À Genève, au cœur de l’opulence, un collectif de photographes non-professionnels tente depuis 1976 de fournir en photographies les syndicats et organisations de gauche, très peu soutenues par la ville. Sous le nom d’Interfoto, ces militants – tous bénévoles – nous plongent dans l’histoire et le quotidien d’une Suisse plus hétéroclite qu’il n’y paraît. 

 

Les débuts et l’affaire des « Grottes »

À Genève, l’histoire et les combats des habitants se retrouvent trop souvent dilués par l’image d’une Suisse riche et prospère de tous temps. C’est l’un des constats que le collectif tente d’inverser depuis près de quarante ans. Pour Interfoto,  il ne s’agit pas de rapporter des événements « historiques » à proprement parler. Leurs images relèvent d’une documentation militante, du quotidien de ceux qui font partie de la ville tout en étant exclus par leur pauvreté ; ceux-là même qui se retrouvent peu à peu à la périphérie de la ville et de son histoire.

Vivent les Grottes, 1979 © Interfoto

Vivent les Grottes, 1979 © Interfoto

À l’origine, l’objectif premier de ce groupe de photographes non-professionnels était de fournir des photos aux syndicats et aux journaux de gauche et d’extrême gauche afin de donner plus de visibilité à leur combat dans le contexte très mouvementé de l’affaire des « Grottes ». À l’époque de la création du collectif, le quartier ouvrier vétuste des « Grottes » était en effet menacé de destruction par les autorités politiques qui auraient préféré déplacer ses résidents hors de la ville plutôt que de s’engager dans une rénovation coûteuse.

Inspiré par le milieu de gauche des années 70, Interfoto a évolué comme un collectif, c’est-à-dire que les décisions artistiques sont toujours prises en groupe et les photos sont signées collectivement. Ce procédé est aussi justifié par l’ancrage des photos produites dans un espace public, une réalité qui n’appartient pas à son auteur mais à une communauté, et qui ne fait sens que dans ce contexte. C’est ainsi que Jacques Saugy, l’un des membres de l’agence Interfoto, s’exprime à ce sujet : « Une image ne doit pas être signée car nous partons de l’individu pour créer une œuvre collective. Une photographie ne fait pas sens seule, mais dans une série ».

Vivent les Grottes, 1979 © Interfoto

Vivent les Grottes, 1979 © Interfoto

 

Des formes sans couleurs

Interfoto emploie depuis ses débuts une forme très spécifique de photographie : l’argentique en noir et blanc. Les photos, d’une dichromie fortement contrastée, forcent le spectateur à se distancier de la scène et à prendre conscience des formes qui la composent.

Cette photographie du quotidien capture le vécu des exclus sans prétendre l’épuiser. La réalité représentée est simultanément exposée comme authentique et crue, dramatisée par le contraste du noir et blanc. Cette effet creuse les formes, les met en relief et crée une distance entre le regardant et l’objet photographique : il dénote une mise en scène qui accentue des détails qui seraient renvoyés à leur banalité dans une photographie en couleurs. Les photos semblent à la fois proches dans ce qu’elles capturent au quotidien, mais engendrent une distance voulue, conférant à ses sujets une aura dramatique.

Mémoire éphémère, 2011 © Interfoto

Mémoire éphémère, 2011 © Interfoto

L’utilisation de l’argentique noir et blanc est intentionnelle et systématique, elle traduit la volonté du collectif à rester ancré au plus près des racines de la photographie tout en rapportant les évolutions modernes de la ville. C’est ainsi que, dans cette même interview, on apprend que l’agence ne possède aucun ordinateur par choix (elle a cependant un site web qui lui est dédié); c’est aussi par volonté que les photographes ne sont pas rémunérés pour garder leur liberté et préserver leur engagement. Par ces choix distinctifs, le collectif a su se créer une marque, militant à la fois pour les avancées sociales et pour que perdure un mode de photographie menacé par la couleur et le digital.

 

Il y a collectif et collectif

Cependant, le constat est le suivant : depuis plusieurs années déjà, l’activité du collectif est en baisse. « 75% des journaux présentés […] ont disparu aujourd’hui, faute de moyens » et les commandes se font de plus en plus rares. Interfoto subsiste encore car les personnes qui font vivre l’agence ont un travail « à côté » et n’ont pas besoin d’être rémunérées pour leurs clichés. Mais si leur engagement ne peut plus être illustré par les syndicats et les mouvements de gauche qui connaissent une chute du militantisme d’extrême gauche, le collectif doit s’exprimer de manière différente. Par le biais de ses publications, il s’exprime lui-même sur la signification de ses photos qui étaient utilisées de manière isolée (en Une ou pour illustrer un article), et ainsi leur donne une cohérence globale, une trame de fond pour leurs clichés pendant ses 40 ans d’existence. Publier ces photos, c’est aussi publier un texte qui les accompagne, les oriente et exprime l’interprétation des photographes qui les ont capturées.

Unes © Interfoto

Unes © Interfoto

Les photographes d’Interfoto ont mis des mots sur leurs photographies, les ont regroupées en séries en fonction de thèmes qui ont ponctué l’histoire – ou d’autres plus abstraits. Contraints de se distancier du mouvement syndical, c’est à travers ce travail collectif qu’ils ont su préserver leur engagement social.

 

De la périphérie au centre

Si les modalités de leur engagement évoluent avec le temps, il en va de même pour leur statut de groupuscule à la marge du système. Les thématiques abordées, quant à elles, relèvent toujours de la défense des groupes marginaux, comme le suggère l’une des publications les plus récentes, intitulée « Périphéries ».

Périphéries, 2006 © Interfoto

Périphéries, 2006 © Interfoto

En documentant l’histoire de la ville, Interfoto a fini par faire partie inhérente de son histoire. En 40 ans d’activité, le collectif est devenu une référence en matière de photographie locale. Interfoto est aujourd’hui reconnu dans le paysage photographique genevois, preuve en sont les clichés exposés au Centre de Photographie de Genève qui partage le même bâtiment que le prestigieux MAMCO (Musée d’Art Moderne et Contemporain). En acquérant cette reconnaissance, il semble enfin reconnu à sa juste valeur ; dans un même temps, cette démarche institutionnalise le collectif alternatif, faisant glisser son statut périphérique vers le centre.

Cette évolution aura tout de même permis de faire connaître les clichés d’Interfoto à un large public, et de publier des ouvrages dans lesquels il leur est possible d’exprimer leur voix, leur idée de l’engagement, non seulement par l’image mais aussi par le texte, et toujours dans une série qui « fait sens ».

 


Image de Une : Genève, 1984 © DR