Elle marche Hanane Karimi, elle marche pour un féminisme antiraciste et libre de s’affirmer tel qu’il est. Au-devant d’une lutte multicolore, aux mille visages et de toutes les religions, elle s’élance à grands pas avec sa propre culture et ses croyances. Une femme forte, fière d’être musulmane et jamais fatiguée de prouver qu’Islam et féminisme peuvent avancer ensemble. 

 

Le féminisme intersectionnel, le féminisme de tous les combats. Celui qui n’exclut pas une telle ou un tel sous prétexte que la complexité du débat en ferait une lutte que l’on ne pourrait gagner. Hanane Karimi est doctorante en sociologie à l’université de Strasbourg au Laboratoire Dynamiques européennes, et son armure de combattante, elle la revêt chaque jour. Elle avance pour l’égalité, la liberté, pour un monde qui ne se contenterait pas d’inclure les plus privilégié-e-s. Militante, elle défend un féminisme antiraciste et son travail de recherches doctorales porte sur la capacité d’agir des femmes racisées et musulmanes en France, à partir de 2000. Un sujet qui malheureusement est encore trop souvent mis de côté.

Féminisme et religion musulmane ne sont pas pour cette femme engagée et déterminée des antagonistes, mais bien au contraire, des compagnons de route. Porte-parole des Femmes dans la mosquée et membre du collectif de la Marche des Femmes pour la Dignité qui a eu lieu le 31 octobre 2015 à Paris, Hanane Karimi s’engage et donne de la voix. La pédagogie et la patience qui la caractérisent ne nous dupent pas : « Ne me libérez pas, je m’en charge ! » mande-t-elle à tous les chevaliers sur leur beau cheval blanc qui la soupçonnent d’être opprimée malgré elle. Son voile, sa croyance, sa vie, son combat, elle les porte fièrement. Toujours sur le front, toujours en mouvement. Toutes en luttes, scande-t-elle ! Toi, moi, nous.

 

Le féminisme, c’est quoi pour toi ?

Hanane Karimi : Le féminisme, pour moi, c’est une quête de justice. C’est le refus d’accepter ou de se soumettre à des inégalités parce qu’elles seraient coutumières. Être féministe, c’est aussi refuser pour les autres, les logiques d’oppression ou d’exclusion que l’on vit en tant que femme sous prétexte de couleur, d’origine, de religion ou de sexe.

 

Quelle fut ta rencontre avec le féminisme ?

Dans ma culture populaire, il n’y avait pas de modèle féministe. Plus jeune, je ne me souviens pas avoir rencontré d’inspiration. Mais si je devais remonter le plus loin possible dans mes souvenirs, je dirais que l’héroïne du film Le bonheur au bout du chemin (réalisé par Kevin Sullivan, 1985) a été pour l’adolescente que j’étais un modèle de combativité. Malgré la pression sociale qui pesait sur ses épaules, Anne — une jeune fille rousse orpheline et perspicace — avait décidé de réaliser ses rêves.

C’est plus tard que j’ai rencontré le féminisme, en lisant un article paru sur Slate qui parlait de « féministe et musulmane ». J’ai d’abord été curieuse pour ne pas dire dubitative en voyant le titre, et au fur et à mesure de la lecture, je me rendais compte que l’article parlait de « moi », de celle que j’étais et des principes que je défendais. C’était très troublant de se découvrir ainsi « féministe ».

 

 

Ensuite, j’ai vécu une anecdote déconcertante qui a révélé mon quotidien sous un autre jour, et là, je dois remercier François de Singly. Entre mes trois enfants, mon rôle de mère active au foyer et mes cours de licence de sociologie par correspondance, je jonglais. Et un matin, j’ai volé deux heures à mes tâches domestiques pour aller réviser mes cours de sociologie de la famille. J’ai lu François de Singly, il analysait la répartition des tâches ménagères et j’avais bien compris tout ce dont il parlait. Je suis rentrée chez moi, et là, en ouvrant la porte à midi, je découvre une maison sens dessus dessous, les enfants n’avaient pas déjeuné, le repas n’était même pas envisagé, ils étaient tous encore en pyjama et la poubelle était devant la porte. Leur père trouvait qu’il n’y avait pas de quoi m’énerver.

Je crois que ce jour-là, j’ai réalisé à quel point j’avais parfaitement endossé le rôle de la mère-épouse-gestionnaire-femmedeménage-cuisinière à merveille ! Mais je ne voulais plus être cette superwoman qui avait des pouvoirs pour faciliter la vie des autres et qui oubliait de vivre sa propre vie !

 

Quelles sont tes actions au quotidien pour lutter contre les inégalités ? 

Quand on est féministe, malheureusement, on est jamais au repos. Je suis sensible à tous les détails du quotidien qui participent au sexisme ou au racisme. Sur les réseaux sociaux, je commente l’actualité en fonction de mon analyse féministe. Tout y passe : d’un événement public où seuls des hommes prennent la parole à un film que j’ai vu au cinéma et qui mérite d’être commenté. Le résultat est intéressant, car il met en lumière ces détails qu’on ne prend pas le temps de déconstruire et qui pourtant font sens.

Au-delà de cette activité de veille, je suis sociologue et très souvent amenée à parler du féminisme.

 

 

Quel est le livre indispensable que tu prendrais avec toi sur une île déserte ?

Je suis musulmane et je pense que j’emmènerais le Coran sur une île déserte. Moi qui adore lire, je sais à quel point on peut finir par se lasser de livres lus et relus parce qu’on n’y découvre plus rien. Donc au risque de paraître très clichée, j’emporterais le Coran qui est un livre  qui garde pour moi une grande part de mystère. Sur une île déserte, sans cahier des charges de lecture, je suis sûre que je pourrais le lire avec une liberté que seul offre le dénuement qui permettrait d’y découvrir des trésors pour apaiser mon âme isolée.

Ou alors, et là c’est la citadine assise à son bureau qui parle, je finirais peut-être par prendre avec moi un livre de survie pour les nuls !

 

Être une femme au XXIe siècle, c’est comment ?

Être une femme au XXIe siècle, c’est encore compliqué. Peut-être pas autant pour toutes. Je me souviens d’une journaliste qui disait lors d’un événement : « Encore un événement féministe ! Ouais bof ! » Bah c’est sûr que quand on est fille de cadres, qu’on vit à Paris et qu’on est blanche, la vie doit être plus simple. Parce qu’être fille d’immigrés maghrébins ouvriers, ayant grandi dans des barres HLM, sans loisirs organisés  ni études planifiées, c’est autre chose.

 

© DR

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Entre les attentes familiales, les illusions sociales, les sens interdits que l’on rencontre dans nos parcours personnels, scolaires et professionnels, il faut vraiment croire en soi pour ne pas renoncer. Et en 2016, je peux affirmer que l’école ne nous a pas armé-e-s pour faire face à autant d’épreuves pour se réaliser. D’ailleurs, ça ne fait pas partie de ses objectifs alors que nous y passons quinze ans de notre vie avant de devenir majeurs. Pareil, quasiment rien sur les mouvements féministes ou sur les inégalités. L’école, c’est un peu le monde de Zadig : « Tout va bien dans le meilleur des mondes ». Une fois que tu sors de ce cocon, la réalité est éprouvante.

Au XXIe siècle, on doit encore se battre en tant que femme pour ne pas être considérée comme une rebelle si on n’adhère pas à un idéal féminin serviable et obéissant, ou à un quelconque modèle choisi par des dominants pour nous. Pour exister en tant que femme racisée, on a donc besoin de deux fois plus de perspicacité. Et notre société n’a pas encore intégré des corridors nous permettant de nous protéger de tous ces barrages.

 


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Image de Une : © Alex Sandre

 


Un grand merci à toutes les femmes interviewées qui ont accepté très rapidement de répondre à nos questions ! Et comme il faut bien s’auto-féliciter de temps en temps – surtout quand on fait un travail titanesque en peu de temps et sur le rare que nous avons de libre : merci à Louise Pluyaud et Sophie Laurenceau pour leur aide précieuse, leur relecture et édition toujours précise et perfectionniste.