La photographe américaine Jane Evelyn Atwood a marqué les époques avec son travail toujours engagé, témoin figuré de réalités cruelles mais incontestablement humaines. Installée en France depuis plus de trente ans, l’artiste met en perspective son œuvre dans un livre paru aux éditions André Frère en 2015, dans lequel elle est interrogée par Christine Delory-Momberger. Avec ses récits photographiques vivants, elle a montré la vie derrière la vie : l’univers des prostituées parisiennes, celui des femmes dans les prisons, des légionnaires, des enfants aveugles, d’un homme atteint du sida… Tout au long de sa carrière, Jane Evelyn Atwood a mis l’art au service de la société, et la société au service de son art.

 

Comprendre et montrer

Entrer dans l’univers de Jane Evelyn Atwood, c’est accepter d’être bouleversé. Avec le temps, la photographe militante a laissé traîner son objectif un peu partout. Au cœur de lieux où la mise en scène n’est jamais (re)constituée, où la vie s’impose à vous dans sa vérité nue. Ses sujets évoluent au cœur d’environnements hostiles mais toujours extraordinairement sensibles. Elle n’est pas « femme photographe »*, simplement photographe. Son art reflète la condition humaine, ses plus obscurs recoins : marginalisée, précaire, fragilisée. Pour autant, sa vision est d’une grande bienveillance, empathique :

J’étais complètement névrosée, vraiment malade. Une jeune femme très perturbée qui ne pouvait rien faire, bloquée, incapable de s’exprimer.

Atwood a suivi une longue psychanalyse durant neuf ans pour tenter de saisir ce qui l’a construite, notamment son enfance et son adolescence dans le Midwest. À ses envies de liberté, ses parents diagnostiquaient une forme de délinquance en devenir. « Les filles de ma classe sortaient avec les capitaines de l’équipe de foot qui avaient trois ans de plus qu’elles. Deux ans après, elles se retrouvaient enceintes et se mariaient », raconte-t-elle. Une perspective d’avenir loin de convenir à l’artiste, qui ira finalement squatter les bancs du Bard College, près de New York. Elle y étudie le théâtre et les lettres et obtient son diplôme, bien décidée à ne pas emprunter le chemin qu’on lui avait préalablement tracé.

 

L’art du récit photographique

Malgré sa formation, ce n’est que lorsque son regard croisera celui de Diane Arbus au cours d’une rétrospective de cette dernière à New York que Jane Evelyn Atwood trouvera sa voie. Au fil des allées de l’exposition, elle prend connaissance du suicide de l’Américaine, aussitôt bouleversée par son parcours, sa création : « Là, devant ses images, j’ai ressenti un énorme choc et les photographies n’ont plus quitté mon esprit », indique-t-elle. Une révélation qui la pousse à s’inscrire à l’American Center du boulevard Raspail à Paris, où elle apprend à développer des films et faire des tirages en noir et blanc, comme son idole : « La première fois que j’ai vu une de mes photographies apparaître dans le bain révélateur, j’ai été tout de suite accro. »

Transvestite with Torn Stocking, New York City, 1966 © Diane Arbus

Transvestite with Torn Stocking, New York City, 1966 © Diane Arbus

Jane Evelyn Atwood se plaît à expliquer que chaque histoire commence par un élément visuel. Peu importe le support ou le média. Et c’est avec cela en tête qu’elle construit ses récits imagés. Lorsqu’elle achète son premier Leica grâce aux conseils de son ami Leonard Freed, elle sait qu’elle tient entre ses mains une boîte de Pandore. Une machine à faire du sens, au même titre que le langage parlé et écrit. Tout au long de sa carrière, elle résiste pour imposer son point de vue aux éditeurs et aux rédacteurs en chef qui la publie. Elle insiste sur l’importance du « mouvement d’une séquence photographique ». Ses clichés sont des journaux intimes :

C’est cette histoire que j’aime raconter, l’histoire des formes, des lumières ou des manques de lumière, des lignes, surtout quand c’est du noir et blanc.

Ici, aucun misérabilisme, juste la substance de ce qui est, la figuration véritable et totale de ce qui se déroule devant ses yeux. L’exposition brute et brutale de ce qui nous entoure.

 

Où l’on lutte, où l’on existe

Dans sa vie personnelle et professionnelle, la photographe s’est constamment battue. Ses démons passés, son combat avec l’alcoolémie, ses face-à-face avec elle-même et sa propre mortalité… Voilà ce qui peuple ses tirages. Elle conte parfois les souvenirs de son père violent et alcoolique, son affection pour lui, la relation qui la liait à sa mère et son manque cruel d’amour maternel. Toutes les scènes terribles qui ont pu marquer son enfance, et plus tard, son avortement clandestin… Une existence où lutte et réel se mêlent sans pouvoir se défaire l’un de l’autre.

Jane Evelyn Atwood, Le sauna de prison. Colonie de travail pour délinquantes juvéniles de Ryazan (Russie, EX URSS), 1990, courtesy In Camera Galerie © Jane Evelyn Atwood

Le Sauna de prison. Colonie de travail pour délinquantes juvéniles de Riazan (Russie, ex-URSS), 1990, courtesy In Camera Galerie © Jane Evelyn Atwood

Jane Evelyn Atwood réalise également des séries de photos sur la violence faite aux femmes, en montrant le quotidien d’Ukrainiennes venues s’occuper de personnes âgées en Italie (Badate, 2008). Durant dix ans, de 1989 à 1999, elle découvre aussi des prisons en Europe, en ex-URSS et à l’est des États-Unis (Femmes en prison, 1990). C’est là qu’elle apaise son jugement et réhumanise « l’autre », celle que l’on enferme et que l’on préfère oublier :

Des femmes qui sont déjà cassées dehors continuent en prison d’être traitées comme de la merde, expose-t-elle avec vigueur.

Durant cette décennie, elle s’arme de son stylo, obligée d’écrire pour témoigner, tant les situations auxquelles elle se retrouve confrontée sont nombreuses et désastreuses. Elle révèle que des quarante centres pénitenciers dans lesquels elle s’est rendue, les français sont probablement les pires : « Avant, il y avait un suicide par semaine dans les prisons françaises, maintenant c’est passé à deux », précise-t-elle à Christine Delory-Momberger. Et son travail a un impact au-delà du témoignage, puisque sa photographie d’une femme menottée alors qu’elle est en train d’accoucher – et qui illustre une campagne d’Amnesty International en 1993 – va permettre l’interdiction de cette pratique dans plusieurs États :

Maintenant que j’ai écouté ces femmes, j’ai compris que ce ne sont pas des monstres, ce sont des coups de folie, et les circonstances qui les ont amenées à commettre cet acte sont toujours très complexes. 

Providence City Hospital, Anchorage, Alaska, U.S.A. , 1993 © Jane Evelyn Atwood

Providence City Hospital, Anchorage, Alaska, USA, 1993 © Jane Evelyn Atwood

 

Rendez-vous en terres hostiles

Cette volonté de voir derrière ce qui est visible, Atwood l’amène aussi dans ses voyages. Elle n’hésite pas à aller au Cambodge où « le régime de Pol Pot et des Khmers rouges qui a suivi les conflits armés menés successivement par la France et les États-Unis en Indochine et au Viêtnam » a progressivement ravagé le pays (Sentinelles de l’ombre, Le Seuil, 2004). Elle y photographie les victimes des mines antipersonnel durant quatre ans – ainsi qu’en Angola, au Kosovo, au Mozambique et en Afghanistan –, laissées là après le départ des forces armées. L’artiste veut révéler les conséquences d’une guerre soi-disant terminée et effectue pour l’occasion ses premiers panoramiques, comme pour montrer l’étendue des dégâts et figurer « leur œuvre assassine [qui] en mutilant les civils », dépose une trace indélébile, alors « que la version officielle du déminage des pays concernés [est très] éloignée de la réalité ».

Mines antipersonnel, Angola, 2002, Courtesy In Camera Galery © Jane Evelyn Atwood

Mines antipersonnel, Angola, 2002, courtesy In Camera Galerie © Jane Evelyn Atwood

Derrière le rideau impeccablement repassé des messages institutionnels, l’honteuse vérité. Quelques années plus tard, c’est avec la même résolution farouche de montrer les retombées de situations catastrophiques qu’elle va photographier Haïti suite aux ouragans dévastateurs de 2004. Des catastrophes que les médias obsédés des breaking news oublient sans jeter un dernier coup d’œil. C’est l’un de ses rares projets en couleur, teintant la détresse d’un peuple qui vit dans la misère, le déni et l’indifférence généralisée.

Gonaïves, une ville déŽvastŽée par l'ouragan Jeanne en Septembre 2004, situé en Haiti © Jane Evelyn Atwood

Gonaïves, une ville haïtienne déŽvastŽée par l’ouragan Jeanne en septembre 2004 © Jane Evelyn Atwood

Par ailleurs, ses sujets n’en sont pas vraiment. Jane Evelyn Atwood s’applique à les découvrir après les avoir rencontrés. C’est bien pour cela que lorsqu’elle se lance dans une histoire, elle s’octroie du temps. L’exemple le plus flagrant étant sa série sur les personnes aveugles, qu’elle continue d’immortaliser encore aujourd’hui. Pour elle, il subsiste tant à relater, surtout concernant les enfants qui, selon ses propos, n’ont pas la tristesse des adultes et se voient habités d’une certaine grâce (Extérieur nuit, 1988).

Ses contes figuratifs ne connaissent pas le point final. Cela constitue l’une des singularités les plus fascinantes de ses reportages. Comme sa vie, ils sont brodés de perpétuels questionnements :

Ma photographie est une interrogation sur les choses et quand j’ai les réponses à mes questions, je n’ai plus besoin de continuer le travail. Les prisons, le sida, je les connais de A à Z, mais je reste toujours avec des interrogations par rapport à la cécité et la vraie question est : comment fait-on pour arriver à vivre sans voir et qu’est-ce qu’on voit en ne voyant pas ? 

Les aveugles, 1980 © Jane Evelyn Atwood

Les Aveugles, 1980 © Jane Evelyn Atwood

La cécité la fascine et pose en son cœur de nombreuses interrogations. Comprendre l’autre et sa perception du réel, c’est aussi appréhender le monde, ouvrir ses yeux et y inviter l’inconnu-e afin que l’ignorance ne puisse prétendre au dernier mot. 

 

Blondine et Jean-Louis

Certains travaux ont été plus difficiles à supporter que d’autres pour Jane Evelyn Atwood. Car ces vies qu’elle croise deviennent des parties importantes de la sienne. Des épisodes généralement synonymes de pertes. Ce fut le cas de Blondine, prostituée de la rue des Lombards dont elle a capturé le quotidien durant des années (La Maculée : Dialogues de nuit, J.-J. Pauvert/Ramsay, 1981). Figure à part, forte, unique travailleuse à ne pas avoir de mac, totalement indépendante, Blondine s’exécutait inlassablement. Une âme pure qui discernait immédiatement les gens authentiques de ceux qui ne l’étaient pas :

La prostituée est une femme qui utilise ses ressources naturelles pour pouvoir exister. Elle se met à la marge et sa vie est souvent dure. Je ne prends pas position pour ou contre la prostitution, du moment où ça se passe entre adultes consentants. Dans mon travail, je cherche à capter la dignité humaine d’une personne. Si une photo ne rend pas cette dignité, je la supprime.

Blondine, La Rue des Lombards, Paris, 1976-1977 © Jane Evelyn Atwood

Blondine, La Rue des Lombards, Paris, 1976-1977 © Jane Evelyn Atwood

Blondine a fait office d’exception pour Jane Evelyn Atwood. Tout comme Jean-Louis, le premier malade du sida à consentir de se faire photographier, et auprès de qui elle est restée durant quatre mois, jusqu’à sa mort le 26 novembre 1987 : « Par cette publication, par le courage de Jean-Louis et son consentement à se laisser photographier, et par ma persévérance, tout un lycée avait pris conscience de l’épidémie du sida. » À l’époque, une émission d’une heure et demie sur le sujet avait d’ailleurs été diffusée à la télévision française, avec comme invités Frédéric Mitterrand et Niki de Saint Phalle, laquelle avait rédigé un livre pour les plus jeunes sur cette maladie alors méconnue.

Jean-Louis – Vivre et mourir du sida, prix World Press Photo, 1987 © Jane Evelyn Atwood

Jean-Louis – Vivre et mourir du sida, prix World Press Photo, 1987 © Jane Evelyn Atwood

 

Réel et irréel

L’œuvre de Jane Evelyn Atwood apporte la preuve de l’influence considérable que peut avoir l’art sur le monde, tout en nous aidant à faire société. Confronté à l’une de ses photographies, il devient impossible de ressentir un sentiment de détachement. Il n’y a là aucune recherche de beau, ce qui prodigue quelquefois – et paradoxalement – à ses images des relents profondément lyriques :

Pour moi, la photographie doit réunir ces trois éléments que sont la composition, l’esthétique et le contenu pour créer une histoire exceptionnelle.

Une histoire guidée de sujets dont « le fil de la vie est tendu », afin de redonner à la photographie un rôle clé et indispensable : celui du témoignage. « Je ne suggère pas dans mes photographies, je ne m’exprime pas autour, je fais face. » Un rapport confrontationnel illimité, donnant lieu à une création artistique toujours juste, toujours vraie.

 


Jane Evelyn Atwood par Christine Delory-MombergerJane Evelyn Atwood par Christine Delory-Momberger

Maison d’éditionAndré Frère
Date de parution : 08/10/2015
Nombre de pages : 160 pages
Prix : 19,50 €

*Toutes les citations sont extraites de Jane Evelyn Atwood par Christine Delory-Momberger, éditions André Frère, 2015.