Le 26 janvier 2016, Angela Yvonne Davis, illustre figure du Mouvement des droits civiques américains, fêtait son 72ème anniversaire. Dans sa chronique Traits d’humeurs, Marie-Ange a souhaité lui rendre hommage. L’occasion de retracer le parcours d’une grande révolutionnaire, admirable pour son audace, son sang-froid et sa ténacité. 

 

La haine raciale, Angela Davis y est confrontée depuis sa plus tendre enfance. Originaire de l’Alabama, elle a grandi dans un quartier surnommé « Dynamite Hill », en référence aux innombrables attentats racistes qui y ont été perpétrés par le Ku Klux Klan. Berceau du ségrégationnisme et de la violence, ses parents, tous deux communistes, lui ont inculqué un esprit de révolte et de résistance à l’apartheid.

En 1958, Angela Davis entreprend un parcours universitaire international. À New York tout d’abord, puis dans le Massachusetts, et enfin en Europe. En 1963, elle poursuit ses études à la Sorbonne tandis que la France est en pleine guerre d’Algérie. Là-bas, elle se lie d’amitié avec la jeunesse socialiste, et de nombreux Algériens résidant en France :

 Je dis souvent que je suis venue en France pour chercher la liberté et l’émancipation et que j’y ai trouvé la solidarité internationale avec la révolution algérienne. (« Les combats d’Angela Davis », propos recueillis par Anne Chemin, 14 janvier 2016, Le Monde)

Angela Y. Davis à l'Université du Michigan

Angela Y. Davis à l’Université du Michigan

La jeune femme termine son périple européen en Allemagne, à l’université de Francfort, où elle s’initie plus amplement à la philosophie marxiste. Forte de toutes ces expériences, lectures et rencontres, elle décide de rentrer aux États-Unis afin de poursuivre son combat pour la liberté, la justice et l’égalité du peuple Noir Américain :

Mon but a toujours été de trouver des ponts entre les idées et d’abattre des murs. Et les murs renversés deviennent des ponts. (« Angela Davis: “J’étais devenue un symbole à détruire” », propos recueillis par Paola Genone et Katell Pouliquen, 8 mars 2013, L’Express)

En 1968, alors qu’elle devient enseignante à San Diego, la ségrégation raciale continue de faire rage. Lynchages, humiliations et meurtres d’Afro-Américains, dans lesquels la police est parfois impliquée, scindent  les États-Unis en deux clans distincts : un premier conservateur et raciste, le second en faveur de l’égalité des droits sans distinction de couleur de peau.

Si elle se dit féministe, Angela Davis ne rejoint pas pour autant de mouvement dédié à la cause à cette même époque. En revanche, elle continue de se battre pour les droits civiques des Noirs Américains au sein du parti communiste, le Che-Lumumba Club ainsi que les Black Panthers :

Je ne parvenais pas à m’identifier à un mouvement qui ne s’intéressait pas au racisme et à la lutte des classes car il fallait, selon moi, penser à la fois à la question de race, celle du genre et celle de la classe sociale. (Le Monde)

C’est en 1970 que son destin vacille. Alors qu’une prise d’otages ayant pour but de libérer l’un des membres des Black Panthers tourne mal – faisant quatre morts – Angela Davis est accusée à tort d’avoir orchestré ce drame. La même année, elle est condamnée à la peine capitale pour meurtre et séquestration. À l’annonce du verdict, c’est toute la communauté internationale qui se soulève, menée entre autres, par Aragon, Jean Genet et Jean-Paul Sartre en France. Les Rolling Stones, John Lennon et Yoko Ono écriront quant à eux deux chansons en hommage à la formidable résistante – intitulées respectivement Sweet Black Angel et Angela.

Manifestation pour la libération d'Angela Davis, photographie de Luis Garza, New-York, 1972

Manifestation pour la libération d’Angela Davis, photographie de Luis Garza, New-York, 1972

Face à la pression internationale, Angela Davis est acquittée le 4 juin 1972. Un épisode qui n’a jamais freiné ni l’ardeur de son militantisme, ni sa foi en un avenir meilleur. Professeur à l’université de Santa Cruz jusqu’en 2008, elle a enseigné des années durant à ses élèves des « ethnic » and « feminist studies », les formant à l’importance d’une indispensable valeur : le respect. Aujourd’hui, elle poursuit son combat contre les inégalités en luttant activement pour l’abolition de la peine de mort, et du système carcéro-industriel – un enfermement de masse ayant peu d’effet sur la baisse de la criminalité.

Angela Davis, dont le prénom signifie étymologiquement ange, fait partie de ces femmes comme Rosa Parks, Joséphine Baker, Winnie Mandela, Berry Shabazz, Miriam Makeba – et tant d’autres – qui ont œuvré sans relâche pour abolir les discriminations raciales, sociales. Des femmes qui, en plus des inégalités liées à leur couleur de peau, ont subi les tourments liés au machisme, au sexisme, à une époque où le sexe féminin était encore considéré comme inférieur à l’homme.

Angela Davis, photographiée par Philippe Halsman, 1973

Angela Davis, photographiée par Philippe Halsman, 1973

Alors que l’esclavage a été aboli le 18 décembre 1865 aux Etats-Unis, les inégalités entre Noirs et Blancs, elles, ont persisté pendant plusieurs décennies, et continuent d’exister aujourd’hui. En témoignent les innombrables fait divers, comme l’affaire Michael Brown, ce jeune Afro-Américain abattu par un policier en 2014, et dont la mort avait provoqué de violents affrontements dans la ville de Ferguson. Dans une interview accordée au Monde en janvier 2016, Angela Davis expliquait à ce propos que si les chaînes des esclaves avaient été brisées il y a plus d’un siècle, aucune nouvelle démocratie n’avait par la suite été mise en place pour leur offrir la possibilité d’exercer leurs nouveaux droits :

D’une certaine manière, nous nous battons, aujourd’hui encore, pour achever ce travail de l’abolition de l’esclavage.

En mars 2013, Angela Davis était reçue à Toulouse pour présenter Free Angela and All Political Prisoners, un documentaire de Shola Lynch qui retrace le parcours de la militante. Une projection ayant donné lieu à un débat, au cours duquel la Sweet Black Angel s’était prononcée :

Le plus important c’est que 40 ans après, cette lutte peut-être inspirante. Il faut agir comme s’il était possible de faire la révolution. Nous ne faisons pas toujours la révolution que nous voulons faire. Mais, dans le processus de lutte, nous changeons le monde. On n’a pas détruit le capitalisme, mais créé des fronts pour le battre. Il faut être impatient mais il faut combiner la patience et l’urgence.

 

Sophie Laurenceau

 


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