En 1946, Jacqueline Audry se réappropriait l’histoire des Malheurs de Sophie, dotant cette dernière d’un tempérament frondeur et indépendant que le cinéma contemporain, lui, n’a jamais osé lui conférer. La preuve avec une sortie ciné récente. Le 20 avril 2016, c’est au tour du réalisateur Christophe Honoré de revenir avec une adaptation des aventures de la jeune Sophie de Réan. Pourquoi donc mettre une nouvelle fois à l’écran ce livre pour enfants (soi-disant) indémodable ? Ce manuel des bonnes manières pour petites filles modèles qui a inspiré bien des cinéastes ? Du regard d’Honoré à celui d’Audry, qu’est-il arrivé à l’enfant terrible inventée par la comtesse de Ségur en 1858 ? 

 

Caméra à l’épaule, Christophe Honoré (Les Chansons d’amour, 2007, Métamorphoses, 2014) nous fait virevolter dans un univers à la fois frais et chatoyant, où les enfants sont rois. Parmi eux, la jeune Sophie, belle comme un cœur mais terrible comme un diablotin. Son interprète, l’actrice Caroline Grant, est convaincante et attendrissante sous ses airs de fausse poupée sage. Quant aux autres jeunes acteurs  dans les rôles du cousin Paul et des deux petites filles modèles, Madeleine et Camille de Fleurville –, même s’ils font preuve de moins d’aisance pour faire les quatre-cents coups, ils ont ce sourire fier et malicieux qui ne pourra qu’attendrir l’enfant qui sommeille en chacun de nous.

Les Malheurs de Sophie, réalisé par Christophe Honoré, Gaumont © 2016

Les Malheurs de Sophie, réalisé par Christophe Honoré, Gaumont © 2016

Sous notre regard bienveillant et parfois interloqué  Sophie ne ménage pas ses idées saugrenues , les personnages semblent en proie à un joli chaos. Un capharnaüm au milieu de l’ordre établi du Second Empire, orchestré par une petite chipie de 5 ans. Et quel délice de la voir s’extasier devant les débordements de son imagination : elle concocte pour ses amis du thé au trèfle avec l’eau du chien, martyrise sa poupée de cire ou coupe en morceaux les petits poissons rouges de sa mère. Heureusement, tous les animaux auxquels s’en prend Sophie sont des animations…

Sadique, Sophie ? Christophe Honoré préfère relativiser au micro d’Europe 1 : « Quand elle a affaire aux animaux, elle veut les explorer. Pour moi, ce n’est en rien une perversion de l’enfance, mais une manière d’explorer le monde. Elle a besoin de connaître le monde en l’empoignant. »

 

Jeunesse a soif de liberté

Sophie est une petite fille difficile à gérer. Mais elle est aussi pleine de ressources et d’inventivité. Rien ne l’arrête, pas même la perspective d’une punition ou d’être battue par sa marâtre, l’horrible Madame Fichini (Muriel Robin, épatante dans le rôle de cette méchante ridicule) :

C’est une enfant rebelle qui fait un pied de nez aux adultes et continue de faire ce dont elle a envie, analyse la psychologue Florence Millot sur France Info.

Les Malheurs de Sophie, réalisé par Christophe Honoré, Gaumont © 2016

Les Malheurs de Sophie, réalisé par Christophe Honoré, Gaumont © 2016

Cet espace de liberté a fait le succès des Malheurs de Sophie, grand classique de la Bibliothèque rose et best-seller de la littérature jeunesse. Car il apprend aux enfants à s’émanciper de l’autorité des adultes tout en s’amusant. Certes, Sophie revient dans le rang  du moins, dans l’œuvre de la comtesse de Ségur , mais en ayant préalablement profité de ses jeunes années et de cette indépendance d’esprit parfois ôtée aux jeunes filles une fois en âge de se marier.

Mais Christophe Honoré ne va pas jusque-là. Son film se termine avant que Sophie n’ait atteint ses 10 ans, laissant alors le spectateur dans une joie certaine mais quelque peu en suspens quant à l’avenir de l’héroïne. Sera-t-elle toujours la belle effrontée de son enfance arrivée à l’âge adulte ? En 1945, une réalisatrice française, Jacqueline Audry – la première femme à s’être immiscée dans le cercle très fermé et patriarcal du cinéma populaire français – a été tenté de le croire.

 

Jacqueline Audry, une réalisatrice visionnaire

À l’époque, les critiques cinématographiques la félicitent pour ce choix d’adaptation, auquel les metteurs en scène hommes n’auraient jamais daigné s’intéresser :

La mise en scène cinématographique n’a, jusqu’ici, guère attiré les femmes, ou, tout au moins, il en existe fort peu qui s’y soient fait un nom. […] Sans doute, la raison en est-elle qu’elle exige une autorité n’appartenant pas, en général, à la nature féminine. Mlle Jacqueline Audry, actuellement seul metteur en scène femme de chez nous, représente une exception déjà intéressante en soi et elle a eu l’intelligence ou la sagesse d’entreprendre, avec Les Malheurs de Sophie, une réalisation dont le sujet éloigne « à priori » l’idée d’un travail masculin. (1)

Jacqueline Audry © DR

Jacqueline Audry derrière la caméra © DR

Elle décide donc de se positionner dans un « milieu féminin » en choisissant une œuvre pour enfants qui est, selon l’historienne et spécialiste des genders studies Jennifer Flock, « la Bible du bon comportement pour les jeunes filles ». Le film n’eut malheureusement pas de succès. Et, croyez-le ou non, cette adaptation de la Bibliothèque rose fut même censurée : présentée devant la Commission de contrôle des films cinématographiques, elle reçut son visa d’exploitation à condition que soient supprimées « toutes les scènes d’émeutes ou ayant un caractère politique jugé inopportun dans la période actuelle ». (2)

 

À suivre… 

Le film se compose de deux parties, et c’est bien là que réside le problème, ou plutôt l’originalité de l’œuvre. Dans la première moitié sont exposées les aventures de la petite Sophie telles qu’on les connaît. Les critiques de l’époque louent d’ailleurs la façon dont Jacqueline Audry a su reconstituer l’atmosphère des gravures romantiques qui illustraient les premières éditions des Malheurs de Sophie, ainsi que l’aspect charmant et délicat de son héroïne, soumise à l’autorité de Mademoiselle (ici, Madame Fichini n’est plus une horrible belle-mère mais une austère vieille fille). Mais les observateurs n’ont pas compris la rupture brutale entre « le moment où la petite fille cède la place à la grande, où les jeux de l’amour succèdent aux jeux de l’enfance, où l’on nous transporte des jardins à la française, où passent les dames en crinolines, sur les barricades parisiennes ». (3)

Les malheurs de Sophie, écrit par la comtesse de Ségur, Hachette, 1909, New York Public Library, p. 34.

Les Malheurs de Sophie, écrit par la comtesse de Ségur, Hachette, 1909, New York Public Library, p. 34.

En effet, dans la seconde partie, dix ans ont passé et « Sophie orpheline a été confiée à un oncle et une tante qui ont décidé de rappeler Mademoiselle ; l’influence de cette éducation a transformé la turbulente enfant de jadis en une jeune fille passive qui va se marier sans amour. Nous sommes au lendemain du 2 décembre 1851 (après le coup d’État perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte afin de restaurer l’Empire, ndlr) et Paul d’Aubert, journaliste d’opposition pourchassé par la police, arrive le soir des fiançailles de Sophie au château de Réan. La vue de son camarade d’enfance se heurtant à l’hostilité peureuse des assistants réveillera en Sophie le caractère indomptable d’autrefois et elle partira avec Paul vers le bonheur ». (4)

Les critiques sont unanimes, la volonté de donner une suite à la charmante histoire de la comtesse de Ségur est une aberration. Voici ce que l’on peut lire dans les journaux de l’époque au sujet de cette partie ajoutée : « une erreur capitale » (L’Écran français, 1946), « une extravagante entreprise » (Le Figaro, 1946), « cet esprit frondeur n’a jamais existé dans la Bibliothèque rose de notre enfance » (La Voix de Paris, 1946). Le journaliste Denis Marion ira même jusqu’à conclure son article, publié dans Le Monde illustré en 1945, par cette phrase : « Mme Jacqueline Audry, dont c’est le premier film, a peut-être un talent de metteur en scène : ce n’est pas dans Les Malheurs de Sophie qu’il se révèle. » Seul Carlo Rim semble accepter cette adaptation des plus audacieuses :

Qu’eût dit la bonne comtesse de Ségur si elle avait vu sa chère Sophie parcourir les barricades et faire le coup de feu aux côtés de Gavroche ? Faut-il que la Résistance soit à la mode pour s’insinuer jusque dans la Bibliothèque rose ? Cette allusion à de proches événements pour touchante qu’elle soit n’en est pas moins insolite, mais Pierre Laroche (co-scénariste du film, ndlr), homme habile, sait nous faire accepter ce dénouement inattendu. (5)

Les Malheurs de Sophie, réalisé par Jacqueline Audry, 1946

Les Malheurs de Sophie, réalisé par Jacqueline Audry, 1946

En ajoutant cette seconde partie – qui aurait peut-être décontenancé la comtesse de Ségur –, Jacqueline Audry et Pierre Laroche ont-ils voulu faire écho aux événements tragiques de leur époque, tout en glorifiant les résistants à travers l’héroïsme des républicains de 1851 ? La dimension politique de ce film est sans doute intéressante mais, si celle-ci semble évidente, le message implicite du film est ce qu’il y a de plus importantLa construction de la féminité est en effet au cœur du premier long-métrage de Jacqueline Audry. 

 

Un film à hauteur d’enfants, qui parle aux grands

Jacqueline Audry déclarait, en 1943, qu’elle avait choisi ce livre de la Bibliothèque rose parce qu’« il n’y avait pas assez de films pour les enfants, que c’était un genre à créer ». Songeait-elle alors à réaliser ce film dans le seul but de divertir ces derniers ? Ou bien concevait-elle le cinéma comme le meilleur moyen de délivrer un message sans ennuyer son public ?

Au début du film, la petite Sophie, seule et songeuse, caresse l’eau d’une rivière retirée au fond des bois, tandis que la voix lointaine de Mademoiselle vient la déranger : « Sophie, obéissez », « Sophie, soyez sage », « Sophie, écoutez-moi »… Cette femme, vêtue de noir et toujours derrière la fillette, est en fait un bouc émissaire : à travers elle, Jacqueline Audry critique l’éducation traditionnelle des petites filles, qui se laissent peu à peu mater par les adultes, jusqu’à renoncer à leur désir de liberté. Dans ses mémoires, Colette Audry, la sœur de la réalisatrice et co-scénariste du film, se rappelle avoir lu cet « horrible ouvrage » de la comtesse de Ségur, qui visait à enseigner la « bonne » éducation aux jeunes filles :

Entre 5 et 6 ans, je lisais Les Malheurs de Sophie. Le génie de Mme de Ségur fut d’écrire des livres qui trompent encore les grandes personnes : ces histoires de tout repos sont des machines à secouer l’imagination puérile car la condition des enfants y apparaît éminemment malheureuse. Ils sont sans cesse épiés, domestiqués, par des bonnes, des tantes ou des mères. […] Quant à Sophie, je la méprisais, je la trouvais bête, incohérente, puérile et sans dignité. Seulement comme je relisais sans cesse son histoire, faute de mieux, l’atmosphère qui baigne ses lamentables aventures finissait par pénétrer ma propre existence. J’étais sûre que Sophie s’ennuyait dans la vie – moi aussi. (6)

Les Malheurs de Sophie, réalisé par Jacqueline Audry, 1946

Les Malheurs de Sophie, réalisé par Jacqueline Audry, 1946

Sophie s’ennuie… Il fallait donc donner à sa vie une autre issue  bien plus heureuse. Jacqueline et Colette Audry ayant toujours fait en sorte d’échapper à la servitude féminine, elles allaient en donner les moyens à la Sophie adulte grâce à cette adaptation cinématographique.

Ainsi, dans la seconde partie du film, l’héroïne refuse peu à peu l’assujettissement de sa féminité et affirme le droit d’une femme à choisir ce qu’elle veut dans la vie. Jacqueline Audry a-t-elle ainsi, dès le début, manipulé les codes d’un cinéma classique et populaire afin de critiquer la façon dont la société forme les femmes ? Tout porte à le croire. Et cela passe évidemment aussi par la condamnation du mariage arrangé. Lorsque Sophie avoue à Mademoiselle qu’elle n’aime pas le mari qu’elle lui a choisi, celle-ci lui répond froidement : « Mais, mon enfant, on ne vous demande pas d’aimer votre fiancé. »

 

« On ne naît pas femme, on le devient. »

Cette critique de l’éducation féminine est également celle développée par Simone de Beauvoir dans son ouvrage révolutionnaire, Le Deuxième Sexe (1949), qui commence par la célèbre phrase : « On ne naît pas femme, on le devient. » Comme Jacqueline Audry quelques années auparavant, elle démontre – avec plus de répercussions – que la féminité n’est pas une caractéristique en tant que telle mais une construction de la société et la façon dont l’éducation des jeunes filles les plonge dans un courant de pensée qui ne permet pas l’émergence d’un désir d’émancipation. Colette Audry l’explique très justement :

Il y a deux notions très importantes dans ce livre : ce que Simone de Beauvoir appelle la femme-objet, ou la femme relative à l’homme. Et la deuxième : on ne naît pas femme, on le devient. Il faut comprendre qu’il est impossible de séparer nature et culture ; où commence l’une et l’autre ? Bien sûr, nous savons que les êtres naissent sexués, mais il n’est pas possible de penser que l’organe sexuel rende compte de l’être humain dans sa totalité. (7)

Ainsi, dans ce film, les femmes se battent sur les barricades aux côtés des hommes : l’actrice Colette Darfeuil, en pétroleuse pétaradante, prend les armes pour venger la mort du député Paul Baudin, donnant à voir une image active et courageuse des femmes, bien loin des rôles féminins stéréotypés des films français de l’après-guerre. Sophie, quant à elle, trouve une échappatoire au mariage sans amour que lui réserve Mademoiselle en s’enfuyant avec celui qu’elle aime depuis toujours, son cousin Paul d’Aubert, s’affirmant par là même en tant qu’être libre et autonome :

Extérieur – Une route montante à l’aube

Au sommet de la côte, se découvrant en silhouettes noires sur le ciel éclairé par les premiers feux du soleil levant, Paul et Sophie, enlacés, sur le même cheval qui les emporte lentement vers la vie. (8)

Il est d’autant plus important de préciser que si les deux jeunes gens réussissent à échapper à la police, puis à s’enfuir, c’est grâce à l’ancienne tutrice. Cette dernière cache aux policiers la route qu’ils ont prise et les lance sur une fausse piste pour assurer le bonheur de Sophie. Sans doute les derniers mots  « Laissez-moi vivre, Mademoiselle ! » – de cette jeune fille qu’elle n’a jamais pu dompter ont eu raison d’elle, qui n’a jamais eu l’occasion d’être libre de ses choix, sauf de celui-ci.

 


  1. Reynaud, Jean-Charles, « Les Malheurs de Sophie », L’Évenement, avril 1946.
  2. Léglise, Paul, Histoire de la politique du cinéma français, Paris, Filméditions, 1977.
  3. Vidal, Jean, « Les Malheurs de Sophie. De la “Bibliothèque rose” à la Résistance », L’Écran français, 1946.
  4. Synopsis du film Les Malheurs de Sophie, écrit par Colette Audry et Pierre Laroche, datant de 1944, à l’espace chercheur de la Cinémathèque de Paris.
  5. Rim, Carlo, « Les Malheurs de Sophie », Les Courriers de Paris, 18 avril 1946.
  6. Audry, Colette, Aux yeux du souvenir, Gallimard, 1947.
  7. Audry, Colette, « Le féminisme et ses enjeux » cité par Flock Jennifer, Jacqueline Audry et l’inscription de la féminité dans le cinéma français de l’après-guerre, mémoire sous la direction de Noël Burch et Michèle Lagny, Université Paris III, 1995.
  8. Synopsis du film Les Malheurs de Sophie, écrit par Colette Audry et Pierre Laroche, datant de 1944, à l’espace chercheur de la Cinémathèque de Paris.