Anissa Lalahoum est une artiste autodidacte. Elle s’est acharnée pour apprendre à peindre par elle-même et trouver son style. Ses tableaux sont un joyeux mélange de colorations, travaillées avec des écritures arabes calligraphiées, incrustées. Deuxième Page a été à la rencontre de cette peintre atypique, qui nous parle de son parcours et de sa vision du monde.

 

Employée de banque depuis des années, Anissa Lalahoum fait un burn-out en 2015. Elle décide alors de changer de cap, et c’est la peinture qui s’impose à elle, comme une sorte de renaissance. Elle apprend à peindre seule, avec des bouts de bois pour pinceaux, et dessine des tableaux emplis de couleurs qui marient l’art abstrait à la tradition de la calligraphie arabe. Ici, le texte se confond en arabesques qui fusionnent avec différentes teintes pour offrir des toiles aux allures mystiques. Celles-ci lui permettent enfin de se découvrir et encouragent son audience à faire de même, pour « aller à la rencontre de soi au sein de cette grande unité ».

 

Pourquoi la peinture ?

J’ai commencé à peindre environ six mois avant mon burn-out, en janvier 2015, alors que je travaillais dans une banque. J’étais en quête du tableau idoine, un tableau que je reconnaîtrai une fois que je l’aurai dessiné. C’est comme quand l’on rencontre quelqu’un-e, et qu’on ne sait pas pourquoi mais qu’on sait que c’est cette personne-là. C’est tout, c’est comme ça !

À l’époque, mes peintures n’étaient constituées que de couleurs. Comme j’ai passé ma petite enfance en Algérie, j’ai pris l’habitude de griffonner des mots et des phrases en arabe. Pendant un brunch, l’une de mes copines m’a vue écrire en arabe et m’a dit qu’elle adorait le résultat. J’ai eu une révélation : je devais faire des tableaux avec des écritures.

Inbroglio, acrylique sur toile, 2015 © Anissa Lalahoum

Imbroglio, acrylique sur toile, 2015. © Anissa Lalahoum

Plus tard, pendant une soirée entre ami-e-s, j’ai montré mes toiles à une connaisseuse, qui m’a dit que je n’avais aucun talent. J’ai alors peint toute la nuit, de colère. C’est durant cette nuit que j’ai peint les premiers tableaux qui m’ont plu et qui avaient du sens. À partir de ce moment-là, je peignais dans ma cuisine tous les week-ends. C’était vraiment un exutoire, j’écrivais mon histoire, des textes entiers dans mes peintures, j’avais une véritable envie de m’exprimer.

Mais un matin, mes mains se sont paralysées sur mon clavier, au travail. C’était le début de la fin, le burn-out. On met beaucoup de temps à renaître à partir de là.

 

À votre avis, comment peut-on s’en sortir lorsque l’on fait un burn-out ?

En général, il est en gestation depuis plusieurs années avant de se déclarer. Lorsque le burn-out s’est installé, on est en perte d’énergie et on a besoin de retrouver sa joie de vivre. Cela passe par de petites choses : se connecter à la nature, à soi-même, plus de rires et de joie… C’est finalement ce que nous devrions tous faire !

Il faudrait mieux détecter ce phénomène, qui ne concerne pas exclusivement les travailleurs et les travailleuses : les enfants, les femmes au foyer sont également touché-e-s. L’épuisement est général. La seule chose qui peut le prévenir, c’est de prendre du recul, une pause, pour comprendre que personne n’est indispensable. Il faut remettre les choses en perspective. Le travail est important, mais il n’y a pas que ça.

1001 viages, acrylique sur toile, 2015 © Wissam Jouini

1001 visages, acrylique sur toile, 2015. © Anissa Lalahoum

Il faut aussi prendre en considération le fait que nous travaillons au sein d’un système qui ne nous demande pas notre avis, nous broie et nous demande même parfois d’exécuter des tâches qui vont contre nos valeurs. C’est difficile car l’on est alors obligé-e de couper sa conscience, on agit sans arrêt à l’inverse de ce que l’on aimerait faire dans le but de garder son travail. En plus, en entreprise, on ne fait pas de la gestion d’êtres humains, mais de la gestion de postes. Cela veut dire que l’on attribue les emplois sans regarder si le métier correspond à la personne.

 

Est-ce que peindre est un exutoire ?

Je n’aime pas le terme « exutoire », je dirais plutôt que c’est l’expression du moi véritable. Lorsque j’ai commencé à peindre, une nouvelle personne est née, une personne que je ne connaissais pas et qui ressemblait à la véritable Anissa, muselée au sein d’un système dans lequel elle ne se reconnaissait pas. Aujourd’hui, c’est compliqué d’être vraiment soi-même. On ne peut pas sortir du rang, sinon l’on est catalogué-e ou marginalisé-e. La peinture, au contraire, est un langage universel que tout le monde comprend et qui exprime ce que l’on a en soi, mais que l’on ne sait pas toujours formuler.

 

La peinture est-elle devenue votre mode d’expression ?

L’art est un moyen d’être pleinement moi-même. Il ne me permet pas seulement de m’exprimer, c’est aussi un moyen de me découvrir, cela va au-delà de l’expression telle qu’on la conçoit aujourd’hui. S’exprimer, c’est souvent diriger notre expression vers l’extérieur, hors de soi. Tout mon travail implique, au contraire, de découvrir l’intérieur de notre être. Les gens me disent souvent qu’ils ne savent pas pourquoi ils aiment telle ou telle de mes peintures. Elle leur parle, même si c’est dans un langage qu’ils ne connaissent pas. S’imprégner d’un tableau, c’est aller au-delà des mots, c’est une expérience imprimée dans le subconscient.

El 3alem, acrylique sur toile, 2016 © Anissa Lalahoum

El 3alem, acrylique sur toile, 2016. © Anissa Lalahoum

L’objectif ultime n’est pas de délivrer un message, mais d’aller vers l’union, la communion, la fraternité et, en même temps, d’aller à la rencontre de soi-même au sein de cette grande unité.

 

Comment avez-vous fait pour vous construire en tant qu’autodidacte ?

C’était difficile ! Je ne suis pas issue d’un milieu d’artistes. On avait un livre sur Delacroix à la maison, une reproduction de Corot dans le couloir… Mais pas plus. Quand j’allais dans des musées, j’étais toujours perplexe devant La Joconde ou les toiles de Picasso. Je ne comprenais pas pourquoi on s’extasie dessus ! Quand j’ai commencé à peindre, je sentais que je n’avais aucune légitimité. Je ne connais pas les « bonnes » techniques, je ne peins même pas avec des pinceaux, mais avec des bouts de bois, ni forcément sur des canevas, parfois par terre, sur les murs… Finalement, le fait de ne pas être experte m’a permis de découvrir l’art par moi-même. Une œuvre est toujours plus complexe que ce qu’elle paraît. C’est quelque chose que j’ai compris en faisant de la peinture.

 

Votre peinture est porteuse de messages calligraphiés en arabe, mais qui sont brouillés, cachés. Pourquoi adoptez-vous cette démarche ?

Je peins de manière frénétique. Je peins et je repeins, comme pour incruster les mots, comme lorsqu’on écrit 100 fois la même ligne. Le texte initial s’efface, il devient impossible à lire. Soit les spectateurs et spectatrices ressentent ce que j’ai voulu dire, soit ils et elles interprètent la toile de façon personnelle et se l’approprient.

Anissa tenant son tableau Karako 2.0 © Anissa Lalahoum

Anissa Lalahoum tenant son tableau Karako 2.0. © DR

Je ne choisis ni les couleurs ni le texte avant de peindre : c’est l’expression pure de mon âme ou de mon subconscient (selon que l’on soit spirituel-le ou cartésien-ne !) qui s’exprime. Devant une toile, l’âme de la personne qui la regarde la flashe et reçoit un message qu’elle seule peut recevoir. C’est le QR Code de l’âme.

 

Vous faites appel à la tradition de la calligraphie arabe dans vos tableaux. En quoi votre héritage algérien est-il une source d’inspiration ?

J’ai toujours gribouillé en arabe, mais le recours à la calligraphie s’est imposé à moi. Il n’y a pas eu de préméditation. Il y a des choses que l’on ne maîtrise pas, c’est comme ça et on ne sait pas pourquoi. Mes toiles ne me représentent pas moi uniquement, mais toute une génération, une humanité plurielle et sans frontière, en train d’éclore.

Sound of life, acrylique sur toile, 2016 © Anissa Lalahoum

Sound of Life, acrylique sur toile, 2016. © Anissa Lalahoum

Il est important d’être conscient-e de ses racines, mais celles-ci ne renvoient pas à un tout immuable. Elles devraient nous permettre de nous enraciner là où l’on veut. Je suis d’origine algérienne et j’ai grandi en France. J’ai une double culture, mais je ne me sens pas appartenir qu’à deux pays seulement, je suis citoyenne du monde.

 

Comment vivez-vous cela, alors qu’il est de plus en plus difficile d’être accepté-e lorsque l’on revendique une identité différente ?

Je ne peux qu’ouvrir mon cœur de la façon la plus universelle possible, mais je ne peux pas garantir que les personnes qui voient mes tableaux les verront tels qu’ils sont. Je ne peux pas empêcher certain-e-s de me mettre dans une case – peut-être ces gens ont-ils leur passé, leurs raisons. Mais ce que je veux transmettre, c’est l’amour et la paix. Nous avons perdu le sens du mot « amour », mais je veux que l’on s’en souvienne, car l’amour est inconditionnel.

J’ai vu un court-métrage mettant en scène l’accident d’un homme avec des idées arrêtées sur la diversité. Peu importe qui est victime d’un accident, notre premier réflexe d’être humain est d’aller lui porter secours. Nous avons cette humanité au fond de nous. Elle peut être masquée par l’idéologie, mais elle ne disparaît jamais. Même les gens les plus extrêmes ont cet amour au fond d’eux. Je crois en cette humanité-là. Même quand le monde va mal, il faut décider d’aller bien et de croire en cette humanité.

 


Image de une : Anissa Lalahoum tenant son tableau Le marché de l’art a faim. © DR


Toutes les infos sur le travail d’Anissa Lalahoum sont disponibles sur son site officiel.