La justice sera sociale ou ne sera pas : voici comment le collectif Féministes contre le cyberharcèlement pourrait se définir rapidement. Il nous raconte son combat dans une interview militante et nécessaire.

 

Féministes contre le cyberharcèlement est un collectif féministe intersectionnel, autrement dit inclusif : «Un féminisme qui admet que certaines identités ou apparences peuvent être vectrices de discriminations.» Les femmes derrière ce projet sont issues de milieux variés − des étudiantes en histoire, droit ou psychologie −, mais sont toutes (afro)féministes et impliquées dans la vie associative. Leur engagement fait corps avec leur volonté de lutter contre les intolérances, qu’elles soient racistes, misogynes, LGBTQIA-phobes, classistes ou capacitistes. Si l’on devait synthétiser leur combat en deux mots : justice sociale.

À l’ère du digital, où nos identités sont absorbées sur Internet, sans que nous en ayons quelquefois connaissance, se battre contre le harcèlement en ligne est une priorité. Les plus jeunes sont plus que quiconque vulnérables aux risques qui entourent l’utilisation des smartphones et des réseaux sociaux. Apprendre à se protéger est une entreprise de longue haleine, et il y a parfois des situations qui dépassent notre propre volition. Le gouvernement a notamment lancé un numéro vert (0800 200 000) et un site assez complet, destinés à toutes et à tous. 

Pourtant, au-delà des démarches institutionnelles, il est également indispensable que des réseaux de veille agissent sur le Net. Cela permet aussi de savoir se défendre et d’espérer un Web plus sûr à l’avenir. En cela, Féministes contre le cyberharcèlement fait un travail colossal dans le but de prévenir, dénoncer et aider chacun-e face à ce problème grandissant. La convergence des oppressions étant réelle, leur militantisme est d’autant plus pertinent. Car le cyberharcèlement n’est pas aléatoire : il est bien souvent guidé par l’origine, l’âge ou la classe sociale des personnes harcelées, lesquelles ont «très peu d’accès au droit des victimes et n’ont pas conscience d’être des justiciables».

Pour le collectif, le «cyberactivisme est nécessaire à la lutte féministe plus traditionnelle. Il permet à des causes invisibilisées, parfois même dans les espaces féministes, de trouver une audience et un retentissement fort.» Il suffit de regarder les actualités, et particulièrement la révélation récente des cas de cyberharcèlement sur les forums de Jeuxvideo.com pour appuyer ce point de vue (il faut d’ailleurs lire le témoignages des victimes). Les exemples sont tristement nombreux : il y a eu les attaques contre la golfeuse Paige Spiranac, des agressions en ligne à l’égard d’enseignant-e-s, le suicide de Juliette, seulement âgée de 15 ans, après la publication d’une photo intime sur Internet, ou celui de Tiziana Cantone, après la diffusion d’une sextape sans son accord, ou bien encore l’arrêt d’un comics et le départ des réseaux sociaux de son auteure, Chelsea Cain, épuisée des raids misogynes menés à son encontre. Et la liste est non-exhaustive. Il nous paraît donc primordial de communiquer sur cette triste réalité, puisqu’il semblerait que personne ne soit à l’abriCoumba Samake, Johanna Benamrouche et Wissale Achargui ont accepté de répondre à nos questions.

 

Le féminisme, pour votre collectif, c’est quoi ?

Johanna Benamrouche : pour nous, le féminisme est par définition intersectionnel. C’est chercher un chemin propre à soi, qui permette la pleine expression de sa liberté et de son individualité. Celui-ci varie selon les oppressions vécues − capacitisme, racisme, classisme, LGBTQIA-phobie… −, qui se couplent à celles que l’on expérimente en fonction de notre genre.

Personnellement, je suis reconnaissante envers ma mère, car elle me l’a enseigné sans le savoir. En tant que femme maghrébine appartenant à la communauté LGBTQIA et issue d’une famille musulmane, elle est un grand modèle pour moi. Elle a su se créer une voie alliant émancipation, respect des traditions familiales et vie de mère. Elle a toujours aidé les femmes et les minorités qui en avaient besoin autour d’elle, avec tolérance et combativité.

© VsCyberH

 

L’une d’entre vous veut-elle nous parler de sa rencontre avec le féminisme ?

Coumba Samake : j’ai découvert le féminisme au lycée, en terminale plus précisément. Je me suis d’abord intéressée au mouvement militant sur les réseaux sociaux – notamment Twitter –, et j’ai rencontré des afroféministes. Elles m’ont fait découvrir un féminisme intersectionnel et pluriel, dans lequel j’étais enfin représentée. Celui-ci a aussi du sens par rapport à notre combat centré sur le digital, si prégnant dans nos vies aujourd’hui. On peut y trouver du positif comme du négatif, et nous sommes là pour laisser le positif s’exprimer, en créant un endroit sûr au sein duquel tout le monde aurait sa place.

 

Quelles sont vos actions au quotidien pour lutter contre les inégalités ?

Coumba Samake, Johanna Benamrouche et Wissale Achargui : notre mission est simple et se divise en trois axes. Premièrement, observer les inégalités, lire et s’informer sur leur terreau de développement, étudier l’histoire… Ceci afin de mieux comprendre la nécessité d’une réflexion intersectionnelle.

Deuxièmement, questionner, écouter et laisser la parole aux concerné-e-s, ce qui nous permet de déconstruire ce que le système nous a enseigné et d’apprendre à être un-e véritable allié-e. La parole des concerné-e-s ne peut se libérer que si elle n’est pas remise en question et valorisée. On essaye de le faire au maximum.

Enfin, dernièrement, demander de l’aide, en apporter et collaborer dans un souci constant de bienveillance. On peut ainsi faire bouger les lignes à plusieurs, et nourrir notre intelligence collective. En somme, on tente de s’unir à des allié-e-s sûr-e-s (ce que nous essayons d’être également) et de s’exprimer librement, tout en cherchant des voies d’action.

« Et si on éduquait les garçons ? Remettre le monde À L’ENDROIT. Éduquer les garçons à ne pas commettre de violences à l’encontre des femmes, plutôt que d’enseigner aux filles comment tenter d’y échapper en les culpabilisant au passage. » © Monsieur Q

 

Quels livres indispensables nous recommanderiez-vous dans le fameux scénario de « l’île déserte » ?

Coumba Samake : c’est une question très difficile, mais je vais dire La Famille Hudson de Virginia C. Andrews. La série raconte la vie d’une jeune afro-américaine qui habite dans une banlieue pauvre de Washington et qui va apprendre qu’elle est en fait métisse. Elle finit par rencontrer sa mère blanche, qui lui fait découvrir un milieu blanc et raciste dans lequel elle doit se faire une place.

Wissale Achargui : Americanah, de l’auteure nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. C’est un chef-d’œuvre complet, qui aborde tout : la sexualité, le rapport au corps et aux cheveux, les relations amoureuses, les diasporas, les études, le monde du travail.

Chimamanda Ngozi Adichie. © DR

 

Être une femme au XXIe siècle, c’est comment ?

Johanna Benamrouche : idéalement, on devrait pouvoir être libres de nos choix, libres de nous définir, avec le droit de nous exprimer et de mener notre vie selon nos aspirations personnelles et professionnelles. Malheureusement, la place des femmes au XXIe siècle dépend beaucoup de leurs privilèges – notamment de classe et d’origine – et ne peut être généralisée par une punchline inspirante.

Selon nos chances et les cartes que l’on a en main, on peut avoir la possibilité d’être en « quête de soi-même » et de lutter pour s’affranchir du patriarcat. Par exemple, pour nous sentir tout autant protégées et respectées que les hommes au travail, dans nos vies de famille ou dans la rue. En fonction des oppressions auxquelles on doit faire face en plus de celles de genre, on peut se confronter au système aliénant et ancestral du patriarcat certes, mais également à celui d’une société postcoloniale validiste et cisgenrée – entre autres. Et là, la « quête de soi-même » paraît bien plus complexe et ramifiée… Pour moi, être une femme au XXIe siècle est vraiment une histoire de combat.

 


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Image de une : © VsCyberH