En 2015, il est difficile de savoir si le cinéma nous a négligé-e-s ou si nous l’avons nous-mêmes laissé de côté. En faisant ce top 6, la délicatesse du choix nous est vite apparue. Comment trouver LE film, celui que l’on n’oublie pas à peine sorti de la salle ? Bien sûr, nous vous avions déjà parlé de quelques coups de cœur : Mustang, Much Loved, Summer, Ex Machina, Mad Max… Mais les beaux et bons films de 2015 ne pouvaient se limiter qu’à ceux-là. En cherchant bien, nous sommes finalement parvenu-e-s à établir une sélection de six longs-métrages qui, à notre sens, valent bien quelques minutes de ton temps.

Souvent poétiques, esthétiquement singulières ou militantes, ces productions ont toutes quelque chose à apporter à leurs spectateurs-trices. Et il s’agissait pour nous de faire un pied de nez aux superproductions qui nous étouffent et qui mériteraient parfois une petite COP21 du cinéma pour débattre de leur légitimité ou non.

L’année a été rude. Nous te confiions récemment notre ressenti dans un édito, et il est compliqué d’en dire davantage. À l’heure où chacun-e serait tenté-e de faire le bilan de sa vie, de noter sur une feuille de papier les bonnes résolutions à venir, essayons déjà jour après jour de nous battre pour les causes qui nous semblent justes. Il est vrai qu’un webzine culturel peut sembler futile à certain-e-s, mais pour moi, sa créatrice, l’envie de partager ce qui fait la richesse de nos sociétés paraît plus que jamais vitale. Nous ne changerons pas le monde, bien sûr, mais nous en redéfinissons chaque jour la couleur. Nous y participons et le construisons grâce à ces petits gestes, ces petites aventures que l’on traverse au quotidien.

Si le cinéma est le lieu privilégié du lâcher-prise, du divertissement et de la réflexion, alors, allons-y. Nourrissons-nous de ce que la culture a à nous offrir. Laissons-la s’exprimer à travers nous. L’an prochain, nous fêterons avec joie les deux ans de ce projet, toujours en mouvement, toujours passionné. En attendant, bonne année à tous !

Annabelle

 

Le ProphèteRoger Allers

par Louise Pluyaud

Le Prophète, réalisé par Roger Allers © Pathé 2015

Le Prophète, réalisé par Roger Allers © Pathé 2015

Adaptation singulière du chef-d’œuvre intemporel du poète libanais Khalil Gibran, Le Prophète est une ode à la rêverie et à la liberté. Mélange de couleurs et de poésie, ce film d’animation – auquel ont prêté leur imagination les dessinateurs Joann Sfar, Tomm Moore ou encore Michal Socha – raconte l’histoire d’Almitra, une petite fille murée dans le silence suite à la mort de son père, et sa rencontre avec Mustapha, un poète condamné à l’exil pour des pensées rebelles qui réveillent les habitants d’Orphalèse. Une ville imaginaire qui fait écho à d’autres bien réelles et où des hommes de lettres se voient privés de leur liberté pour s’être élevés contre l’oppression politique ou religieuse. Raïf Badawi, Ashraf Fayad en Arabie saoudite, Mohammed Ibn al-Dhib al-Ajami au Quatar, etc. sont autant de prophètes dont il faut continuer d’écrire le nom. « À présent le soir était là. Almitra dit : “Bénis soient ce jour, ce lieu et ton esprit qui a parlé.” Il répondit : “Peuple d’Orphal èse, le vent m’ordonne de vous quitter (…) Mais si ma voix vient à s’estomper dans vos oreilles, si mon amour vient à s’évanouir dans votre mémoire, alors je reviendrai. Oui, je reviendrai avec la marée. Et même si la mort me cache, même si le grand silence m’enveloppe, j’essaierai de nouveau d’atteindre votre compréhension. Et ma quête ne sera pas vaine.

 

Marguerite, Xavier Giannoli

par Victor Lebel

Marguerite, réalisé par Xavier Giannoli © Memento Films Distribution 2015

Dans le Paris des années 1920, la baronne Marguerite Dumont (inspirée de l’Américaine Florence Foster Jenkins) organise régulièrement des concerts dans son salon, dans l’espoir d’attirer à nouveau le regard de son mari. Malheureusement, Marguerite chante tragiquement faux, et personne n’ose, par intérêt ou par honte, le lui dire. Et ce, même le jour où elle décide de se produire à l’Opéra devant un vrai public… En s’attaquant à la « grande musique » et se donnant l’ambition de faire un grand film burlesque, le réalisateur Xavier Giannoli met en place une mise à mort. Le personnage pathétique et terriblement humain de Marguerite se retrouve dévoré entre les crocs d’une écriture tenue, barbare, d’une perversité d’esthète. On rit qu’il y ait à rire. On se prête à l’aisance du cynisme, de n’être pas soi-même responsable de cette inéluctable tragédie. On en demande pardon pour un mari déseamparé, pour une femme-Icare prête à tout pour la reconquête de son amour, jusqu’au sacrifice de la folie.

 

Marguerite et Julien, Valérie Donzelli

par Sophie Laurenceau

Marguerite et Julien, réalisé par Valérie Donzelli © Wild Bunch Distribution 2015

Marguerite et Julien de Ravalet sont frères et sœurs. Enfants, ils s’aiment d’un amour tendre et complice. En grandissant, ce lien indéfectible se mue en une passion spirituelle et charnelle, délicieusement dérangeante. Dans son dernier film, inspiré de faits réels, Valérie Donzelli nous fait spectateurs-trices d’une histoire d’amour scandaleuse et déchirante. Elle sublime et interroge l’inconcevable, l’inceste, et met en exergue l’abominable condition féminine au XVIIe siècle. Les femmes y sont la propriété de leur mari, tour à tour objet sexuel, servante et mère. Marguerite et Julien est un film infiniment poétique qui rappelle Roméo et Juliette, mais aussi L’heure des nuages de la réalisatrice espagnole Isabel Coixet. Dans un récit anachronique où seule compte la fulgurance des sentiments, la superbe Anaïs Demoustier, d’une élégance rare et mélancolique, se noie dans les étreintes de Jérémie Elkaim. Le tout s’accorde parfaitement avec une bande originale signée Yuksek, dans laquelle l’artiste phare de l’électro revient à ses racines : le piano. On en redemande. 

 

Ixcanul, Jayro Bustamante

Par Yan Gamard

Ixcanul, réalisé par Jayro Bustamante © ARP Sélection 2015

S’ouvrant sur l’introduction simple, presque documentaire, du quotidien d’une famille Maya vivant dans une plantation à l’ouest du Guatemala, Ixcanul n’est pas le film ethnographique que l’on pourrait attendre dans un premier temps. Jayro Bustamante, pour son premier long, ne voulait pas plus d’un métrage pamphlet qu’une film misérabiliste. À travers une photographie léchée, il sublime son pays natal, pour conter autant que dénoncer la condition des femmes au Guatemala. Film d’opposition, de tensions, d’attentes déçues et d’échecs, le voyage initiatique de Maria, dix-sept ans, héroïne du film, n’aura jamais lieu. Des limites de la tradition à celles de la malhonnêteté et de la cupidité, la jeune fille ne fait que revenir sur ses pas. Dans un bouillonnement contenu, sa force intérieure et ses envies restent une promesse rabattue sous le poids du volcan qui borde la plantation de café – symbole de ce qu’elle incarne autant que subit. À travers elle s’illustre cette force des femmes, d’une jeunesse, d’une culture encore continuellement écrasée par des systèmes archaïques, au point que certain-e-s ont douté un instant que le film soit contemporain.

 

The Lobster, Yórgos Lánthimos

Par Aya Iskandarani

The Lobster, réalisé par Yórgos Lánthimos, 2015 © Haut et Court

Dans The Lobster, David (Colin Farell) se voit transféré dans un hôtel après que sa femme l’ait quitté. Il vit dans une société où les individu-e-s sont contraint-e-s d’être en couple et heureux-ses. Les célibataires sont arrêté-e-s et conduit-e-s jusqu’à un hôtel où ils et elles ont 45 jours pour tomber amoureux, sous peine d’être transformé-e-s en animaux. Grâce à un ton pince-sans-rire, le film met en avant l’absurdité d’un monde binaire, sans troisième voie possible. La différence est prohibée, on nie l’humanité des réfractaires ou on les pourchasse, ce qui donne à cet univers dystopique des allures de métaphore concentrationnaire. Les règles sociales poussées jusqu’à la caricature soulignent les limites d’un étiquetage qui réduit l’individu-e à une seule caractéristique. Lánthimos joue avec les clichés du film romantique, et fait de The Lobster la recette parfaite de l’anti-comédie romantique. Un véritable réquisitoire pour la différence et le refus des stéréotypes.

 

A Girl Walks Home Alone at Night, Ana Lily Amirpour

par Annabelle Gasquez

A Girl Walks Home Alone at Night, réalisé par Ana Lily Amirpour © Pretty Pictures 2015

La mode des vampires a envahi le XXIe siècle jusqu’au sentiment d’overdose. Pourtant, 2014 et 2015 ont vu naître deux des plus beaux films sur cette thématique. Only Lovers Left Alive, réalisé par Jim Jarmusch était un concentré de lenteur, de précision esthétique et de poésie. Très proche dans son élaboration, A Girl Walks Home Alone at Night a accompli le même prodige cette année. Pour son premier long-métrage, la scénariste et réalisatrice Lily Amirpour a décidé de poser sa caméra dans une petite ville d’Iran appelée Bad City. Dans ce western vampirique en noir et blanc, l’Américaine d’origine iranienne voulait que « les marginaux aient leur propre apothéose ». Comme dans un huis clos sartrien, les personnages semblent vivre cloîtrés au cœur de leur enfer personnel. Sheila Vand, la vampiresse qui hante les rues en tchador et fait du skateboard, est une sorte de diamant brut. Sur la pierre, la lumière se projette et crée mille rayons, chacun renvoyant à d’autres parias : le jeune Arash (Arash Marandi), son drogué de père (Marshall Manesh), le caïd Saeed (Dominic Rains) ou encore la prostituée Atti (Mozhan Marnò). Les influences occidentales de Lily Amirpour transpirent à chaque plan, consciemment. Ce n’est pas tous les jours qu’expressionnistes et amoureux-ses de Sergio Leone se croisent et s’unissent pour donner naissance à une merveilleuse harmonie. À voir sans hésiter.