Faire découvrir la réalité des inégalités dans notre société à travers le jeu, c’est le pari que s’est lancé Cécile Marouzé. En fine stratège, la ludothécaire a misé sur un jeu de 7 familles remis au goût du jour et qu’elle propose de financer de manière participative. Impertinent et intelligent, ce jeu destiné aux petit-e-s comme aux grand-e-s ne range (enfin) plus maman aux fourneaux et papa au boulot.

 

Dans la famille « À la plage », je demande la maman qui a peur de l’eau… Je voudrais le papa qui plonge à travers les vagues tel James Bond en mission. Maintenant, dans la famille « À la campagne », je demande la petite fille en jupe rose qui coupe une branche sur laquelle elle est assise. Et le petit garçon en salopette bleue fier sur Tempête, sa fidèle monture. Sexiste, ce jeu de 7 familles ? À peine… Et à force d’y jouer, on ne se rend même plus compte des stéréotypes de genre. Pour inverser la donne, Cécile Marouzé a eu l’idée de dépoussiérer l’un des plus populaires jeux de société. Cette enseignante en école élémentaire le sait bien, les jouets pour enfants ont parfois tendance à entretenir les clichés sexistes.

Active dans les écoles, Cécile Marouzé sillonne les classes pour aborder de manière ludique les stéréotypes. Avant de concevoir avec l’une d’entre elles un nouveau jeu de 7 familles, c’est au catalogue de jouets qu’elle s’est attaquée. La période des fêtes approchant, ils envahissent nos boîtes aux lettres. Difficile de ne pas constater que dedans, les professions représentées sont encore hyper genrées. Les petites filles se transforment en infirmières ou femmes de ménage, tandis que les petits garçons sont médecins, pompiers ou ouvriers. Pour y remédier, l’enseignante a donc proposé à une classe de CE2-CM1 de réaliser un catalogue plus égalitaire. Les filles se sont déguisées en scientifiques et les garçons en chevaliers. En chevaliers ? Oui, mais secourus cette fois par de courageuses princesses.

Lancer les dés pour éveiller les consciences, c’est depuis toujours le dada de Cécile Marouzé. En 2008, elle a d’ailleurs créé l’association Le Jeu pour Tous (et pour toutes !). Son but : faire jouer tous les publics – petit-e-s, enfants, ados, adultes, seniors, personnes en situation de handicap – lors d’ateliers et d’événements festifs. Située à Cergy dans le Val d’Oise, une ludothèque est aussi ouverte aux membres et aux familles. Un lieu d’échange et de partage où les joueurs-ses aiment se rassembler autour d’une partie de cartes. Là, les différences sont gommées et seul le plaisir de jouer demeure. Comme le dit un proverbe oriental : « La vie de ce monde est un jeu denfants ».

 

Avant de parler de ton projet, que t’évoque le mot « jeu » ? 

Cela m’évoque la joie, les rires, le partage. Comme disait le philosophe grec Platon : « On peut en savoir plus sur quelqu’un en une heure de jeu qu’en une année de conversation. » Ensemble, les joueurs-ses se retrouvent dans une bulle hors du temps et de l’espace. Il y a quelque chose de magique qui se passe. En jouant, et ce à n’importe quel âge, on va parfois tricher, mentir, dire la vérité, s’enrichir ou perdre de l’argent. Finalement, jouer c’est aussi expérimenter la vraie vie.

En ce qui me concerne, je ne suis pas une grosse joueuse. Ce que je préfère, c’est trouver le jeu qui correspond à chacun et rassembler les gens. À la ludothèque, les parents viennent d’abord pour leurs enfants, puis rencontrent d’autres familles qu’ils n’auraient peut-être jamais croisées en dehors. C’est aujourd’hui un vrai lieu de vie où l’on voit les enfants grandir. Les plus grands viennent nous donner un coup de main pour fabriquer des jeux. Récemment, certain-e-s nous ont aidé-e-s, avec des adultes de l’association, à poncer des quilles pour fabriquer des jeux de Mölkky, un jeu traditionnel finlandais. Sur les festivals, ils prennent un badge de l’association et expliquent les règles du jeu aux autres enfants.

Les Mamouchkas ©

Les Mamouchkas ©

 

Trop ringard, le jeu des 7 familles ? Tu proposes de créer une nouvelle version intelligente et dans lair du temps du plus cultissime des jeux de société. Doù te vient cette idée ? 

Cela part d’un constat des ludothécaires – ayant elles-mêmes des enfants – devant la pauvreté et le conservatisme des anciens jeux de 7 familles. Le partage des tâches ménagères n’y est pas d’actualité, les mamans sont toujours de jolies mamans maquillées et les papas de bons papas bricoleurs. Et même dans les jeux de 7 familles plus récents, le garçon est toujours un peu turbulent tandis que la petite fille reste sage. C’est pareil dans les manuels scolaires : maman s’occupe des enfants et papa travaille. La société avance, mais les images qui sont dans les jeux, les manuels, certains livres pour enfants, sont encore très réactionnaires.

Alors quand en 2014, un appel à projets de la Région Île-de-France sur la promotion de l’égalité fille-garçon a été lancé, l’idée a alors germé d’éditer un « autre » jeu de 7 familles qui ressemblerait à la vraie vie, dans sa richesse et sa complexité. Un jeu de société où chaque enfant pourrait s’identifier et s’ouvrir aux différences.

 

Es-tu la première à y avoir pensé ?

Non. Il y a un an, Jeux JFK a édité le jeu « Huit familles d’aujourd’hui ». Nous l’avons acheté avec les autres membres de l’association Le Jeu pour Tous, mais il nous a déçus. Les illustrations n’étaient pas très jolies et surtout, les créateurs-rices n’étaient pas allés au bout de leur idée. Il y a une famille homo parentale, des familles « mixtes » où le papa et la maman n’ont pas la même couleur de peau. On voit aussi un enfant en fauteuil roulant, un papa seul avec deux enfants. Ils ont innové sur la composition, mais pas vraiment sur l’apparence physique de la mère ou du père ni sur le scénario. Il n’y a pas d’histoire, les membres de la famille ne sont pas montrés en action. Ce jeu ne raconte rien.

Huit familles d’Aujourd’hui, édité par Jeux JFK

Huit familles d’aujourd’hui, édité par Jeux JFK.

Nous ne voulions pas des personnages figés. C’est pourquoi sur chaque carte, il y a un numéro. Une fois les sept cartes rassemblées et mises dans l’ordre une seule et même image apparaît. Se dévoile alors une scène de la vie quotidienne où chaque personnage est heureux. Ensemble, c’est tout.

 

Pour concevoir les différentes familles, tu as travaillé avec une classe de CE2-CM1 de l’école des Linandes à Cergy. Quel reflet de la société actuelle les élèves avaient-ils envie de donner à travers ce jeu ? 

Avant d’entamer la réalisation, j’ai fait en sorte que les élèves prennent conscience des stéréotypes filles/garçons. Par exemple, on a parlé des tâches ménagères. Je leur ai demandé qui à la maison faisait le plus la vaisselle, la cuisine, les courses, etc. En mettant tout cela à plat, les enfants se sont rendu compte que c’était les mamans qui en plus de travailler s’occupaient des tâches ménagères. Certain-e-s d’entre eux et elles étaient pourtant persuadé-e-s que c’était « parce que leur maman aimait ça, faire le ménage » Avec des livres jeunesse, j’ai aussi introduit la famille homoparentale, le handicap et les Roms. Certain-e-s de leurs camarades sont issu-e-s de cette communauté. La grande idée c’était ça : s’ouvrir aux différences et les accepter.

Le Jeu pour Tous ©

Le Jeu pour Tous. © DR

Après cette réflexion, les élèves se sont mis au travail : ils ont imaginé puis dessiné un jeu de 7 familles. Les familles sont autant variées dans leur composition que dans leur lieu d’habitation et leurs activités. Les personnages ressemblent à des hommes, des femmes et des enfants d’aujourd’hui. Dans une famille, l’oncle est en fauteuil roulant, dans une autre deux mamans jouent aux cartes pendant que la grand-mère  – aux cheveux rouges ! – pique un roupillon et que le grand-père aide le frère à faire ses devoirs. Les élèves ont également pensé à dessiner une famille vivant dans un campement Rom.

Le Jeu pour Tous ©

Le Jeu pour Tous. © DR

Quant à savoir si ce projet a véritablement changé leur perception des stéréotypes filles-garçons, c’est difficile à dire. Sur certains points peut-être : pour ce qui est du ménage, ils ont pris conscience que leur mère elle en fait beaucoup. Grâce au livre Marre du rose, dans lequel une petite fille déteste cette couleur, les enfants ont aussi compris qu’ils et elles n’étaient pas programmé-e-s. C’est-à-dire qu’on peut aimer le bleu et ne pas être un garçon, qu’on peut jouer à la Barbie et ne pas être une fille. J’espère avoir semé une petite graine dans leur esprit qui n’a pas fini de grandir. Elle leur chuchote encore tout bas que le sexe ne détermine pas les goûts ni la personnalité et que ce n’est pas aux autres de choisir à leur place. Les en convaincre reste un travail de longue haleine, car si à la maison papa est devant la télé pendant que maman fait tout, ça ne va pas les aider…

 

Afin de donner vie aux idées des élèves, tu as fait appel à deux illustratrices, les Mamouchkas. Quest-ce qui ta poussé vers elles ? 

Un ami m’a mise en contact avec Laura Guéry et Julie Wendling alias les Mamouchkas. Leurs illustrations à l’aspect suranné et romantique m’ont beaucoup émue. Elles me font un peu penser aux personnages en noir et blanc de l’artiste parisien Fred Le Chevalier. J’aime aussi le fait qu’elles mélangent différentes techniques comme le découpage, le collage, et le tissu. Elles aiment la matière, les couleurs, travailler les formes, le voyage, la cuisine, l’écologie, la vie…. Ce qui les amène sans cesse à explorer d’autres supports que le papier, tel que la céramique, le bois, etc. Je les ai donc contactées et tout de suite, le projet les a emballées.

Les Mamouchkas © 2015

Les Mamouchkas © 2015

Les Mamouchkas véhiculent aussi à travers leurs travaux des valeurs d’égalité et de tolérance. La série de cartes postales « Just in love » a particulièrement retenu mon attention. Elle présente différents couples : un homme et une femme, deux femmes, deux hommes, et un couple métis. Travailler avec elles était une évidence.

 

Différence, tolérance, respect dautrui, etc. Nest-ce pas aussi aux professeurs daborder ces thématiques avec les élèves ? 

Les enseignant-e-s sont plus ou moins ouvert-e-s à ces questions-là. Il faut avoir un certain état d’esprit pour être convaincu que l’école est le lieu pour apporter ces thématiques. Moi-même, je n’ai jamais eu de formation sur des sujets comme l’homophobie ou le racisme. Chaque enseignant-e enseigne aussi avec ce qu’il ou elle est, profondément…

De plus, ce n’est pas chose aisée que de trouver le temps pour travailler ces sujets avec les enfants : il y tellement de choses à faire et les journées passent si vite. Le chantier est monumental entre les mathématiques, le français, l’anglais, le sport, etc. Respecter les exigences institutionnelles des programmes est une chose, enseigner ce qui nous paraît essentiel pour former les citoyens de demain en est une autre.

Les Mamouchkas © 2015

Les Mamouchkas, 2015. © DR

 

Tu as lancé un appel aux dons sur KissKissBankBank pour pouvoir financer ce projet. Question pratique, à quoi servira largent récolté ? 

Suite à l’appel à projets autour des discriminations, l’Île-de-France qui nous a sélectionnés a financé à hauteur de 50% notre projet. La délégation régionale du ministère du droit des femmes nous a également subventionnés. Il a fallu ensuite aller chercher l’argent qui manquait. Pour cela, nous avons eu l’idée de lancer une cagnotte sur le site de crowdfunding Kisskissbankbank. Il nous manquait 2 600 euros pour payer l’impression de 500 boîtes, éditer les cartes, la règle du jeu, etc.

Nous avons aussi deux autres projets sur le feu. Si nous collectons plus d’argent, peut-être pourront-ils voir le jour. Il s’agit du catalogue de jouets pour faire travailler les classes sur la thématique des stéréotypes filles-garçons et d’un QCM des inégalités hommes-femmes avec un brin de « pari » pour pimenter la mécanique. Ce sera peut-être l’occasion d’un nouveau projet Kisskissbankbank ! Ce n’est que partie remise.

 

Finalement, cest par le jeu que lon éveille le mieux les consciences ? 

Le jeu n’est qu’un support. Les images parlent à l’inconscient, elles frappent l’imaginaire. Mais si derrière, il n’y a pas de mots pour les expliquer, cela ne sert à rien. L’important n’est pas de jouer, mais d’écouter et d’échanger avec les enfants.

Le Jeu pour Tous ©

Le Jeu pour Tous. © DR

Cette responsabilité doit être assumée par tout le monde, tou-te-s les adultes vis-à-vis des plus jeunes. Cela va des parents à l’assistante maternelle, en passant par les enseignant-e-s et les animateurs-rices. De ce fait, il est important de créer des outils pédagogiques de sensibilisation pour tou-te-s. Car avant d’imaginer transmettre à nos enfants des idées pour construire plus d’égalité, il faut d’abord prendre conscience de ces stéréotypes. Aujourd’hui, les inégalités font tellement partie du paysage que les gens finissent par ne plus les voir… Notre jeu des 7 familles est une façon amusante et intelligente de leur ouvrir les yeux.

 


Découvre tout le projet de Cécile Marouzé sur la page Facebook officielle, le site de l’association Le Jeu pour Tous, et n’hésite pas à aider le financement de cette belle démarche !