À l’abri des balcons, on observe la vie d’en face, incapable de percer ces bulles de réalités. Un Mémorandom qui évoque l’absurdité du monde, entre Casablanca, Donald Trump, et Paris.

 

En bas de ma fenêtre, ou devrais-je dire sous l’aile bétonnée de mon balcon, la vie s’anime constamment. On dit que c’est « côté rue ». Côté bruit, côté pollution, côté cris, côté alcool, côté marché, côté vie, côté mort, aussi. Ce balcon, les sensations qu’il me procure ne sont pas déterminées par sa situation géographique. Il surplombe le goudron parisien, mais pourrait tout aussi bien se trouver à Jakarta ou à Berlin.

Tou-te-s les propriétaires de balcons-côté-rue le savent, il y a des moments dans une journée, ou dans une nuit, plus favorables à ce que vous lui fassiez l’honneur de votre présence. Comme se lever à 5 heures du matin, armé-e d’un café, dans le silence total et angoissant d’une capitale presque morte. Presque, parce que pas vraiment. Le brouhaha constant des villes nous fait oublier que le silence demande plus que le répit des klaxons. Quand arrive le week-end et que je travaille, j’aime me lever si tôt qu’en me penchant sur la rambarde pour observer la vue, je ressens l’émotion si particulière d’une fin de tout. Il n’y a plus d’autres réalités que celle-ci : moi, là, en pyjama, mon café fumant dans la tasse, et la tasse dans ma main. Les yeux des autres ne me font plus exister, simplement la lumière des lampadaires.

J’écoute un podcast de France Culture, ça parle écologie et justice sociale. Il y a toujours quelque chose d’absurde à consacrer du temps à un sujet de réflexion quand, au même moment, des hommes comme Donald Trump s’acharnent à déterminer notre avenir par un concours de virilité à échelle mondiale. Je repense à ce dessin dans le New Yorker, où l’on voit Trump en Humphrey Bogart, dans la scène culte de Casablanca, disant « We’ll always have Pittsburgh » sur le tarmac de l’aéroport, face au visage énamouré d’Ingrid Bergman. Tout dans ce dessin est parfait. L’objet culte des belles heures du cinéma américain parodiées pour souligner l’absurdité du film historique qui se déroule dans le monde réel. La fiction a enfin rattrapé la réalité. Et les autrices et auteurs de science-fiction sont aujourd’hui sans emploi.

Il semble que tous ces hommes au pouvoir œuvrent infatigablement pour faire rimer idéal avec utopie quand il s’agit de notre monde. Et finalement, ces pensées futiles mais nécessaires me ramènent toujours sur mon balcon. Il est 6 heures, et je distingue la silhouette de quelqu’un. Le troisième balcon sur la gauche, dernier étage. Trop loin pour deviner son visage, assez près pour voir la cigarette qu’il porte à sa bouche par réflexes réguliers. Son temple, son balcon, c’est un refuge pour fumer. Un prétexte à penser. Je me demande si lui aussi écoute les podcasts de France Culture et s’il pense à Casablanca, à Trump et à la distance qui nous sépare.

Y a-t-il un long-métrage plus éloigné de l’absurdité de nos sociétés d’aujourd’hui que Casablanca ? Ou plus juste, dans une époque où les pas en arrière semblent déterminer le sens de la marche ? Il semblerait que ce soit ce décalage dans lequel nous vivons aujourd’hui, entre idéal et absurde réalité, dans une tension surréaliste où les repères sont des mirages qui s’effacent à notre approche. Il ne nous reste alors que les autres, ces silhouettes sur les balcons, ces passant-e-s dans le métro, ces cyclistes enthousiastes, ces refuges mentaux et matériels. Ces ami-e-s qui nous entourent, ceux et celles que l’on ne connaît pas. Il ne nous reste que le pouvoir de l’empathie, comme si la vie se transformait peu à peu en vaines tentatives, celles d’échanges – de paroles, de regards – et de mise à mort des slogans qui nous inondent.

Pourras-tu rejoindre l’autre, sur son balcon, et tenter de le comprendre ? Et lui demander, dans un souffle : « Ça va ? »

 


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