En 2011, Bertrand Bonello pose sa caméra dans l’univers bourgeois d’une maison-close de première classe, prête à répondre aux fantasmes de l’aristocratie parisienne au tournant du XIXe siècle. Le réalisateur y crée une ambiance rock et franche, laissant une compagnie 100% féminine nous téléguider dans un univers résolument masculin…

 

L’univers des maisons closes a excité maints fantasmes bohèmes d’une vie dissolue et libertine. Une vision fantasque qui prédomine encore aujourd’hui, et que l’on associe volontiers à des poètes comme Zola, Maupassant et Baudelaire, ou aux peintres romantiques du XIXe et début du XXe siècle (Manet, Courbet, Ingres). En nimbant la réalité d’un voile de folklore et d’absinthe, on comprend la tentation pour Bertrand Bonello de reconstituer l’envers de ce décor. Ainsi, L’Apollonide tente de raconter le quotidien de ces jeunes femmes et de leur patronne (jouée par Noémie Lvovsky), hors du regard des hommes, hors du regard du monde.

 

Cage dorée et « zoo peuplé de femmes »

C’est l’heure. Les clients vont arriver. Les filles sortent en rang, en bon régiment, telle une troupe et certainement, un troupeau dans un « zoo peuplé de femmes » (Marc Lemonier, Secrets de Maisons Closes, La Musardine, 2015). Fidèle aux récits de l’époque, le casting réunit un chœur varié d’actrices reflétant la composition typique des maisons huppées qui existaient alors : « Des brunes et des blondes, des minces, des grasses, mais aussi pour reprendre la terminologie de l’époque, une “belle juive”, une “négresse”».

L'Apollonide : Souvenirs de la maison close, réalisé par Bertrand Bonello (2011) © Haut et Court

L’Apollonide : Souvenirs de la maison close, réalisé par Bertrand Bonello (2011) © Haut et Court

Le spectateur prend part à ce défilé, d’un côté des filles se tenant prêtes et de l’autre les visiteurs qui arrivent au compte-goutte, avec une sorte d’appréhension. Dès le prologue, il comprend que la nuit sera longue. Des femmes essaieront de parler, souvent avec humour, et d’exprimer leurs souhaits profonds. Elles peineront néanmoins à trouver une oreille attentive de l’autre côté du miroir, du côté des hommes.

 

« Fermer les maisons closes »

Le film capture le climat incertain du début du XXe siècle, avec sa dose de spleen et d’espoirs rompus, le sentiment de la fin d’une époque. Les filles sont tenues par leurs dettes, la brutalité morale – parfois physique – et l’usure, la lassitude de la routine, la syphilis et le retour souvent abrupt à la réalité de leur condition. Le personnage de Clotilde (Céline Sallette), la plus ancienne des pensionnaires, incarne tout particulèrement cette idée de naufrage qui rappelle la séquence de la plantation française d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979), engourdie d’opium et de désespérance.

L'Apollonide : Souvenirs de la maison close, réalisé par Bertrand Bonello (2011) © Haut et Court

L’Apollonide : Souvenirs de la maison close, réalisé par Bertrand Bonello (2011) © Haut et Court

Ici, l’érotisme est absent. « On fait semblant. C’est comme ça qu’on fait », conseille Samira (Hafsia Herzi) à Pauline (Iliana Zabeth), la nouvelle. La satisfaction des clients se fait sur fond d’accord tacite : on sait bien que c’est fichu d’avance. Un écho à cette phrase terrible de Gainsbourg dans Je t’aime moi non plus : « L’amour physique est sans issue. »

 

Un drame de plus au cœur du récit

Dans ce contexte, le seul moment où une rencontre homme-femme transgresse le status quo lymphatique constitue la scène primitive, fondatrice et douloureuse du film. Il s’agit du prologue entre Madeleine, « la Juive » (Alice Barnole), et François, pervers sadique sous des apparences douces et polies, qui lui tranche les lèvres au couteau. Son visage en sort marqué d’une cicatrice en forme de rictus factice, et vient nous rappeler quelques écrits de Victor Hugo dans L’Homme qui rit avec cet éternel sourire gravé à jamais dans la chair d’une belle âme.

L'Apollonide : Souvenirs de la maison close, réalisé par Bertrand Bonello (2011) © Haut et Court

L’Apollonide : Souvenirs de la maison close, réalisé par Bertrand Bonello (2011) © Haut et Court

Le personnage de Madeleine devient alors le pôle de gravitation du film et de sa narration, rejoignant l’univers des « monstres », des freaks autant que celui de Salò ou les 120 Journées de Sodome de  Pier Paolo Pasolini (1976), dans son sadisme fondateur. Bertrand Bonello concentre cette part mystique et horrifiante des aspects les plus bestiaux et les plus pervers de l’être humain autour de ce seul et même personnage.

Cela dit, l’impact des fétichismes masculins que les filles sont en devoir de matérialiser (la femme poupée, la geisha japonaise, la baignoire de champagne…) ne paraissent pas dérisoires, et demeurent autant de réductions de la femme à un statut d’objet.

La résilience comme ultime échappatoire 

Pourtant, il faut résister. Quelques moments de grâce libératrice ponctuent le film, comme une sortie au bord d’un lac, le soutien sororal auprès de Julie (Jasmine Trinca) atteinte de la syphilis, la résilience de la patronne luttant financièrement pour pouvoir continuer d’éduquer ses propres enfants, la manifestation physique de la résistance féminine à travers la figure de la panthère noire Ninon…

L'Apollonide : Souvenirs de la maison close, réalisé par Bertrand Bonello (2011) © Haut et Court

L’Apollonide : Souvenirs de la maison close, réalisé par Bertrand Bonello (2011) © Haut et Court

Le nez collé à la vitre d’une autonomie matérielle inaccessible, l’asservissement des femmes est à peine masqué par la facilité apparente du divertissement. Malgré une certaine aisance – illusoire – dans le decorum, les prostituées sont comme prisonnières. Elles rêvent d’échapper à leur condition pour vivre une vie dans laquelle il leur serait possible de choisir, tout en ne sachant pas ce qu’elles pourraient trouver dehors qui viendrait les sauver. Seule Pauline part suffisamment tôt pour demeurer libre.

De leur côté, les hommes qui rentrent à l’Apollonide espèrent fuir l’espace d’une soirée, d’une nuit, le monde normé par les conventions sociales et la frustration. Hommes et femmes errent chacun de leur côté, dans les couloirs et les chambres. Ils se croisent mais jamais ne se rencontrent. Un face-à-face inavoué. Une partie sans cesse remise.

La caméra  de Bertrand Bonello porte un regard intime sur ses sujets et propose au spectateur d’entrer dans leur monde en huis-clos, borné aux murs de l’Apollonide, maison prestigieuse à son déclin, croulant sous les dettes. Toutefois inaptes à juger, il ne nous reste plus qu’à observer pour tenter de comprendre.

 


Interview du réalisateur Bertrand Bonello au sujet de L’Apollonide – souvenirs de la maison close, le 16 septembre 2011