J’ai perdu mes lunettes depuis une heure, les rondes, celles qui me font ressembler à un hibou. Je les avais posées sur le bureau, en haut de l’escalier, j’en suis sûr, elles étaient près du pot à crayon, et d’un coup, elles n’y étaient plus. « Les lunettes, c’est sur le nez », maman ne cessait de le répéter. J’en ai copié des lignes « je dois porter mes lunettes sur mon nez et pas dans ma main », ou quelque chose comme ça.

J’ai perdu mes lunettes depuis un jour, et il y a comme une pression sur mon front. J’ai perdu mes lunettes depuis une semaine, ma tête est un volcan au bord de l’éruption et mes yeux se ferment tout seuls, peut-être parce qu’ils ne maîtrisent pas le phénomène de convergence oculaire. Le contour des choses me semble imprécis, mais c’est sans doute une impression, une petite angoisse passagère.

J’ai perdu mes lunettes depuis deux semaines, et ma tête me fait mal seulement par intermittence, parfois ça m’empêche de réfléchir, et ce n’est pas si mal, c’est apaisant d’une certaine façon.

J’ai perdu mes lunettes depuis un mois maintenant. Avant, tout semblait vif, aujourd’hui les couleurs sont bien fades, comme sur une photocopie. Je ne lis plus vraiment. Je n’en ai pas envie de toute façon. C’est triste, mais c’est comme ça. Tout manque de goût, comme un plat industriel.

J’ai perdu mes lunettes depuis bien trop longtemps, le volcan dans ma tête est presque éteint maintenant, il tousse encore parfois. Mes yeux aussi se reposent enfin ; les aiguilles qui piquaient mes iris s’en sont allées. Enfin, enfin ! Je crois que je ne vois plus rien.

Premier bleu, c’est étrange cette parfaite obscurité. J’ai impression incessante d’une attente au bord d’un gouffre à chaque pas ; je touche les choses, je les découvre à nouveau. Septième bleu, et je me cogne, et je tombe, et je m’écorche, et je sombre. Je me relève, et par réflexe, je regarde autour de moi. Évidemment, je ne vois rien. Première coupure, je m’habitue, pas à pas, à ma vie tactile, je reconnais les matières, je saisis la subtilité des imperfections les plus petites, encore plus petites. Première fracture, en tâtant le sol pour me relever, je tombe sur ceci, plastique et verre, rondes aux carreaux, fines en branche, finalement, elles n’étaient sans doute pas sur le bureau.

 


Image de une : © Kim Keever