À l’occasion de la sortie de deux nouvelles bandes dessinées dont elle est coauteure, Corinne Maier a accepté de répondre à nos questions. L’historienne, essayiste, psychanalyste et sociologue, revient avec Einstein, créée avec la complicité de la dessinatrice Anne Simon, et Ma vie est un best-seller, aux côtés d’Aurélia Aurita.

 

Depuis la sortie de son best-seller Bonjour Paresse en 2004, Corinne Maier s’est faite plus discrète. Après la reprise dans les médias de cette œuvre pamphlétaire à la fois critique, drôle et quelque peu insolente, la diplômée de Science Po et ancienne employée d’EDF n’a pas pour autant décidé de ralentir le rythme infernal de son travail, traduit dans de nombreuses langues. Depuis, onze de ses livres se sont retrouvés dans les rayons des bonnes librairies, dont No Kid en 2007, qui critiquait avec justesse le culte de l’enfant en France et nous donnait de bonnes raisons de ne pas en faire (quarante, pour être tout à fait exact).

Celle que le New York Times a élevée au rang d’« héroïne de la contre-culture » revient en 2015 avec deux nouveaux ouvrages, et confirme son amour pour la BD, un domaine qu’elle explore depuis 2011 avec deux biographies dessinées de Freud et Marx — (2013), parues chez Dargaud. Corinne Maier est une féministe engagée et sa plume acide dérange autant qu’elle renseigne. Elle enrichit des discussions parfois mises de côté par simple frilosité, comme ce fut le cas pour son Manuel de savoir-vivre en cas d’invasion islamique (2008), boudé par la presse lors de sa sortie et sur lequel elle revient dans cette interview.

Pour fêter dignement les cent ans de la théorie de la relativité d’Einstein en 2016, l’historienne, fascinée par les grandes figures historiques, propose de dresser le portrait de l’homme de sciences, illustré par le crayon d’Anne Simon qui signe ainsi sa troisième collaboration avec Corinne Maier au sein de la maison d’édition Dargaud. Une bande dessinée pédagogique et édifiante, qui ne se déleste pas pour autant d’un discours critique indispensable. Tout comme Ma vie est un best-seller, proposition d’un tout autre genre, un « roman d’apprentissage » illustré selon ses dires, mordant et amusant, paru chez Casterman en septembre.

En discutant avec Corinne Maier, l’on constate rapidement son humour piquant et la faconde intarissable qui la caractérise. C’est donc une interview à la fois politique et légère, sérieuse et drôle, engagée et dégagée, que l’on vous propose. Un échange animé qui se fiche des oppositions traditionnelles que l’on aime voir s’affronter dans les journaux, afin de simplifier des débats souvent houleux, et qui ici les complique et pousse le lecteur à la réflexion.

 

Salut Corinne, qui es-tu et d’où viens-tu ?

Corinne Maier : Je viens d’une famille de petits-bourgeois cultivés. Il y avait des rouges, des fachos, des Juifs, des Pieds-noirs… C’était des gens qui s’engueulaient beaucoup, et s’intéressaient un peu à tout sans esprit de système, à la manière débraillée des autodidactes. C’est d’eux que je tiens mon côté « kaléidoscope ». À vingt ans, j’ai étudié les sciences politiques, l’histoire, l’économie, et plus tard dans ma vie j’ai soutenu une thèse de « psychanalyse et champ freudien ». Là, en général, les gens me regardent et disent : « ah bon, ça existe ? ». Oui, ça existe. Longtemps, je me suis demandé : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire quand je serai grande ? En réalité, aucun métier ne me convenait. J’ai donc opté pour le non-métier d’écrivain.

 

Lorsque l’on prend connaissance de ta biographie, on réalise vite que tu aimes diversifier tes activités. Psychanalyste, économiste, sociologue, coauteure de BD et historienne… Es-tu toutes ces choses à la fois ou as-tu un domaine de prédilection ?

Quand j’ai commencé à écrire, je restais très modeste : « J’écris des petits bouquins pour passer le temps, c’est juste un hobby, pas la peine de me lire, il y a tant de choses plus importantes, etc ». Et puis je me suis aperçue que la modestie ne fait que renforcer l’hégémonie de vieilles badernes imbues d’elles-mêmes, omniprésentes dans le PIF — Paysage Intellectuel Français. À présent, je le joue un peu plus affirmé : héroïne de la contre-culture, écrivain pluridisciplinaire, etc. – voilà, comme ça c’est moi.

Pour le reste, disons que je m’intéresse depuis longtemps à l’histoire, l’économie, la littérature, la philosophie et la psychanalyse. Tout ça me sert d’outils pour ouvrir et décortiquer certains sujets, un peu comme un couteau suisse. Pour répondre à ta question, je n’aime les spécialités que dans mon assiette. Et je peux te dire que je suis très gourmande.

 

Portrait de Corinne Maier © Ewa Rudlin

Portrait de Corinne Maier © Ewa Rudling

Le grand public te connaît surtout pour ton livre Bonjour Paresse, qui avait été acclamé par la presse, française ou étrangère. Déjà, la suite du titre donne envie de le lire : « De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise ». Il y a bien sûr énormément de provocation là-dedans. Peux-tu expliquer la genèse de ce bouquin à nos lecteurs ?

Pas vraiment ! En réalité j’en ai tellement parlé que ça me fatigue de remettre ça. Je préfère expliquer que ce livre s’inscrit dans un triptyque anti-Travail-Famille-Patrie. J’ai écrit plusieurs bouquins qui s’attaquent au travail, au culte de l’enfant et à la France. Pétain est parti, la connerie demeure. Simplement, les mots sont différents. Tous les grands discours sur « nos valeurs » ne sont rien d’autre que du nationalisme. Cela justifie de donner des leçons de morale au monde entier, de larguer des bombes dans d’autres pays, d’instaurer des pratiques sécuritaires dignes d’un régime autoritaire, etc. La France soi-disant en guerre, celle qui bande, aux mains de petits notables cyniques, cumulards et donneurs de leçon, est mal barrée. Dommage, la France est un pays où l’on mange fort bien.

 

La nourriture est donc la seule chose que tu regretterais si tu devais partir faire ta vie ailleurs ?

J’habite en Belgique depuis dix ans. Je suis venue car l’ambiance y était plus cool qu’en France. Depuis les événements récents, autrement dit le black-out, il y a des militaires en armes un peu partout et… Je m’interroge. D’autant qu’on mange assez mal en Belgique…

 

 

Tu aimes utiliser un ton un peu sarcastique et humoristique afin de dénoncer les travers de nos sociétés. C’était déjà le cas dans Bonjour Paresse, mais aussi dans No Kid où tu parles du culte de l’enfant en France, dans Ceci n’est pas une lettre de motivation, dans Tchao la France qui a été inspiré par le slogan du Front national, « La France, on l’aime ou on la quitte », ou encore dans le Petit Manuel du Parfait arriviste…

Il y a aussi le Manuel de savoir-vivre en cas d’invasion islamique, coécrit avec Frank Martin. Comme certains de mes autres livres, il parle de la société d’aujourd’hui, il se moque de ses faux-semblants, en déjoue les peurs et en démasque l’hypocrisie. Il a été publié en 2009 — quelques années avant le livre de Houellebecq, Soumission, sur le même sujet. Peu de journalistes en ont parlé car les médias ont décidé que mon livre était politiquement incorrect. Il faut croire qu’en France, on ne peut rire que quand on est de droite. Et on a plus de place pour s’exprimer : des gens comme Houellebecq, Zemmour ou Finkelkraut sont omniprésents dans les médias français.

 

Effectivement, en faisant des recherches sur les ouvrages notables que l’on avait publiés de toi, je n’ai pas trouvé énormément d’articles de presse dessus. J’ai hésité, je ne savais pas si je devais le mentionner ou non. Et en toute honnêteté, je ne l’ai pas lu. Tu penses vraiment que son contenu a dérangé au point que personne ne désire en parler ?

Bien entendu. Toutes les rédactions l’ont demandé et redemandé, on a envoyé des centaines d’exemplaires du livre en service de presse. Le Nouvel Obs a rendu compte du bouquin en une seule phrase assassine qui résume tout : « vu l’ambiance pourrie, c’est un livre de très mauvais goût ». Quelques années plus tard et l’effet Houellebecq aidant, ce n’était plus tabou. Bizarre, non ?

 

Y a-t-il un fil rouge entre tous tes livres ? Comment décides-tu de ton sujet ?

J’ai des idées de sujets tous les jours, beaucoup d’idées, au point que ça s’entasse dans ma tête ; alors je vais à la piscine — je nage beaucoup —, j’y pense et puis j’oublie ; le temps passe, d’un coup je me dis : « là, il faut y aller ». Alors je plonge…

 

Finalement, suite à ton renvoi d’EDF, tu as pu en quelque sorte changer de voie — ou la réorienter — pour consacrer entièrement ton talent à la contribution de choses bien plus utiles. À l’écriture de livres, ton boulot de psychanalyste, etc. Un mal pour un bien ?

Oui, enfin, quand je travaillais pour EDF j’avais déjà publié plusieurs livres, et je les avais écrits « en temps masqué », pour reprendre la jolie expression d’une collègue. Cela veut dire en loucedé, sur mon temps de travail.

Maintenant que je suis indépendante, ça me manque, l’impression de voler du temps à mon employeur pour le consacrer à l’écriture. C’était vraiment jouissif, et très stimulant. J’aurais peut-être dû rester en entreprise, finalement. Parfois, des inconnus m’envoient des emails désespérés sur le thème : « je m’ennuie au travail, que dois-je faire ? » et je leur réponds : « eh bien, écrivez ».

 

Ma vie est un best-seller, écrit par Corinne Maier et dessiné par Aurélia Aurita, Casterman © 2015

Ma vie est un best-seller, écrit par Corinne Maier et dessiné par Aurélia Aurita, Casterman © 2015

Regrettes-tu vraiment de ne plus travailler en entreprise ?

Je regrette de ne plus avoir un bureau chauffé, une assistance informatique et la paie qui tombe tous les mois. Si quelqu’un a un piston pour une planque de « bureautier », me contacter rapidement. Mais le reste, petits chefs, réunions débiles, jargon gloubi boulga, merci bien.

 

Les grandes figures intellectuelles semblent toujours t’avoir intéressée, comme Lacan, Casanova, De Gaulle, Pasteur, dans des livres finalement assez sérieux. Et plus tard, Freud, Marx ou Einstein en BD. Comment t’es venue cette envie d’analyser et mettre en lumière les vies de ces personnes ?

Au début de ma non-carrière d’écrivain, j’ai commenté des œuvres. J’adore commenter : c’est chercher la structure cachée, c’est donc courir après un secret ; c’est disséquer un texte pour le récréer. Et puis, tout est commentaire, la culture n’est que commentaire de commentaire de commentaire de commentaire… J’ai commenté les Mémoires de guerre de De Gaulle, l’Histoire de ma vie de Casanova et les Œuvres complètes de Pasteur. La politique, la littérature et la science, donc. Un exercice passionnant, qui m’a été très utile ensuite. D’abord pour pratiquer la psychanalyse. Écouter des gens, c’est chercher la logique, redéployer le sens, rebattre les cartes.

 

Einstein, écrit par Corinne Maier et dessiné par Anne Simon, Dargaud © 2015

Einstein, écrit par Corinne Maier et dessiné par Anne Simon, Dargaud © 2015

Ah oui, j’ai oublié d’en parler, j’ai fait une psychanalyse, ça a été très important pour moi. Et puis j’ai été psychanalyste une quinzaine d’années. Je parle au passé, je ne reçois plus qu’au compte-gouttes car je suis très souvent en vadrouille. Mais revenons au commentaire. Commenter, c’est aussi chercher à comprendre le monde dans lequel on vit, et tous les bouquins dits « de société » que j’ai écrits sont évidemment avant tout des commentaires.

Quant à mes travaux de BD sur Freud, Marx et Einstein, là c’est autre chose. Ce sont autant d’hommages rendus à ces trois hommes qui ont pour point commun d’être des révolutionnaires, chacun dans leur domaine. J’adore les révolutionnaires, ils me font craquer.

 

Leur point commun c’est aussi leur pilosité faciale, ils ont tous les trois une moustache.

Oui ! Du reste, Anne Simon, la dessinatrice de la trilogie, s’est découvert une passion pour les moustachus. Demande-lui : elle t’en parlera avec des trémolos dans la voix.

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Pourquoi passer à la bande dessinée ?

C’est Pauline Mermet, des éditions Dargaud, qui est venue me chercher pour une biographie dessinée de Freud. Cela s’est bien passé, aussi bien avec elle qu’avec Anne Simon, la dessinatrice. Je n’aurais jamais pensé écrire pour la BD : à vrai dire, quand j’ai rencontré Pauline, je n’en avais pour ainsi dire jamais lu — sauf Astérix.

J’ai une culture plutôt classique : philo, littérature, essais sérieux, etc. Enfant, quand mes parents me voyaient lire des BD ou de la littérature pour enfants, ils me disaient avec réprobation : «  Quoi, tu es encore occupée à lire des Mickeys ? Tu n’as rien de mieux à faire ? ». Grâce à Pauline, j’ai lu beaucoup de « Mickeys » ces dernières années.

 

Pourtant, lire des « Mickeys » est un moyen extraordinaire d’apprendre des choses sans s’en rendre compte !

Moi ce qui m’intéresse dans la BD, c’est que c’est une façon formidable de faire passer des messages, et de parler de la société d’aujourd’hui.

 

Einstein, écrit par Corinne Maier et dessiné par Anne Simon, Dargaud © 2015

Einstein, écrit par Corinne Maier et dessiné par Anne Simon, Dargaud © 2015

Freud, Marx et Einstein sont des collaborations avec Anne Simon. Comment vous êtes-vous rencontrées ? Écrire pour le format BD est-il plus compliqué ?

Anne et moi, c’est un mariage arrangé par les éditions Dargaud. Elle déploie son propre univers, son propre langage, et l’approche historique lui faisait un peu peur au début. Mais son dessin original et inspiré a permis de dépasser l’aspect plaqué et figé qui est le piège de la BD historique.

Écrire pour le format BD, c’est un exercice étonnant, de concision comme de rythme. Mais avant tout, c’est une question de balistique, comme pour toute forme d’écriture, je crois. Le gros du boulot, c’est d’effectuer des repérages pour trouver l’angle de tir : après, tout coule de source.

 

S’approprier la voix d’une figure aussi éminente qu’Einstein est à double tranchant. Quel est l’enjeu lorsque tu le fais parler à la première personne et que tu retraces sa vie ?

Einstein, c’était un peu un exercice de style pour moi. Mais il n’y a pas d’enjeu personnel. Avant Einstein, il y a d’abord eu un Freud et un Marx, des projets qui me tenaient à cœur car leur pensée m’intéresse depuis longtemps. Le but était de les rajeunir, de leur donner du peps, et ce faisant de susciter l’intérêt du public. C’est nécessaire, car il faut dire que la psychanalyse, de même que le communisme, ne sont guère à la mode

Einstein, lui, n’avait pas besoin d’aide pour être dans le vent : il plane très haut dans le ciel. Anne et moi nous sommes bien amusées en travaillant sur lui. Ce qui m’a plu, c’est d’abord cet homme un peu perché ; ensuite, il a inventé/découvert le monde dans lequel nous vivons, à la manière d’un artiste autant que d’un scientifique ; enfin, j’ai aimé le « maieriser » — le Einstein de la BD, c’est autant lui que moi.

 

Einstein

Einstein © DR

Dans cette nouvelle BD, on perçoit une véritable pédagogie. Est-ce important pour toi de rendre accessible des concepts a priori complexes au plus grand nombre ? Que ce soit par le biais de l’humour, du dessin et de la vulgarisation, parfois.

La vulgarisation ne m’intéresse pas en tant que telle. Ce qui m’intéresse, ce sont les mariages entre deux modes d’expression indépendants, deux choses qui n’ont a priori rien à voir. Pas étonnant que ma formule de style préférée soit l’oxymore, rapprochement de deux termes dont le sens est éloigné, ce qui crée la surprise.

Par exemple, Freud, Marx ou Einstein en bande dessinée, ce sont des oxymores. De même, le Général de Gaulle commenté avec Lacan, c’est le mariage de la carpe et du lapin. Pareil pour d’autres de mes livres : un guide pratique de la paresse, un manuel du cynisme, etc. J’adore le contre-emploi, le décalage.

 

Parlons aussi d’une autre sortie très récente, encore de la BD, Ma vie est un best-seller, une autofiction !

Cette BD est une traversée de différents mondes — l’entreprise, les médias, l’intellocratie — par une fille un peu naïve, c’est une geste contemporaine où l’héroïne — qui me ressemble, et qui ressemble aussi à Aurélia Aurita, la dessinatrice — se retrouve en slip à la fin. Bref, c’est une satire du monde d’aujourd’hui, et aussi un roman d’apprentissage. À ce titre, elle est plus ambitieuse que mon pamphlet Bonjour Paresse. Ce dernier est une simple critique de l’univers « corporate », je ne m’y mets pas en scène.

 

Comment s’est décidée la collaboration avec Aurélia Aurita ?

C’était une initiative des éditions Casterman. Là encore, bien joué ! Cela s’est très bien passé. Aurélia est intelligente, talentueuse et singulière. Elle sait ce qu’elle veut, et surtout, elle a un vrai regard sur le monde. Travailler avec elle sur Ma vie est un best-seller a été un grand plaisir. Le livre est, entre autres, une satire du jargon contemporain ; avec Martin Zeller, éditeur chez Casterman, on s’est bien marrés. Chaque situation, chaque dialogue, a donné lieu à des échanges fructueux, pour un résultat que Molière n’aurait pas renié — comme tu vois, j’ai remisé la modestie au vestiaire.

 

Ma vie est un best-seller, écrit par Corinne Maier et dessiné par Aurélia Aurita, Casterman © 2015

Ma vie est un best-seller, écrit par Corinne Maier et dessiné par Aurélia Aurita, Casterman © 2015

C’est assez bien d’être fière de son travail, ça change justement de la fausse modestie. Et quand il y a une raison valable derrière cette fierté, ça passe toujours mieux. À en juger par tes collaborations de plus en plus nombreuses au sein du monde de la bande dessinée, il semblerait que tu aies trouvé un nouveau moyen de t’exprimer qui te plaît fortement…

Oui, je me plais bien à BDland. Il faut dire que le monde de la BD est dynamique, jeune, contrairement à d’autres secteurs du livre, plus assoupis et conservateurs. Il y a beaucoup de jeunes femmes talentueuses qui s’expriment en BD, qui bouleversent les codes et amènent du sang neuf. Elles ont ce que les Américains appellent de la « chutzpah ». Cela veut dire courage, insolence, audace — le mot vient du yiddish, paraît-il. Magnifique ! Cela explique pourquoi j’espère travailler encore en BD, c’est plus fun que dans les couloirs feutrés de Gallimard ou du Seuil.

Cela dit, je n’ai pas renoncé aux essais — je suis en discussion actuellement avec Flammarion pour un nouveau projet. J’aimerais aussi expérimenter d’autres voies, par exemple le documentaire. Ou le woman show… On ne rit pas, s’il te plaît !

 

Alors, je ne ris pas. Je suis désolée pour elles, mais avec tout le respect que j’ai pour Florence Foresti et Anne Roumanoff, je voudrais volontiers des alternatives ! Sans rire, j’aimerais beaucoup qu’une génération d’humoristes féminines surdouées comme celle qui fleurit aux USA arrive aussi chez nous. Jessica Williams, Kristen Schaal, Kate McKinnon, Aparna Nancherla, Tina Fey, Amy Poehler, Sarah Silverman, ou même Ilana Glazer et Abbi Jacobson… Si tu n’as jamais regardé leur série Broad City, c’est tout simplement fabuleux !

Merci de tes conseils, je note tout ça. Je vais me procurer Broad City, c’est sûrement « food for thought ».

 

 

À force de traiter tant de sujets divers et parfois polémiques, tu t’imposes comme une militante et une intellectuelle. Qu’en penses-tu ?

Intellectuelle… Je pense à Michel Foucault, qui disait : « Des intellectuels ? Je n’en ai jamais rencontrés ». Mais ça ferait un joli titre de bouquin, juste ce mot, « Intellectuelle ». Quitte à faire peur à certains, car les intellectuelles, paraît-il, font peur à certains hommes — effroi d’autant plus comique lorsqu’il s’agit de gauchistes et rebelles autoproclamés…

Tu me poses la question du militantisme. Je considère que je milite en écrivant, dans une certaine mesure. Je milite aussi quand je soutiens certaines initiatives, comme celle du collectif des créatrices de BD contre le sexisme. J’appuie aussi la « fête des non-parents », qui a connu trois occurrences ces dernières années.

Quant à militer plus avant — le faut-il ? Comment procéder ? Au fond, qu’est-ce que militer vraiment ? Pas facile. Je me tâte, je m’interroge, je m’ausculte… Pour l’instant je suis une militante du droit au « ne pas » : ne pas croire, ne pas faire, ne pas participer, ne pas adhérer, ne pas applaudir. Ce qui veut dire : douter, s’interroger, réfléchir. Dans un monde qui tente de nous transformer en pom-pom girl du système, en Lou Ravi de la consommation, le ne-pas est un espace de liberté qu’il faut défendre. Je suis « ne-païste » et j’en suis fière.

 

Te considères-tu féministe ?

Oui. Avec mon livre No Kid, j’ai voulu libérer les femmes des illusions de la maternité. Non non et non, la maternité n’a jamais transformé une femme en « vraie femme ». Certes la pression nataliste est forte, mais il y a autre chose dans la vie qu’avoir des enfants.

En plus, il faut quand même s’interroger : pourquoi tant d’acharnement à nous vendre la maternité ? C’est louche. Je pense que le capitalisme, depuis la chute du mur de Berlin, s’est imposé comme le meilleur des mondes possibles, et on nous a expliqué que changer le monde était impossible : regardez les Soviétiques, ils ont essayé une autre voie, quel échec ! Alors notre seule manière de nous projeter dans un au-delà est l’enfant, qui fait office de fétiche de l’avenir. Bref, il est un lot de consolation. Le message c’est ça : fais un gosse, verrouille la porte de ton pavillon de banlieue et, surtout, dis merci à tous ceux qui sont morts pour que tu sois « libre ».

 

Non seulement Corinne Maier est une auteure prolifique, mais elle porte aussi magnifiquement le chapeau de paille.

Non seulement Corinne Maier est une auteure prolifique, mais elle porte aussi magnifiquement le chapeau de paille.

Penses-tu que la manipulation inconsciente est encore telle qu’aujourd’hui en 2015, avoir des enfants est toujours la soi-disant confirmation de notre « statut de femme » ? On a l’impression que les choses sont peu à peu en train de changer pour les nouvelles générations. Les mentalités semblent évoluer.

Peut-être quand tu fréquentes des Parisiens, intellos, artistes, etc. Mais en province, ou dans d’autres milieux, je pense que c’est tout de suite différent. Regarde, aucune tendance politique ne questionne les enjeux de la natalité. La France consacre 100 milliards d’euros par an à sa politique nataliste sans que cela suscite de débat. De l’extrême droite à l’extrême gauche, tout le monde est d’accord : avoir des enfants, c’est bien.

 

Parlons d’actualité : qu’as-tu pensé des justifications officielles des représentants du festival d’Angoulême concernant leur choix uniquement masculin pour le Grand Prix ?

Ridicule ! Cela dit il n’y a pas qu’à Angoulême que le sexisme prévaut. Si j’ai bien compté, depuis le début du XXe siècle, il n’y a eu que cinq prix Goncourt attribués à des romans écrits par des femmes ! C’est le moment d’en parler.

 

Penses-tu qu’il est important que les voix féministes continuent à s’insurger face à cela ?

Il est important qu’elles commencent à s’insurger — car jusqu’à présent, je trouve que nous ne nous sommes pas assez mobilisées. La création du collectif est à mes yeux un moyen de cristalliser tout ça. La lutte ne fait que commencer.

 

Qu’as-tu pensé du traitement médiatique mettant en avant le boycott des hommes, alors que celui des dessinatrices — qui ont réagi bien avant les nommés — a été bien moins relayé ?

Oui, les héros de l’information, ce sont les hommes de la BD, auxquels le journal Le Monde consacre des mini-portraits ; les femmes qui ont lancé et porté le collectif attendront…

Moi, je veux voir dans la presse des portraits de filles avec lesquelles je bosse — Anne Simon, Aurélia Aurita —, que je croise dans le milieu, ou dont je lis les livres. Elles sont trop rarement à l’honneur.

 

Quels sont les intellectuel-le-s qui t’ont inspirée, ainsi que ton travail ?

Il y en a beaucoup, les énumérer prendrait tellement de place… Intellectuel-les, écrivain-es, artistes, figures de l’histoire… Je préfère raconter un souvenir d’enfance. Je devais avoir six ans, et je suis parvenue pour la première fois à lire toute seule un livre. Je me souviens très précisément de ce moment de joie intense. C’était tellement extraordinaire qu’à cet instant j’ai décidé de consacrer ma vie à lire tous les livres. Je n’ai pas dévié d’un pouce de cet objectif, et consacre une partie importante de mon temps à la lecture. Un jour passé sans bouquiner est pour moi un jour perdu.

Mais ce n’est pas tout. Le livre que j’ai lu ce jour-là, à six ans, était un livre d’enfant racontant la vie de Till L’Espiègle. Till est un personnage malicieux et farceur, issu de la tradition populaire de l’Allemagne du Nord. Ses farces consistent à jouer sur la langue afin de moquer les travers de ses contemporains et les abus du pouvoir. Ce personnage, à la frontière du fou et du bouffon, c’est moi.

 

Last but not least : qu’est-ce qu’être une femme de 52 ans au XXIe siècle d’après toi ?

Ouh là… Je vais répondre pour moi. Ce que je me souhaite pour 2016 : plein de rencontres avec d’autres Till L’Espiègle. Et aussi, beaucoup de chutzpah ! Et enfin, plein de beaux événements fous et rebelles.

 


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Einstein

Corinne Maier, Anne Simon (dessin)

Éditeur : Dargaud
Nombre de pages : 64
Prix : 14,99 €
 
 
 


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Ma vie est un best-seller

Corinne Maier, Aurélia Aurita (dessin)

Éditeur : Casterman
Nombre de pages : 104
Prix : 17 €
 
 
 


Image de une : © Anne Simon