aime les hommes, ils m’attirent intensément… C’est un fait, le but est sûrement d’avoir un mélange des deux.

 

Où as-tu grandi ?

Jusqu’à mes treize ans, j’ai beaucoup bougé, de Hawaii à l’Indiana. C’était difficile de déménager autant, mais ça m’a aussi permis d’apprendre à trouver le bonheur en moi-même, peu importe l’endroit. Très tôt, j’ai été jetée dans des milieux différents, et j’ai dû chercher le moyen de m’épanouir dans chacun d’eux. J’ai rapidement compris l’importance d’être confiante, amicale, et de se faire des ami-e-s. Je suis devenue douée pour ce genre de choses, et c’est encore l’une des caractéristiques principales de ma personnalité. J’adore les gens, et en rencontrer de nouveaux. 

 

 © Luc Planson

© Luc Planson

Pourquoi aller à Portland ? Cette ville a-t-elle influencé ton travail, comme  c’est le cas pour de nombreux artistes ? 

J’ai déménagé à Portland au milieu des années 1990.  Je savais qu’il y avait une excellente scène musicale là-bas, et ça me semblait être l’endroit parfait pour m’installer. Il y a quelque chose dans cette ville qui m’a vraiment frappée. C’était un lieu de communautés et de création. En quelques années, je me suis retrouvée au sein d’une scène merveilleuse et très encourageante. J’ai passé énormément de temps dans mon appartement à apprendre la guitare en autodidacte, à enregistrer et écrire des chansons. Mes tout premiers concerts ont eu lieu à Portland. Les petits cafés, les scènes ouvertes la nuit au Laurelthurst Pub, les brunchs au café J and M… Je passais mon temps à jouer de la musique, tout en travaillant pour un disquaire appelé Music Millenium. J’avais à peine vingt ans et j’étais si excitée par le champ des possibilités qui m’était ouvert ! Ma soif de connaissance était constante, et celle d’établir de nouvelles relations aussi. J’allais quatre soirs par semaine dans un club appelé La Luna – assez connu par le public old school de la scène musicale de Portland. J’ai assisté aux concerts les plus extraordinaires là-bas.

Jeune, Portland était un lieu incroyable pour m’épanouir en tant que musicienne, en tant qu’artiste. Je recevais tellement de soutien de la part des gens. Jusqu’au milieu des années 2000, je n’avais jamais pensé que ça pourrait changer. C’était une époque magique.

 

As-tu bénéficié d’une formation musicale quelconque ? 

Non ! Je suis entièrement autodidacte. J’ai pris quelques cours de chant il y a cinq ans avant que mon ancien groupe Tu Fawning enregistre A MonumentJe chantais beaucoup plus que me le permettait mon niveau, et je perdais sans arrêt ma voix en tournée. J’ai donc décidé d’apprendre quelques outils utiles afin de m’aider à devenir meilleure dans mon art. J’ai travaillé avec quelqu’un qui s’appelle Wolf Carr, un type formidable, qui a changé ma façon de chanter.

 

DR ©

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Tu as commencé à faire de la musique seule ? Quelles rencontres ont influencé ta carrière ?

J’ai commencé seule, oui. J’apprenais la musique moi-même, j’écrivais mes chansons. À ce stade de ma vie, ce projet artistique était quelque chose de très intime. J’ai passé énormément de jours seule dans mon petit appartement au nord-est de Portland. C’était une époque solitaire, mais j’avais besoin de ce temps-là pour découvrir et apprendre ce qui allait devenir l’amour de ma vie : la musique.

 

La musique rythme-t-elle toute ta vie ou as-tu eu d’autres boulots ? J’ai pu lire que c’était effectivement le cas. 

Je n’ai jamais gagné ma vie avec la musique. J’ai toujours galéré financièrement. Pour ne citer que quelques jobs, au cours de la dernière année, j’ai bossé dans une librairie spécialisée dans les arts à Portland, appelée Monograph Bookwerks, dans une pépinière appelée Pomarius, dans un restaurant, et j’ai aussi réalisé du merch pour des groupes de musique. J’ai beaucoup de contacts et de très bons amis après avoir vécu à Portland pendant vingt ans. Dès que j’ai besoin d’un peu d’argent supplémentaire, il y a toujours des gens que je peux appeler pour voir s’ils ont besoin d’aide.

 

Peux-tu me parler de ton boulot d’actrice ? Travailles-tu encore sur la série Portlandia ? La musique est-elle finalement un simple loisir pour toi ? 

Je ne joue que lorsque quelqu’un me le demande. Tout ça est le résultat d’un heureux hasard. J’ai été sur toutes les saisons de Portlandia, dans plusieurs films, mais ce n’est pas mon objectif principal. J’aimerais beaucoup jouer davantage, mais pour cela il faudrait que je me concentre sur les castings, les lectures et que je prenne des cours. Lorsque je fais de la musique, il ne me reste pas beaucoup de temps pour faire autre chose.  Il faut que je choisisse ce sur quoi je me concentre. À l’instant, c’est la musique. 

 

Ta séparation avec ton groupe Tu Fawning a été un moment important de ta carrière de musicienne. Comment as-tu repris le boulot après ça ?

Après la séparation de Tu Fawning, j’ai arrêté de jouer de la musique pendant quinze mois. Avec Joe Haege, mon partenaire et petit copain durant huit ans, nous nous sommes aussi séparés. Tout ce que je connaissais avait complètement disparu, et ma vie entière avait changé. Les deux années qui ont suivi la séparation du groupe et la fin de ma relation étaient certains des moments les plus difficiles de mon existence. Je me suis démenée pour rester en vie, rester positive et pour demander de l’aide aux gens lorsque j’en avais besoin. Pour trouver les petites choses qui me rendaient heureuse et m’abandonner en elles. Après avoir traversé l’une des périodes les plus sombres de ma vie, j’ai réalisé que j’avais besoin de faire un album, qu’il était temps. C’était en janvier-février 2014.

 

 

Je continuais à ressasser toutes ces choses dans ma vie qui n’avaient pas fonctionné. Jusqu’au point d’avoir l’impression de ne plus avoir de but. C’était simplement mon ego qui parlait. Je me focalisais sur une vision d’ensemble, sur la signification du succès, de ne pas avoir de maison ou de compagnon, de carrière, d’argent… Ce qui est une vision très américaine des choses. La véritable signification de ce que représente la vie sur terre est si loin de cette voie-là. Il y a tellement d’autres choses à recevoir de la vie et à donner. Profiter pleinement des choses simples me rend beaucoup plus heureuse.

 

Tu as attendu neuf ans entre la sortie de The Absent And The Distant et de The Pattern of Electricity. Pourquoi ?

The Absent And The Distant est sorti en 2006. J’ai fait quelques tournées, une aux États-Unis et une en Europe en première partie de The Album Leaf. Après mon retour, Joe et moi avons décidé de nous mettre à écrire de la musique ensemble. Nous avions tous deux besoin d’une pause dans nos projets respectifs, le sien étant 31 Knots. Nous n’avions même pas l’intention de former un groupe ! On s’est juste mis à bosser ensemble afin d’avoir un exutoire créatif. Mais les gens ont été très enthousiastes par ce que nous faisions, et dans l’année nous sommes devenus un groupe composé de quatre membres. On a sorti un EP et deux albums complets en cinq ans. On a fait une quantité incroyable de tournées et avons trouvé notre public en Europe, très encourageant — c’est sûrement dû au fait que nos albums sont sortis sous un label berlinois, City Slang. De 2007 à 2012, Tu Fawning était ma principale préoccupation. 

 

 

De quoi parle ce nouvel album, The Pattern of Electricity ?

L’album a été écrit en neuf mois. Ce LP parle de mon incapacité à aimer tout en croyant en l’amour infiniment. J’ai travaillé très dur pour m’exprimer à cœur ouvert, me sentir bien par moi-même, et méditer sur le fait d’être une personne joviale et heureuse. Mais il parle aussi de notre capacité à apprendre des périodes difficiles et sombres de nos vies, et de savoir qu’avec un peu de patience, tu survivras et que ça ira mieux. J’avais vraiment besoin de croire en ça, et que plus longtemps je serai dans les abysses, plus de lumière et de clarté je trouverai quand j’aurai enfin traversé l’obscurité. Pour moi, c’est un album porteur d’espoir.

 

J’aime la façon que tu as de parler de choses simples. Et paradoxalement, même si c’est un album de rupture, il me semble plus optimiste et joyeux que le précédent. 

Je suis heureuse que tu le perçoives comme ça aussi. Beaucoup de gens me l’ont dit, alors je pense que j’ai fait quelque chose de bien en partageant mes émotions.

 

Peux-tu m’en dire davantage quant à ton procédé artistique ? Quel est ton médium ou ton instrument préféré ?

J’ai écrit chaque chanson de l’album avec une guitare Harmony Stratatone, quelquefois en utilisant une pédale de loop, comme pour Release Me et Pattern the Cut. J’ai beaucoup appris en jouant avec Tu Fawning, comment être patiente pour écrire une chanson. J’ai aussi choisi de ne pas fuir l’écriture de chanson avec une qualité un peu « pop » : avant, je pensais qu’écrire une chanson pop n’était pas authentique. Maintenant, je pense que tu peux à la fois être sincère et faire une chanson fun pour les auditeurs. 

 

 

 Peux-tu me parler de ta collaboration avec Peter Broderick ?

J’ai rencontré Peter en 2006. Il jouait dans le groupe Norfolk and Wester à l’époque, et j’ai fait leur première partie pendant un mois lors d’une tournée aux USA. Même à cette époque, je savais qu’il était une force musicale, sans parler d’une personne gentille et bienveillante. On est resté en contact et j’ai suivi sa carrière. Quand Tu Fawning était à Berlin, on voyait souvent Peter, il a vécu là-bas pendant un certain temps. Il a ensuite déménagé à Portland et on s’est croisé un soir à un concert. Il m’a expliqué qu’il avait installé un studio de musique dans une maison sur l’Oregon Coast et que j’étais la bienvenue quand je le souhaitais. Du coup, j’ai décidé de lui envoyer un mail six mois après, et on a convenu d’un rendez-vous pour enregistrer quelques chansons ensemble en l’espace de trois jours.

Ça s’est tellement bien passé que j’ai décidé de faire une grande partie du nouvel l’album avec lui. Il m’était si facile de parler avec Peter. Il a une oreille incroyable, ça ne demandait aucun effort. C’était sans aucun doute l’expérience la plus fun que j’ai eu lors d’un enregistrement d’album. On a beaucoup ri, fait des balades sur la plage, cuisiné et bu du vin. Il est si enthousiaste quand il s’agit de musique, c’est contagieux ! Et cet état d’esprit est capital en studio. C’est une personne merveilleuse et magique. Je suis chanceuse de l’avoir comme ami, et de pouvoir travailler avec lui.

 

Est-ce qu’écrire des chansons est facile pour toi ? Comme beaucoup d’artistes, on sent dans tes paroles une sorte de catharsis. Y a-t-il une limite concernant ce que tu peux ou non partager avec ton public ?  

J’ai souvent eu l’impression de trop en dévoiler, mais je m’en fiche. Je pense qu’il est important de partager ses expériences, bonnes ou mauvaises. Ressentir que nous avons tous des sentiments communs de peine, de douleur, de joie ou de bonheur est une excellente chose. C’est simplement être humain, et il est bon de ressentir cette connexion. Je n’ai rien à cacher. Et à la fois, c’est aussi une catharsis, vraiment. Pour moi, c’est un élément qui fait partie intégrante du processus de guérison. 

 

Nick Cave, PJ Harvey… Quels artistes t’influencent et ont une forte incidence sur ta façon d’aborder l’art et la musique ?

Il y a trop d’artistes à citer ! Mais Nick Cave est clairement l’une de mes plus grandes inspirations. Le voir en live l’année dernière à Portland était une des expériences les plus intenses que j’ai pu vivre. C’est un vecteur à lui tout seul, il est tellement courageux, par sa présence et dans sa performance artistique. C’est une bonne manière de se rappeler qu’il faut être fort dans tous les aspects de notre vie. Il est extraordinaire.

 

Nick Cave interprète Into My Arms au Songwriters Circle de la BBC Four,  le 9 juillet 1999

 

Quels livres, films, peintures, musiques t’ont touchée dans ta vie ?

N’importe quel livre de John Steinbeck ou Raymond Carver. Plus récemment, le livre Just Kids de Patti Smith. Ce bouquin m’a profondément inspirée. Patti Smith est une femme exceptionnelle. Elle a toujours été elle-même sans jamais se compromettre. En vieillissant, il est très important d’avoir des modèles qui continuent à faire de l’art et de la musique avec autant de beauté et de grâce.

 

 Certaines de ces inspirations t’ont-elles servi pour ton travail ?

Dernièrement, ce qui a le plus inspiré mon travail a été de passer du temps dans la nature. Cela m’a toujours permis de m’épanouir, et plus je vieillis, plus c’est le cas. Les longues randonnées, le camping, faire du canoë… Dès que je peux être dans la nature, je suis une femme heureuse.

Mes amis sont aussi une grande source d’inspiration. Avec le temps, je réalise qu’avoir et entretenir ses amitiés est à peu près la seule chose qui importe vraiment. Je sais que j’ai des amis vraiment incroyables, qui sont talentueux, bons et généreux. On s’aime et s’encourage, quoi qu’il arrive. C’est assez spécial pour moi.

 

Musicalement, peux-tu me dire quelles sont tes meilleures découvertes de 2015 jusqu’à présent ?

Alors : Amen Dunes, Timber Timbre, Perfume Genius, Steve Gunn, Wye Oak, Darkside, et je suis aussi une grande fan de Lower Dens. J’adore leur nouvel album ! J’attends aussi le nouveau Pure Bathing Culture avec impatience. C’est tellement bon !

 

Qu’est-ce qu’être une femme de quarante-et-un ans au XXIe siècle d’après toi ?

J’ai presque quarante-deux ans. Ça ne me dérange pas de parler de mon âge. Je pense qu’il est important de vieillir gracieusement, surtout pour les femmes. Nous vivons dans une société focalisée sur la jeunesse et la beauté, et pourtant il me paraît nécessaire d’être fier de qui l’on est, peu importe l’âge. Il y a énormément de force et de sagesse dans l’âge. Il n’y a rien de plus beau qu’une femme âgée qui est bienveillante, confiante et gracieuse. Pour moi, c’est un véritable cadeau. Je continue à travailler sur moi pour trouver toutes ces choses-là en vieillissant. On peut toujours faire ce que l’on veut, quel que soit l’âge. On n’est jamais trop vieux.

 

 


Corrina Repp

The Pattern of Electricity

Date de sortie : 19/05/2015
Label : Caldo Verde / Discolexique
Corrina Repp
1. The Beast Lives in the Same Place 04:12
2. Pattern the Cuts/Calm Ass Mofo 07:19
3. Life for the Dead 03:06
4. Woods 04:42
5. Another Shape 04:15
6. Release Me 06:04
7. Set Fire 03:26
8. Long Shadow (with PB) 04:09
9. In the Dark, You’re More Colorful 02:49