Si le destin de Frida Kahlo est tragique, ponctué par la souffrance, son existence tout entière a quant à elle été sauvée par l’art et par l’amour indéfectible qu’elle a voué à Diego Rivera, célèbre artiste peintre. Féministe engagée et anticonformiste, Frida Kahlo s’est érigée au fil des années comme une véritable icône du monde artistique. Son mythe, elle l’a construit seule, en déjouant les rouages machistes d’une société mexicaine hermétique à l’évolution des femmes. Retour sur le parcours hors du commun d’une artiste adulée aujourd’hui encore.

 

¡ Viva la Revolución !

Née en 1907 à Coyoacan, un quartier bourgeois du sud de Mexico, l’artiste a toujours prétendu être née en 1910, l’année qui signe le début de la légendaire révolution mexicaine menée par Villa et Zapata. « Fille de la révolution » comme elle se qualifiait elle-même, elle rejoint le parti communiste en 1928. Frida Kahlo n’a cessé de se battre à travers son art pour la cause des femmes et des plus démunis :

Je trouve épouvantable de voir les riches passer leurs jours et leurs nuits dans des parties, pendant que des milliers et des milliers de gens meurent de faim. (Frida Kahlo par Frida Kahlo, traduit par Christilla Vasselot, éd. Points)

La situation politique mexicaine de l’époque et le contexte social ont en effet une influence considérable sur toute l’œuvre de Frida Kahlo. Après la révolution qui frappe le pays entre 1910 et 1920, le Mexique est considérablement affaibli d’un point de vue politique, économique et social. Les Mexicains voient se succéder au pouvoir dix hommes qui se disputent la place de président avec une irascibilité extrême. Le calme revient peu à peu avec l’élection d’Alvaro Obregon, président de 1920 à 1924. À cette époque, le pays se reconstruit et la société mexicaine se stabilise. Pourtant, certaines inégalités sociales persistent.

Frida Kahlo, Autoportrait, 1940, Harry Ransom Humanities Research Center, Austin ©

Frida Kahlo, Autoportrait, 1940, Harry Ransom Humanities Research Center, Austin ©

Dans le même temps, le Mexique connaît aussi le retour à une distinction des genres identitaires, un échec pour les femmes qui avaient apporté leur contribution pendant la révolution, se battant aux côtés des hommes et s’imposant ainsi dans la sphère politique. Bien qu’elles aient démontré qu’être femme au foyer n’empêchait en rien l’engament politique, elles se retrouvèrent très vite cantonnées à leur foyer, n’ayant d’autre statut que celui de ménagère. Un état de soumission que Frida Kahlo ne supportait pas, et qu’elle exprimait notamment à travers sa peinture. Une peinture innovante puisqu’elle traite de sujets tabous jamais abordés auparavant comme la sexualité, l’avortement, la fécondité ou encore les souffrances physiques et psychiques. Des thèmes qui lui sont chers puisqu’ils jalonnent sa vie du début à la fin.

Frida Kahlo, Henry Ford Hospital, Collection Dolores Olmedo Foundation, Mexico City ©

Frida Kahlo, Henry Ford Hospital, Collection Dolores Olmedo Foundation, Mexico City ©

L’amour, celui qui fait mal, est aussi omniprésent des les tableaux de Frida Kahlo. Elle épouse le célèbre muraliste Diego Rivera en 1929, soit un an après leur rencontre. En apprenant la nouvelle, le père de Frida Kahlo, très proche de sa fille, a un commentaire cinglant : « ce seront les noces d’un éléphant et d’une colombe ». Tout le monde reçoit la nouvelle avec beaucoup de scepticisme, incrédule de voir cette jeune femme fragile épouser un ogre communiste athée et coureur de jupons qui peint la gloire des Indiens.

Leur union est pourtant célébrée et ils s’installent dans « la maison bleue » à Coyocan dans le quartier des artistes et des intellectuels mexicains. Les deux amants s’aiment passionnément. Malgré cela, Diego Rivera va rapidement céder à l’infidélité. Frida Kahlo reste pourtant à ses côtés jusqu’à la fin, mais connaît dans le même temps de terribles déceptions aux côtés de cet homme volage. Déception qu’elle a largement illustrée en peinture.

Frida Kahlo et Diego Rivera, par Florence Arquin ©

Frida Kahlo et Diego Rivera, par Florence Arquin ©

L’accident

Frida Kahlo n’a en effet pas été épargnée par la vie : un soir, alors qu’elle rentre chez elle, son bus percute un tramway de plein fouet. L’accident est grave, on déplore plusieurs morts, mais la peintre va survire malgré de terribles blessures : sa cavité pelvienne et son abdomen sont transpercés par une barre de métal, sa jambe droite est cassée à onze endroits différents alors que son bassin et sa colonne vertébrale sont brisés. Alitée pendant des mois, le buste emprisonné dans un corset en plâtre, Frida Kahlo commence à peindre :

… On m’a posé cet engin en plâtre. Depuis, c’est un vrai calvaire, comparable à rien ; je ressens comme une asphyxie, une douleur atroce dans les poumons et dans tout le dos ; quant à ma jambe, je ne peux même pas la toucher ; je ne peux presque pas marcher et encore moins dormir. (Frida Kahlo par Frida Kahlo : Lettres 1922-1954, traduit par Christilla Vasselot, éd. Points)

Frida Kahlo en train de peindre dans son lit, DR ©

Frida Kahlo en train de peindre dans son lit, DR ©

La souffrance, souvent retranscrite par la chair blessée, est l’un des thèmes récurrents dans son œuvre. Si son corset devient une des caractéristiques qui définit l’artiste, les tenues traditionnelles qu’elle arbore dans ses autoportraits la représentent tout autant et ne manquent pas d’orienter le travail de Susanne Bisovsky, styliste dont les créations sophistiquées s’inspirent largement des tenues de Frida Kahlo.

 

Frida Kahlo : un mythe, une icône

La cause des femmes, Frida Kahlo en fait son cheval de bataille : elle défend avec ardeur et un peu de provocation « cette masse silencieuse et soumise ». Elle s’habille en homme pour poser sur les photos de familles et sur une peinture de Diego Rivera son mari, elle fume et boit sans modération. Jusqu’à la fin de sa vie, Frida Kahlo s’est battue pour ses convictions. Bien que son talent ait toujours été reconnu de son vivant.

Frida_Kahlo et le Docteur Juan Farill, photographiés chez elle, (1951) © DR

Frida_Kahlo et le Docteur Juan Farill, photographiés chez elle (1951) © DR

Au Mexique, elle était une star nationale presque aussi adulée que la vierge Guadalupe (nom donné à la vierge Marie lors de son apparition à un indigène au Mexique en 1531, ndlr). C’est seulement en 1980 que les féministes en Europe et aux États-Unis en font un véritable modèle. Elle est ensuite célébrée par des institutions à travers le monde, comme le Jardin botanique de New York. Toutes veulent se procurer ses quelques deux cents œuvres, comme le Martin-Gropius-Bau, le Musée des arts décoratifs de Berlin qui héberge de grandes expositions temporaires, ou encore au Palais des Beaux-arts de Bruxelles.

En 1998, Frida Kahlo est célébrée lors d’une exposition au Musée Maillol qui met en corrélation son œuvre et celle de son époux. En 2013, c’est le Musée de l’Orangerie qui la met à l’honneur, toujours avec Diego Rivera. Leurs œuvres différentes, mais complémentaires sont indissociables. Ce qui fait la force du personnage de Frida Kahlo est cette popularité qui dépasse les frontières du monde artistique : en 1997 le couturier de renom Jean-Paul Gaultier lui consacre une collection, détournant le corset synonyme de souffrance chez Frida Kahlo pour en faire un accessoire de séduction.

Frida Kahlo, Self-portrait with cropped hair, 1940, Museum of Modern Art, New York ©

Frida Kahlo, Self-portrait with cropped hair, 1940, Museum of Modern Art, New York ©

Frida Kahlo, artiste intemporelle, aura donc marqué par sa peinture alimentée par les évènements tragiques de sa vie, mais aussi par sa force face aux aléas de son existence. Le corps balisé par la souffrance, le cœur déchiré par des amours sinueuses, Frida Kahlo a malgré tout célébré la vie en permanence et à chaque instant.

Sur son dernier tableau, celui qu’elle peint avant de mourir, elle écrit « Viva la vida » sur la chair apparente d’une tranche de pastèque. Les couleurs éclatantes du tableau semblent être un dernier pied de nez au destin. Des couleurs vives pour contrer une destinée tragique et la devise qu’elle a faite sienne durant toute son existence, gravée à jamais sur cette dernière toile. Jusqu’à son dernier souffle Frida Kahlo a célébré la vie. À ce jour, elle reste l’artiste mexicaine la plus adulée à travers le monde.

 


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