Plongée dans l’univers tendre et mordant de Voutch, illustrateur réputé pour ses dessins humoristiques, qui en plus de vingt ans de carrière, a su garder (presque) tout son mystère.

 

Voutch est le nom d’emprunt d’Olivier Chapougnot, l’un des maîtres du dessin humoristique français. Ses travaux à la gouache, véritables fenêtres caustiques sur le monde qui nous entoure, dépeignent avec subtilité le caractère à la fois pathétique et pourtant très émouvant de notre existence.

En quelques coups de pinceau, Voutch transforme les absurdités et la fadeur du quotidien en des esquisses drôles et savoureuses. Capable de mettre en valeur les situations les plus risibles, de rendre sympathique les personnages les plus grotesques, le dessinateur aborde de manière cocasse des thèmes comme l’amour, la sexualité, l’argent, les mutations de la société, mais aussi la solitude, le cynisme, le manque d’empathie ou encore l’égocentrisme. On rit jaune, mais à gorge déployée.

pere noel voutch

Comment devient-on Voutch ? Avant de devenir le portraitiste d’une époque, le dessinateur a travaillé dans la publicité pendant de nombreuses années, en tant que directeur artistique, où il dit avoir appris à chercher des idées :

J’ai très tôt voulu dessiner mais, pour mon père, c’était “Passe ton bac d’abord.” Alors, j’ai fait du dessin, oui, mais industriel, confiait-il en 2007 au Parisien.

En 1995, il n’abandonne pas son travail de publicitaire pour la carrière qu’on lui connaît, pris d’une pulsion. Non, il est renvoyé :  « Je tiens à le dire, même. Je suis viré, voilà. C’est pas une honte. Tout le monde s’est fait viré un jour ou l’autre », peut-on lire dans le Petit traité de Voutchologie Fondamentale de Jean-Bernard Moussu (2015). 

Après cela, il décide très sérieusement de se lancer dans la commercialisation de boomerangs, un objet et une activité qu’il affectionne tout particulièrement. Pour l’anecdote, il a par ailleurs été vice-champion d’Europe de boomerang en 1989 ! Une envie qui l’anime jusqu’à cette nuit d’insomnie, éclairée par une soudaine illumination :

Je réalise que ça ne va jamais marcher. […] Et alors, je me dis que perdu pour perdu, je ferais mieux de faire du dessin d’humour. Ça ne marchera pas non plus, mais au moins, ce sera plus amusant, ironise-t-il dans le Petit Traité de Voutchologie Fondamentale.

voutchologie p76-77

 

« Tout s’arrange, même mal »

Ainsi commence la carrière artistique de Voutch. Par un concours de circonstances dans la vie d’un artiste rangé. Les dessins d’humour, il en fait depuis toujours, mais seulement en noir et blanc, au crayon de papier. Pendant de longues années, Voutch se cherche et sonde son style. Un jour, il décide d’intégrer la gouache à ses illustrations. Un déclic qui donnera toute sa dimension à son œuvre, et une grande impulsion à sa carrière. Son trait graphique est reconnaissable entre mille : des personnages tout en longueur, dotés d’un nez surdimensionné, de grandes hauteurs sous plafonds, un style épuré, presque géométrique… 

Voutch 8

Voutch, c’est un univers de gens et d’animaux sérieux et posés, dont la gravité et le calme renforcent l’absurdité de ce monde. Avec ses cadrages léchés, ses couleurs pénétrantes, le résultat – bien moins caricatural qu’il n’y paraît – est parfois proche de la photographie. Lorsque l’on compare ses travaux à ceux de Sempé, artiste qu’il a découvert enfant et a toujours admiré, il répond

Souvent, on me parle de Sempé, et je trouve cela plutôt flatteur. Mais je ne suis pas vraiment son fils spirituel, parce qu’on se connait très peu et que l’on ne fait pas les mêmes choses. Ceci dit, nous avons la même ambition, à savoir faire rire les gens avec des choses plutôt malignes, qui leur parlent. 

Lui est la première revue a accepter de publier ses travaux, sous les recommandations de son ami Frédéric Beigbeder. Plus tard, ce sera au tour du Nouvelobs, Psychologies magazine, Madame Figaro ou Le Point de lui faire confiance, flairant la patte talentueuse, l’humour et la sensibilité de Voutch.

 

« Le doute est partout »

Parfois réduit aux caractéristiques d’homme drôle et moqueur qui manie habilement ses pinceaux, Voutch reste avant tout un artiste contemporain. Certes, il est capable de rendre amusante chaque situation dans laquelle il nous invite. Mais son côté pince-sans-rire est lui-même inhérent à sa qualité d’observateur. Sublimer le réel, n’est-ce pas là l’essence même de tout art ? Son travail est aussi un exutoire dans lequel il déverse en touches subtiles ses états d’âmes. Dans ses dessins comme dans son discours, il déplore parfois l’image de boute-en-train à laquelle on voudrait le cantonner : 

En fait, il y a souvent un malentendu dès le départ. Les gens pensent que je vais faire systématiquement un truc drôle, révèle-t-il dans le Petit traité de Voutchologie Fondamentale.

Voutch

Vraisemblablement peu conscient de son talent et de la portée de ses dessins, Voutch insuffle pourtant l’espoir à toutes les générations en mettant à nu une forme de résignation au quotidien. Ses personnages touchent d’autant plus qu’ils sont finalement le miroir de nous-mêmes. En ouvrant la voie de l’auto-dérision, l’illustrateur invite les gens à faire tomber les masques qui couvrent la société française :

Mon rôle est d’amuser les gens intelligemment, du moins est-ce mon ambition. Tant qu’à faire rire, autant mettre le doigt sur le problème, interpeller, explique-t-il.

Sa démarche artistique, attentive et attendrissante, nous permet de retrouver un court instant nos yeux d’enfants, capables de s’émerveiller lorsqu’ils contemplent le monde. Prendre conscience des incohérences de nos vies, pouvoir en rire, c’est aussi ouvrir la voie à de profonds changements. 

 


TDVF

Petit traité de Voutchologie fondamentale

Jean-Bernard Moussu

Maison d’édition :  Le Cherche-Midi
Date de parution : 26/11/2015
Nombre de pages : 200 pages
Prix : 28,00 €


Images : Tous droits réservés © Voutch