Bienvenue au XXIe siècle, ère moderne et progressiste dans laquelle les femmes sont les égales des hommes et où tous types de discriminations ont disparu… Non ? Même pas un peu convaincu-e ? Dire que le chemin est encore long pour que le monde devienne un endroit réellement égalitaire est un euphémisme. En parallèle d’une sombre histoire de harcèlement sexuel révélée en ce mois de mai, les journaux ont dernièrement fait leurs choux gras d’un incident impliquant des talons hauts. Et c’est à ce sujet que j’ai quelque chose à vous dire. 

 

En Angleterre, une jeune femme qui avait décroché un emploi de réceptionniste s’est fait licencier par son employeur car elle a refusé de porter des talons hauts sur son lieu de travail. « Lorsque je suis arrivée, on m’a interdit de travailler parce que je ne portais pas de talons hauts. J’ai exprimé ma surprise et ils m’ont expliqué que les chaussures plates ne faisaient pas partie du code vestimentaire pour les femmes », a raconté Nicola Thorp, 27 ans, au quotidien anglais Evening Standard. Difficile à croire et pourtant, cette raison ouvertement sexiste a bien été utilisée par son patron.

Le mythe du talon aiguille est tenace et contagieux. Adolescente, je me rappelle avoir tanné ma mère pour qu’elle m’achète une paire d’escarpins Louboutin. Les noires avec la semelle rouge, forcément. Autant te dire qu’elle n’a jamais voulu, à cause du prix vertigineux sans doute, et aussi peut-être de son aversion pour ces chaussures qui, selon elle, n’étaient pas appropriées pour « une fille de <mon> âge » et, surtout, pas franchement pratiques à porter. Mon rêve d’avoir l’air d’une « vraie femme », celle que l’on voit tapissée sur les murs des villes et les couvertures des magazines, s’est donc littéralement aplati sous les semelles de mes bottes de pluie.

Plus tard, j’ai cependant compris ce que ma mère voulait dire par « pas pratiques ». Je ne compte plus les déboires que j’ai eus en stilettos. Il y a d’abord eu cette situation très gênante où arrivant, cheveux au vent et sourire niais sur le visage, près d’un soupirant, mon talon s’est fait la malle. Un de mes plus beaux moments de gloire et de classe. Aujourd’hui, j’y vois là un signe pour me prévenir qu’avec lui, ça n’allait pas coller. Lors d’un autre rendez-vous amoureux, je suis allée chez un homme qui m’a demandé d’enlever mes chaussures. L’odeur âpre de mes pieds étriqués et lacérés par un escarpin de 8 cm de largeur ne semblait pas l’avoir dérangé. Mais je n’avais pas prévu que je marcherai sur une moquette blanche avec les pieds en sang. Trois petites gouttes et puis s’en vont… Enfin, il y a eu cette fois où, courant désespérément après un bus, mon talon s’est coincé dans une bouche d’égout. Résultat : une entorse à la cheville et une self-esteem au ras des pâquerettes. Déboires, vous avez dit déboires ?

Années 1920

Années 1920. © DR

Pourtant, les talons hauts sont censés « donner confiance en soi ». En tout cas, c’est ce que disent la plupart des blogs et magazines féminins. La blogueuse de Modechaussures.fr nous explique que les talons « donnent une vraie allure de déesse, on a l’air plus grande, plus mince et plus élancée. On est par conséquent plus sûre de soi et plus en confiance ». Une confiance en soi qui peut mener à une vie plus saine : « Quelques heures perchée sur des talons équivalent à une séance d’abdos fessiers », nous indique Hélène André sur le site Belle, belle, belle. L’affaire du siècle, donc. Sans compter qu’« avec des talons hauts, tu fascineras 99 % des hommes, qui se demanderont comment tu tiens là-dessus » (par conséquent, les 1 % restants t’apprécieront à ta juste hauteur), que « tu auras l’air d’une créature fragile et mystérieuse » et que « tout aura l’air plus abouti » (et c’est un homme qui t’explique tout ça, il est important de le préciser). Pour résumer, en talons plats, tu parais à moitié finie seulement, ce qui donne à ton boss une bonne raison de te licencier. Question de hauteur, tu vois. On en viendrait presque à regretter l’époque où tout le monde portait des sabots.

La couverture du Time Magazine du 27 janvier 2014 utilise, comme beaucoup d'autres journaux, le talon pour figurer une féminité écrasante, habituellement associée aux working girls. © Justin Metz

La couverture du Time Magazine du 27 janvier 2014 utilise, comme beaucoup d’autres journaux, le talon pour figurer une féminité écrasante, habituellement associée aux working girls. © Justin Metz

Chaque femme est libre de vivre sa féminité comme elle l’entend, de la définir selon ses propres critères. Chaque femme est libre de faire ce qu’elle veut. En cela, si certaines se plaisent à porter des talons hauts, c’est bien entendu leur choix. Émancipation féminine et talons sont totalement compatibles. Mais personnellement, à force de gamelles et autres souffrances, j’ai pris conscience que les magazines féminins n’avaient pas toujours raison. Que jamais je ne m’étais demandé si l’envie de porter des chaussures comme celles-ci venait réellement de moi ou bien d’autre chose, de moins personnel.

Une femme en talons aiguilles n’est pas le modèle féminin pour tout le monde. Mon degré de féminité ou de prestance ne se mesure pas aux centimètres qui me séparent du sol. Et quand j’entends Christian Louboutin affirmer : « Plus c’est haut, mieux c’est. C’est une question d’habitude. D’une certaine façon, les talons hauts donnent du pouvoir aux femmes », l’adolescente que j’étais pouffe de rire en se demandant à quand remonte la dernière fois où M. Louboutin a porté l’une de ses paires de chaussures. Quant à la femme que je suis aujourd’hui, elle a décidé de ne plus obéir au diktat de la hauteur, ni de chercher à correspondre à un fantasme à l’origine très masculin dans lequel elle ne se retrouve pas. Ma féminité est ailleurs, et elle a décidé d’arrêter de se prendre les pieds dans le plat.

Merveilleuse Viola Davis.

Merveilleuse Viola Davis.

J’ai aussi abandonné ce désir idiot de vouloir ressembler à Catherine Tramell, femme fatale perchée sur deux pics à glace. Sharon Stone, qui l’incarne à l’écran, et les stars de cinéma qui défilent en ce moment sur le tapis rouge du festival de Cannes me font désormais moins rêver. À chaque pas qu’elles font, je redoute la chute en me disant que ce sont décidément de sacrées bonnes actrices puisque aucune expression de douleur ne se lit sur leur visage. Mais les choses ne se passent pas toujours aussi bien. À Cannes, la plupart des femmes, souvent moins connues que les premières, n’ont pas le choix, car si talons plats il y a, c’est l’interdiction de la montée des marches assurée… L’année dernière, des invitées qui portaient des chaussures plates se sont bel et bien vues refuser l’accès à la projection officielle d’un film parce que la hauteur de leurs talons n’était pas suffisante. Que ce soit à cause d’un excès de zèle ou pas, cette situation absurde et scandaleuse n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Rick and Morty, saison 2, créée par Justin Roiland et Dan Harmon, © Adult Swim

Rick and Morty, saison 2, créée par Justin Roiland et Dan Harmon. © Adult Swim

Heureusement, des femmes se rebellent contre ce code vestimentaire dicté depuis toujours par une société qui ne voit la féminité qu’à travers le regard des hommes. Celle qui vient récemment de s’illustrer dans ce rôle est Julia Roberts. Au lieu de porter des talons de 16 cm, comme le veut la tradition, Pretty Woman a enfreint les règles tacites et défilé sur le tapis rouge pieds nus. Elle n’est pas la première a avoir bravé les interdits à la seule force de sa voûte plantaire dénudée, pourtant, en 2016, cela reste encore un geste fort. Tristement, nous en sommes toujours là. C’est-à-dire dans une société où exister comme on l’entend devient parfois la manifestation d’un véritable engagement. Un petit pas pour les pieds, un grand pas pour l’égalité !

 


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