L’année 2017 a commencé par la parution d’un petit bijou de délicatesse et de féminisme : la bande dessinée d’Aude Picault, Idéal standard. Celle-ci nous immerge dans la vie quotidienne de Claire, une citadine en crise existentielle. Quand elle rencontre Franck, tout semble coller. Mais cette image parfaite et formatée du couple ne va pas tarder à montrer ses failles…

 

Le féminisme ne s’illustre pas toujours dans les grands combats publics. Parfois, il doit prendre son mal en patience et livrer bataille dans l’intimité du quotidien. Qu’est-ce qu’être une femme dans le monde du XXIe siècle ? C’est à cette question que la dessinatrice et scénariste Aude Picault tente de répondre dans la bande dessinée Idéal standard, parue chez Dargaud en janvier dernier. Celle-ci retrace trois années de la vie de Claire, jeune trentenaire en quête du couple idéal.

 

Génération Kleenex et quête de stabilité

Constatant l’instabilité de ses relations amoureuses éphémères, Claire rêve d’une vie de famille avec mari et enfant(s). Cette image idéale semble constituer pour elle la panoplie indispensable de toute vie épanouie. Formatée par la société, Claire semble chercher inlassablement la clé d’un équilibre perdu. La vie affective des jeunes gens et le cadre urbain coexistent avec peine. Celui-ci apparaissant en effet comme une jungle où chacun-e se retrouve isolé-e et perdu-e, réduit-e à subir le matraquage publicitaire de notre société de consommation.

Idéal Standard, par Aude Picault, 2017. © Dargaud

Alors qu’elle semblait se résigner, et qu’elle commençait à en avoir assez de ses relations éphémères ou décevantes, Claire rencontre Franck, ingénieur financier, qui est bien décidé à la ramener chez lui. Les deux jeunes gens se mettent rapidement en couple, espérant combler les attentes de la société comme de leurs familles respectives…

 

Quand pression sociale rime avec dégoût de son corps

Claire travaille dans le service de néonatologie d’un hôpital, où elle prend notamment en charge le soin aux bébés prématurés. Des épisodes de la BD sont régulièrement dédiés aux liens que la jeune infirmière tissent avec ses collègues, avec les nourrissons dont elle s’occupe, ainsi qu’avec leurs parents. Ces derniers sont souvent démunis face à la fragilité de leur enfant et submergés par la culpabilité de ne pas répondre au comportement standard que l’on attend d’eux.

Le caractère intimiste de ce service est mis en parallèle avec les scènes de couple, entre Claire et Franck, ou avec les moments qu’elle passe avec ses amies. Il est alors souvent question des divergences et des incompréhensions fondamentales qui peuvent distendre les liens amoureux, en particulier entre les hommes et les femmes. Et la culpabilisation excessive vis-à-vis de son corps flirte souvent avec le dégoût de soi-même.

Idéal Standard, par Aude Picault, 2017. © Dargaud

Idéal standard pointe régulièrement l’impact de la pression sociale et des préjugés sur le comportement des individu-e-s. En première ligne, les questions liées à la sexualité s’exposent à des réponses antagonistes au sein des couples (hétéros comme homos). L’autrice explore ainsi un large spectre des petites dissensions, frustrations ou particularités de la vie à deux, celle que l’on partage chaque jour.

 

Une véritable empathie dans le trait

La beauté de cette bande dessinée au trait simple et subtil réside dans l’affection que son autrice porte à ses personnages, féminins comme masculins. Qu’il s’agisse de Claire, de ses amies, de Franck ou même de ses collègues du service de néonatalogie, tou-te-s sont dépeint-e-s dans leur singularité, leurs doutes et leurs espérances.

Idéal Standard, par Aude Picault, 2017. © Dargaud

Aude Picault n’évite pas les contradictions inhérentes aux tergiversations des êtres humains. Surtout lorsqu’il s’agit de se confronter aux normes infligées – parfois violemment – par la société. À travers l’existence de Claire, elle démontre avec une grande finesse les intrications entre ces dernières et l’inconfort ressenti face aux questions relatives au corps, à la sexualité et à l’identité.

Pour toutes celles et ceux qui n’auraient pas le temps de lire les ouvrages féministes dont l’autrice s’est inspirée (cités en fin d’ouvrage dans une bibliographie), Idéal standard constitue une belle introduction à cette pensée. Elle nous invite ainsi à prendre le recul nécessaire pour se libérer de la pression et culpabilisation affective provoquées par notre milieu de vie. On s’attache aux personnages et à leurs interrogations. On se décomplexe à loisir, par rapport au miroir déformant que nous tend notre société occidentale contemporaine. Et surtout, on rit avec plaisir de nos petits tracas de tous les jours, avec le désir infiniment sain de s’en alléger.

 


Idéal Standard

Aude Picault

Éditions : Dargaud
Date de parution : 06/01/2017
Nombre de pages : 152
Prix : 17,95 €