Pour célébrer les 20 ans de la sortie de Harry Potter à l’école des sorciers, Deuxième Page partage une tribune très personnelle. Une lettre ouverte adressée à l’autrice qui est à l’origine de cet univers enchanté : Joanne Kathleen Rowling. Sors les mouchoirs.

 

Dear Joanne Kathleen Rowling,

Je pense à vous souvent. Lorsque j’écris, tout le temps. Il doit vous sembler redondant d’entendre cela : mais c’est vrai, vous avez changé ma vie. Je ne sais pas ce que cette phrase peut avoir comme effet sur l’humilité d’une personne. Alors je suis incapable d’imaginer sa répercussion quand elle est déclamée des milliers de fois. S’agit-il d’une incantation ? Vous auriez certainement la réponse, certain-e-s disent que vous êtes spécialiste en sorcellerie option alchimie.

Tant d’âmes perdues sur la Terre appelant votre nom dans un moment de détresse peuvent-elles s’unir ? Quel sortilège se produit dès qu’une même pensée, un même sentiment, se répète continûment dans l’univers durant tant d’années ? Tout cela me fait penser à un épisode de Doctor Who, et j’aime à croire que si nous appelons tou-te-s votre nom à l’unisson, vous apparaitrez aussi pour nous sauver des monstres qui menacent notre réalité.

Peut-être est-ce comme cela que l’on touche à l’immortalité. En créant une harmonie dans les cœurs et les esprits. Peut-être est-ce comme cela que les mythes se créent et se transmettent. Quand le papier disparaîtra, que le monde numérique sera effacé par des hackers et des hackeuses malveillant-e-s, il ne nous restera que nos mots pour se raconter les aventures du petit garçon dans le placard sous l’escalier, un sorcier si unique et important qu’il eut sept livres relatant sa destinée incroyable, créées par Joanne Kathleen Rowling alors qu’elle prenait le train plus d’un siècle en arrière. Dans ce futur tout droit sorti d’un roman de Ray Bradbury, l’histoire de Harry Potter prendra un H majuscule et se chuchotera de génération en génération. Nous recréerons votre récit comme un mythe reconstitué, sans l’humour et la vivacité de votre verve, mais avec l’enthousiasme que jadis chérissaient nos cœurs d’enfants.

Quand j’imagine ce que vous faites de tout cet amour qui déborde, de ce charme perpétuel qui vous habille de modestie, de ces existences bouleversées qui s’amarrent à vous comme des navires échoués à une côte providentielle, je n’arrive qu’à apercevoir les yeux sages de Minerva McGonagall. Des yeux qui nous transpercent. Qui me transpercent. Un regard qui m’entoure de bienveillance, comme des bras familiers. Une attention si pure qu’elle laisse aux maux la chance d’un repos. Êtes-vous une seule et même personne ?

Vous êtes un peu l’institutrice que nous avons tou-te-s eue, nous les enfants de la fin des années 1990. Nous préférions vos livres à ceux recommandés par nos professeur-e-s, car nous trouvions plus dans un tome de Harry Potter que dans n’importe quelle étude de texte réchauffée et déballée par ces derniers-ères sans plus d’enjouement que Miss Teigne devant une feuille de salade. Dans Harry Potter, il y avait un autre monde. Et quel monde. De celui qui nous évoque les châteaux de la psyché, les maisons infranchissables des grands génies de la littérature. En français, nous n’avons pas de féminin pour « génie », alors je vous appellerai « magicienne des mots ». Une bâtisseuse de réalités composées de demeures prodigieuses, dont l’architecture gothique nous remémore Ann Radcliffe et des volutes de fumée un soir d’hiver. Un cri dans la nuit. Des châteaux que l’on n’ose pénétrer de peur de s’y perdre, mais dont l’irrésistible sublime nous défie de faire le pas de trop. Alors, on franchissait la barrière invisible.

Les Sombrals nous attendaient de l’autre côté. On débarquait en ces lieux. Vous nous envoyiez une invitation sous la forme d’une enveloppe, d’une lettre rédemptrice : « Bienvenue à toi, la réalité est plus que ce que tu en fais. Rejoins-moi. » Et nous arrivions, gaiement, poursuivi-e-s par des créatures magnifiques et effrayantes, entre rires et tragédie, jusqu’au pied de cet autel de la pensée anglaise consacrée à Shakespeare. Car au détour d’un chapitre de Harry Potter, je suis certaine d’avoir croisé Hamlet, ou son fantôme (ou était-ce celui de ce roi qui le hante infatigablement ?).

Mais dans ces livres, ces ouvrages magnifiques de l’intelligence humaine érigés en bâtisses médiévales et interminables, on trouvait surtout beaucoup de nous. Réflexe égoïste, nous lisions pour nous comprendre. Nous lisions pour nous accepter. Nous lisions pour être entouré-e-s de tous ces personnages que l’on vous a volés. Hermione, Harry, Dobby, Hedwige, Ron, McGonagall, Rogue, Molly Prewett Weasley, Tonks, Lupin… Je voudrais tous les citer ! J’ai eu la chance fabuleuse de grandir en même temps que les héroïnes et héros de vos histoires. Les personnages principaux, j’entends. Car dans votre littérature, nous savons que les braves et les intrépides sont extraordinairement ordinaires et se découvrent à chaque coin de page.

Et au-delà de vos pages, il y avait ma vie. Ce quotidien un peu trop fade, qui manquait de Bièraubeurre et d’hippogriffes. Alors, je vous le confie, Madame Rowling, vous êtes la raison pour laquelle je me suis fait de nouveaux ami-e-s au collège – et bien plus tard –, pour laquelle j’ai appris l’anglais avec plus de ferveur qu’aucune autre langue (à n’importe quelle question posée par ma professeure d’espagnol, je répondais fièrement un « ¿Qué tal?»).

Mieux encore, vous êtes la raison pour laquelle je suis partie en voyage sans mes parents pour la première fois à l’occasion de la sortie de Harry Potter et les reliques de la mort. C’est bel et bien pour vous, ou l’idée de vous, que j’ai pris le train, le cœur gros, et laissé sur le quai ce qui me restait d’enfance pour apprendre à exister par moi-même, avec tous les risques que cela comporte. Un grand saut dans le vide avec un filet de sécurité cousu de lexies. Les vôtres. Vous êtes le motif pour lequel ma mère se levait six fois dans la nuit pour vérifier que la petite lumière de ma chambre était éteinte (elle l’était, pour ne pas révéler ma présence sous la couette, tout accaparée que j’étais à lire quelques feuilles de vos écrits, suffoquée par ma propre respiration).

Vous avez bouleversé mon destin, Madame Rowling. La mienne et celles de tant d’autres. Dans ma (plus) jeune existence, quand je me trouvais à la croisée des chemins, je me demandais ce qu’Hermione aurait fait à ma place. Je classais (le présent serait aussi approprié) les personnes que je rencontrais par maison, j’espérais secrètement recevoir ma lettre pour Poudlard, en vain. J’étais d’ailleurs aussi férue de livres qu’Hermione, aussi socialement inapte, aussi bornée et multiple, je crois. L’identification était si simple.

Alors, merci.

Avec le temps, j’ai dit adieu à ces vies alternatives en écoutant la voix intérieure que vos sentences étaient devenues. Il y avait une partie de moi qui chérissait ce que je savais de vous, et une autre qui bénissait votre discrétion. J’avais l’impression de vous connaître à travers vos personnages, vos créatures magiques, vos histoires enchantées où lumière et ombre s’affrontent, jamais en simplicité. J’aimais vous visualiser dans ces cafés fantasmagoriques, en train d’écrire avec une plume mouvante et frénétique, quand moi-même j’épuisais mon cahier sur une table collante au lieu d’assister à mes cours de fac. Vous voyez, de Hermione, je suis passée à vous. Vous êtes devenue une figure fictionnelle essentielle à mon monde intime. Vous m’avez fait perdre le fil de ma réalité, Madame Rowling.

Beaucoup de gens nous touchent dans notre existence. En vieillissant, l’on réalise rapidement que ces moments vécus à l’époque comme sacrés sont finalement éphémères, nécessaires, et nous finissons par les oublier. Inévitablement. On ne garde d’eux que le souvenir d’une émotion. Le rapport précieux qui nous lie à une personne que l’on admire est différent, car éternel. Surtout pour moi, monomaniaque. Le jour où j’ai décidé d’aimer votre univers tout entier, sans compromis, j’ai aussi décidé de vous aimer tout entière (et vous m’avez facilité la tâche, étant si intelligente et drôle que vous arriveriez à déclencher un rire aux gobelins taciturnes de Gringotts).

Votre œuvre est la preuve que la pop culture peut nous aider à grandir, à être une meilleure version de nous-mêmes. Quoi qu’il en soit, ce fut le cas pour moi. Bien sûr, je demeurerai ad vitam æternam cette personne indécrottable qui ignore comment il est possible de regarder les adaptations cinématographiques de vos livres sans jamais avoir lu ces derniers. Je suis, aux yeux de chacun-e, une épuisante Potterhead. Mais la richesse de vos œuvres est sans pareille, et leur complexité nécessaire. Pour autant, je veux croire que dans le monde réel, Harry Potter a fini par sauver toute une génération de jeunes filles et garçons qui a vécu sa matérialisation comme salvatrice, en mal qu’elle était de récits authentiques et lumineux.

Aujourd’hui, à l’âge de 27 ans, je pense encore à ces temps révolus de mon enfance avec affection, ceux qui me lient à vous. Je continue d’avoir de longues discussions animées et épineuses au sujet de Harry Potter avec mes ami-e-s. Et nous terminons toujours nos débats avec cette interrogation obsédante : vous résoudrez-vous un jour à écrire une saga sur les Maraudeurs ?

Affectueusement,
Annabelle

 


Image de Une : Harry Potter. © Briony May Smith 2016