Le 25 novembre 2017, Emmanuel Macron a prononcé un discours visant à dénoncer les violences faites aux femmes. Cette déclaration officielle était aussi là pour annoncer l’égalité femmes-hommes « grande cause du quinquennat ». De bien belles intentions. Mais ce discours vient, comme trop souvent, en réaction à quelque chose. Le fait qu’un président de la République française fasse un commentaire si long sur le sujet nous semblait cependant être une bonne raison d’en analyser la – maigre – substance. Que pouvons-nous attendre de l’État aujourd’hui en matière de violences sexistes ? Si l’on en croit notre président (et qui croire d’autre que Jupiter himself ?), pas grand-chose.

 

Alors que le féminisme semble aujourd’hui se populariser en France, il est crucial de rester vigilant-e-s face aux corporations, entreprises et institutions qui pourraient chercher à l’instrumentaliser à des fins opportunistes et parfaitement intéressées. Entre la propagation du féminisme marketé sur nos terres françaises et celle d’autres groupes réactionnaires s’appropriant une lutte trop longtemps décriée, les tentatives de récupération sont de plus en plus nombreuses. Le risque ? Perdre du terrain dans nos luttes alors que nous croyions en avoir gagné, nous faire cramer à petit feu comme la célèbre grenouille.

Aussi, quand notre président nous propose un long discours défendant les droits des femmes, il est d’une importance fondamentale de se poser la question : si pour la première fois, un président français parle de la cause des femmes aussi longtemps et avec tant de zèle, est-ce un réel progrès dont nous pouvons légitimement attendre des résultats et des avancées ? Ou est-ce un simple coup médiatique visant à surfer sur la vague du moment pour mieux s’attirer la faveur des citoyen-ne-s à peu de frais ?

Les féministes réclament depuis longtemps un certain nombre de démarches pour faire avancer l’égalité femmes-hommes. Et à la veille de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le président Macron avait été directement interpellé par ces dernières avec le hashtag #SoyezAuRdv. Leurs demandes ont-elles été entendues ? Quelles mesures a-t-il vraiment proposées ? Lesquelles ont un rapport avec ce pour quoi les associations se battent depuis des décennies ? Et enfin, tout aussi important : quels messages véhicule ce discours ? En somme, Emmanuel Macron est-il un véritable allié des féministes ?

 

Le gouvernement En marche nous fait-il faire du surplace ?

« Ce sujet [les violences faites aux femmes, ndlr] m’avait à plusieurs reprises interpellé, il était, il faut bien le dire, beaucoup moins dit, beaucoup moins raconté ; il y avait une part épaisse de silence. »

Les femmes ne se sont jamais tues. Personne ne voulait les entendre, c’est différent. Et surtout pas nos structures gouvernementales et institutionnelles. Comprendre les nuances et les implications du discours d’Emmanuel Macron demande de le contextualiser. De prendre en considération les (non-)actions de son gouvernement en matière de droits des femmes et de justice sociale.

En premier lieu, il est donc intéressant de faire un saut dans le passé. Et de revenir plus particulièrement au 28 avril 2017, lorsque Emmanuel Macron, alors candidat à la présidentielle, avait annoncé la création d’un ministère plein et entier des Droits des femmes, au cours d’un meeting. À la place, après son élection, nous avons finalement eu droit à un secrétariat d’État dédié à l’Égalité femmes-hommes, emmené par Marlène Schiappa, sous l’autorité directe du Premier ministre.

Loupé.

Le président avait également indiqué à l’époque qu’il aurait pu être question d’une Première ministre, ce qui aurait été un signal fort. Mais comme à l’accoutumée, c’est bien un homme, Édouard Philippe – lequel n’a jamais fait du combat pour l’égalité femmes-hommes une priorité –, qui a été nommé. Cela n’a d’ailleurs pas manqué de faire réagir nombre d’associations féministes. Et à juste titre, étant donné que le gouvernement Philippe I ne comptait qu’une seule femme à un poste régalien : Sylvie Goulard, ministre des Armées.

Ces différences entre discours et actions sont habituelles pour le gouvernement Macron, qui nous a fait la démonstration de ses priorités à de multiples reprises. Sans surprise, la justice sociale n’en est pas une. Il serait facile de dénoncer un budget gouvernemental profitant surtout aux plus riches, comme lorsque le ministre de l’Économie Bruno Le Maire annonce que le gouvernement offrira 400 000 euros aux 1 000 premiers contributeurs à l’ISF. Un budget qui se voit pourtant réduit dans les écoles, les hôpitaux, les associations, et qui a entraîné la suppression de 149 000 contrats aidés. L’impact de ce budget sacrifié s’est vite fait sentir par celles et ceux qui en avaient le plus besoin : femmes au chômage, mais aussi associations (notamment féministes) fermant leurs portes… Ce sont autant de mains tendues vers les femmes qui disparaissent petit à petit à cause d’une politique punitive à l’égard des plus précaires. Car le gouvernement semble mener une guerre sans répit aux personnes pauvres, à commencer par leur logement : les HLM se voient en effet obligés d’économiser 1,7 milliard d’ici 2018, comme le prévoit le projet de loi de finances. Et comme si ça ne suffisait pas, Macron envisage aussi de baisser les APL, rognant partout où il peut.

Il semble aussi, de manière générale, avoir oublié le social dans son social-libéralisme, et privilégier le tout-sécuritaire et les intérêts privés. En témoignent l’entrée de l’état d’urgence dans le droit commun par le projet de loi sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme, la non-renégociation du Ceta, la politique migratoire nauséabonde – le chef de l’État estimant que « nous reconduisons beaucoup trop peu [les réfugié-e-s à la frontière] » – , la réduction des ressources des journalistes à travers la réforme de l’audiovisuel public

« Bonjour, monsieur Macron. Élise Lucet de “Cash Investigation”. »

Toutes ces coupes budgétaires, toutes ces réformes qui favorisent toujours un peu plus les plus riches au détriment des plus pauvres sont autant de bâtons dans les roues du féminisme, surtout quand l’on sait que, par exemple, une mère seule sur trois vit sous le seuil de pauvreté (et que cette pauvreté entraîne isolation et problèmes de santé). Au fond, si Macron prétend défendre les femmes contre les violences sexistes, il devrait se soucier de celles qui sont en première ligne face auxdites violences : à savoir les plus en difficulté financière, toutes celles qui ne rentrent pas dans la case de la bourgeoise blanche mariée et bien intégrée socialement. Ce sont, entre autres, les femmes migrantes qui sont les premières victimes de viol et de prostitution forcée. Ce sont les femmes les plus pauvres qui ne peuvent dire non à un patron croyant encore au « droit de cuissage ».

Sur tous les pans de la justice sociale, le gouvernement Macron a réussi à créer des levées de boucliers. Et la liste est non exhaustive. Il semblerait ainsi que les progrès ne soient réservés qu’à certain-e-s.

 

Des mesures proposées… et nos deux mains pour les réaliser ?

« Le budget alloué à la secrétaire d’État en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes sera donc augmenté en 2018 et atteindra son plus haut niveau jusqu’à présent. »

Comme pour appuyer les idées qu’il développe dans la suite de son discours pour lutter contre l’inégalité femmes-hommes, Macron a commencé assez tôt à nous parler de budget. Grand prince, il a promis à cette cause 420 millions d’euros dès 2018, ce qui, selon lui, représenterait « une hausse de 13 % ».

Un budget interministériel de 420 millions d’euros, voilà une somme qui peut paraître rondelette, pourtant, elle était de 397 millions d’euros en 2017. Une augmentation de 5 % donc, qui semble bien insuffisante au regard des projets du gouvernement dans la lutte pour l’égalité femmes-hommes. Plus que timide, cette apparente hausse sent fortement le rance lorsque l’on sait qu’avant son discours, en juillet 2017, Emmanuel Macron entreprenait d’amputer de 25 % le budget du secrétariat d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, ledit budget étant déjà le plus faible mis en place par l’État. Ce secrétariat doit ainsi quémander des financements auprès des ministères et faire les fonds de tiroir pour pallier le manque.

La militante Caroline De Haas a analysé cette question relative au budget interministériel et nous a alerté-e-s sur l’inexactitude du chiffre avancé par Emmanuel Macron lors du discours, issu d’un document de politique transversale et qui concerne la politique de l’égalité entre les femmes et les hommes. Il s’avère que très peu de ces actions (15 % seulement) concernent réellement et concrètement la lutte contre les violences sexistes.

Source : « Décryptage du​ ​budget​ ​dédié à​ ​la​ ​lutte​ ​contre les​ ​violences sexistes​ ​et​ ​sexuelles », dossier rédigé​ ​par Caroline De Haas, Clara Gonzales, Madeline Da Silva, Laure Salmona, Chloé Ponce-Voiron, Elliot Lepers.

Concernant le budget attribué au secrétariat de Marlène Schiappa, il devrait atteindre environ 30 millions d’euros en 2018, soit environ 0,0066 % du budget total du gouvernement. Un prorata médiocre, alors que la lutte contre les violences faites aux femmes a été désignée comme « la grande cause du quinquennat ».

De fait, nous pouvons sérieusement nous demander comment le gouvernement compte aider les associations, les hôpitaux, ou encore l’Éducation nationale à instaurer les différentes mesures proposées par Macron… Car  lorsque l’on se penche sur celles-ci, on peut y lire beaucoup de promesses. On y croirait presque, à ce monde meilleur où l’Homme et la Fâme marcheraient main dans la main vers un avenir radieux, uni-e-s dans leurs différences, heureux-ses de leur complémentarité. Et les idées foisonnent : éduquer à l’égalité femmes-hommes à tous les âges, même dans les crèches, installer des caméras de surveillance dans les transports en commun, livrer bataille au cyberharcèlement, et ainsi de suite… Et si toutes ces idées ne sont pas nécessairement mauvaises, elles impliquent de se poser cette question inévitable et récurrente : comment ?

 

Des mesures qui tiennent debout… avec des béquilles

S’il est tout naturel que certain-e-s se réjouissent des quelques propositions avancées au cours du discours, il est cependant intéressant de s’interroger sur leur pertinence. Par exemple, placer des caméras de surveillance dans les transports en commun pourrait sembler rassurant. Mais elles ne sont là que pour cela : rassurer. Plusieurs études démontrent en effet que la vidéosurveillance a une efficacité limitée dans la lutte contre la criminalité.

Emmanuel Macron promet aussi qu’« en 2018, des modifications législatives seront portées pour non seulement mieux prévenir, mais poursuivre ceux qui agissent sur Internet pour harceler », sans pour autant préciser quelles seront ces modifications. Le sujet du cyberharcèlement n’est pas nouveau, mais est visibilisé davantage aujourd’hui, particulièrement dans les médias généralistes. Pourtant, certains groupes féministes alertent depuis 2014 au sujet de sites à la modération quasi inexistante, lesquels hébergent des groupes réactionnaires harcelant toute personne allant à l’encontre de leurs idéaux. Quand on constate qu’il faut la pression de la communauté en ligne pour faire réagir les annonceurs de ces sites, il est légitime de se demander à quel point les changements législatifs suscités mettront fin à leur toute-puissance. L’avenir seul nous le dira.

Mais ça ne s’arrête pas là. Emmanuel Macron nous parle aussi de la création d’un délit d’outrage sexiste, afin de prévenir le harcèlement de rue. Si un-e représentant-e de l’ordre est témoin d’une agression sexiste, il ou elle pourrait alors verbaliser immédiatement, et mettre une amende dissuasive à l’agresseur. Bien entendu, même avec un-e policier-e posté-e à chaque coin de rue (ce qui n’est ni envisageable ni souhaitable), l’initiative paraît bancale.


Marlène Schiappa explique sans trop sourciller sur Europe 1, le 27 novembre 2017, que le fait que les forces de l’ordre mettent « des amendes en flagrant délit » n’est pas très réaliste, sous-entendant que cette grande mesure a surtout une valeur symbolique et « pédagogique ».

Une épée de Damoclès en carton au-dessus de la tête des agresseurs en somme… Est-ce vraiment là de la pédagogie ? Cette mesure, au fond, est purement démagogique. Car, et c’est central, de quelle pédagogie parle-t-on ? D’une pédagogie superficielle donnant bonne conscience à l’État ? Aujourd’hui, nous avons besoin d’un changement de fond. Il faut éduquer les enfants aux notions de respect, de consentement et d’égalité entre les femmes et les hommes, entre tou-te-s. Il faut une transformation qui touche au cœur d’un problème systémique, et non seulement aux parties visibles de l’iceberg. Nous vivons aujourd’hui dans une société paradoxale, dans laquelle on dit aux petites filles qu’elles ont toutes les opportunités disponibles, alors que dans le même temps, elles font l’expérience du sexisme à tous les niveaux. Il suffirait de vouloir pour pouvoir, selon certain-e-s. Rien n’est plus faux que ce discours pour les filles et les femmes.

Traduction d’une infographie faite dans le cadre d’une campagne de sensibilisation contre les violences de genre, par Amnesty International Espagne.

Pour lutter contre le sexisme, Emmanuel Macron a donc aussi logiquement insisté sur l’importance de faciliter les démarches des victimes, en soulignant la difficulté de ces dernières à se faire entendre, parlant de « parcours de combattante ». Ainsi, affirmant vouloir « organiser la prise en charge psychotraumatique des victimes », il promet la création « dès 2018 dans les centres hospitaliers des unités spécialisées dans la prise en charge globale du psychotrauma ». Insistant sur le fait que « la résilience des femmes agressées ne passe pas seulement par une solution judiciaire, mais par la consultation, par la reconstruction ».

L’importance d’accompagner psychologiquement (et médicalement, d’une manière plus générale) les femmes victimes de violences domestiques ou de viol ne saurait, effectivement, être assez soulignée. Pour rappel, 225 000 femmes sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles chaque année en France. Cependant, outre la question du budget qui revient une fois encore face à de telles promesses, on peut aussi s’interroger sur le fait que ces mesures ne sont prévues que pour les situations d’urgence. Comme le souligne Muriel Salmona, psychiatre-psychotraumatologue et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie : « Si [la formation du personnel] est indispensable, ce n’est pas suffisant. Cela permet d’améliorer l’accueil des victimes, leur identification, mais n’assure pas une prise en charge dans la durée. » Cette prise en charge – essentielle – est délicate et complexe. Même si cette initiative est louable, elle demande des structures solides, des personnes compétentes à former, de nombreux postes à créer. Elle exige un financement à la hauteur du travail exigé.

De fait, tout parier sur l’accompagnement médical sans prendre en compte les problèmes de l’accueil judiciaire ou le suivi plus général des victimes reste un problème. Les femmes victimes de violences ont besoin d’un système judiciaire fiable, autant qu’elles ont besoin de soutien psychologique. Comment Emmanuel Macron peut-il choisir d’ignorer toutes les difficultés qui se placent sur la route d’une femme qui souhaite porter plainte ? Privilégier la santé à la justice − comme si les deux n’étaient pas liées − est une gageure : comment des femmes victimes de violences peuvent-elles faire preuve de résilience si l’État lui-même ne reconnaît pas les violences qu’elles ont endurées en punissant et en éloignant les coupables, quand elles le sollicitent ? Policiers et policières mal formé-e-s, dossiers qui aboutissent peu (94 % des plaintes pour harcèlement sexuel sont classées sans suite), sanctions pénales dérisoires, viols (qui sont des crimes) déqualifiés en agressions sexuelles (c’est-à-dire des délits)… Les femmes se méfient de la justice française, et aujourd’hui, comment leur donner tort ? Finalement, comment une femme pourrait-elle se reconstruire psychologiquement de façon efficace si son agresseur vit avec ou près de chez elle, et que rien n’est fait pour s’assurer qu’il ne récidive pas ?

Macron dit aussi vouloir mener des opérations de testing, concernant en premier lieu la discrimination des femmes à l’embauche et au cours de leur carrière professionnelle, puis le harcèlement sexuel. Mais encore une fois, il ne nous dit pas vraiment comment, ni avec quel budget. Surtout que de telles mesures existent déjà, mais ne fonctionnent tout simplement pas, faute de moyens mis en place pour vérifier leur efficacité. Par exemple, depuis 2012, il existe une loi sur la prévention du harcèlement sexuel, notamment concernant l’obligation d’affichage du texte de loi sur le sujet dans les locaux des entreprises, mais en pratique, ces dernières traînent la patte. Selon le rapport sur le sexisme dans le monde du travail réalisé par le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (CSEP), « la diffusion d’informations sur le harcèlement sexuel reste limitée dans les entreprises ». Par ailleurs, la communication interne mensongère à propos du bien-être des employé-e-s existe aussi, et vient court-circuiter des services RH parfois précaires.

Dans la même veine du discours j’ai-des-idées-qui-existent-déjà-mais-pas-de-moyens-à-vous-proposer, Emmanuel Macron nous annonce fièrement qu’il veut créer un « module d’enseignement consacré à la prévention et à la lutte contre le sexisme ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? On ne sait pas tellement. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’il y a quatre ans, un module avait déjà été prévu, mais n’avait pas été mis en place par manque de moyens. Les quelques piécettes que le gouvernement jette à nos pieds avec suffisance nous semblent donc bien dérisoires pour espérer que ce soit différent cette fois-ci.

Sur le sujet de l’éducation, le président Macron n’est pas en reste. Il a des idées enthousiasmantes, comme éduquer les enfants au sujet de l’égalité femmes-hommes, y compris en crèche. On achète. Cependant, le fait même qu’il mentionne ces structures de la petite enfance sans prendre en compte que depuis plus de dix ans, on alerte au sujet du manque de places en crèche fait légèrement grincer des dents. Car l’absence desdites structures a un impact réel sur la qualité de vie des familles, surtout celle des plus pauvres. En effet, le fait de ne pas pouvoir faire garder leurs enfants empêche les femmes de conserver ou de trouver un emploi. Or, l’éducation, c’est aussi l’exemple que donnent les parents à leur progéniture. Que toujours plus de femmes soient contraintes d’abandonner leur carrière pour rester chez elles afin de s’occuper de leurs enfants, est-ce que cela va réellement dans le sens du message égalitaire que nous voulons transmettre aux prochaines générations ?

Le discours de Macron se comptant en dizaine de milliers de caractères, celui-ci est riche en promesses et en grandes idées. En ce qui concerne les applications concrètes et leur pertinence, en revanche, le doute est plus que permis, et la vigilance de rigueur.

 

Les grands oubliés du discours jupitérien

« Et je veux qu’aujourd’hui, elles comprennent au moins une chose, c’est que cette clameur, ce cri dont vous avez parlé, c’est aussi le leur, c’est celui de chaque femme dans le pays, de chaque homme qui voit cela parce que l’indignité de ces comportements, parce que le caractère inacceptable de ce qu’ils recouvrent, il est dans chaque endroit de la République et que ce cri, cette clameur, chaque femme de la République y a droit. »

Au-delà des nombreuses lacunes que présentent les mesures annoncées, il est important de parler de celles qui ont été ignorées, alors que quantité d’associations féministes demandent depuis longtemps des comptes concernant ces différents sujets.

Bilan dressé par les collectifs féministes après le discours du 25 novembre 2017.

Au banc des grandes absentes, on peut tout d’abord mentionner les problèmes de l’inégalité salariale. Malgré les lois et les effets d’annonce des gouvernements successifs visant à réduire cet écart, les progrès sont difficilement perceptibles. Pire, l’écart se creuse et les inégalités avec, ce qui nous amène à des situations absurdes. Par exemple, cette année encore, l’écart salarial entre les hommes et les femmes est tel que c’est comme si les femmes travaillaient gratuitement depuis le 3 novembre. Dans un système où l’argent est nécessaire pour garantir son indépendance et sa sécurité, ce manque à gagner pour les femmes est pourtant l’une des violences dont il est primordial de parler. Surtout quand on sait qu’une femme trop pauvre pour vivre seule aura du mal à quitter son conjoint même si celui-ci est violent.

Lors de son discours, Emmanuel Macron a évoqué le délai de prescription des crimes sexuels commis sur des mineur-e-s : ce dernier passera ainsi de 20 à 30 ans. Si l’on peut saluer l’initiative, Virginie Duval, de l’Union syndicale des magistrats, était cependant plus perplexe au lendemain du discours présidentiel : « La seule parole de la victime ne suffit pas à condamner la personne mise en cause, [l’accusation] doit être corroborée par d’autres éléments. Donc plutôt que d’allonger la prescription, on ferait mieux d’aider les victimes à parler dès le début. Parce qu’on va susciter un espoir qui sera forcément déçu, puisque la personne qui aura déposé plainte ne sera pas reconnue comme victime par la justice, sans preuves. » À cela, elle ajoute le risque d’une multiplication des acquittements ou des non-lieux. Et en effet, il est légitime de  questionner le silence du président concernant les limites du système judiciaire et l’impunité des coupables de crimes et délits sexuels, lesquels sont aussi dénoncées par la psychiatre Muriel Salmona. Enfin, nous pourrions interroger le refus sans équivoque de l’imprescriptibilité demandée par certaines associations, arguant qu’elle n’est pas pertinente. Pour quelle raison ne le serait-elle pas ? Dans son discours, Emmanuel Macron ne s’embarrasse pas d’explications à ce propos.

Macron ne s’embarrasse pas non plus de décence en choisissant d’ignorer la question de la légitime défense en cas de violences domestiques, alors même que le débat faisait rage en 2016, avec le procès de Jacqueline Sauvage. De nombreuses féministes avaient alors demandé que l’on revoie la notion de légitime défense pour les victimes de violences domestiques, notamment en s’inspirant du droit canadien, ce dernier reconnaissant le syndrome de la femme battue, état psychologique dans lequel la victime craint continuellement pour sa vie.

À cette occasion, des associations féministes avaient également rappelé l’importance de reconnaître le féminicide, afin – entre autres – d’en finir avec le champ lexical nauséabond des médias, utilisant régulièrement les expressions « crime passionnel » et « drames conjugaux » pour qualifier des meurtres à caractère sexiste. Mais Emmanuel Macron n’a pas soufflé mot de ce sujet. Pourtant, nommer un crime pour ce qu’il est en modifie nécessairement la perception, et permet de faire évoluer les mentalités. Rappelons qu’en 2016, 122 femmes ont été tuées par leur conjoint, leur ex-conjoint ou leur amant. Un chiffre par ailleurs en hausse et qui admet difficilement d’être minimisé par la sémantique.

D’autres thématiques plus mineures, ou faisant moins consensus dans la communauté féministe, ont également été écartées. Il faut admettre que les droits des femmes et l’égalité sont de vastes sujets. Les aborder entièrement dans un discours – déjà très long – est impossible. Cependant, justement parce que ce discours présidentiel était d’une longueur jusqu’à présent inégalée sur le sujet, il paraît étrange que les éléments suscités n’aient pas été abordés, compte tenu de leur ampleur politique, médiatique, mais aussi de l’urgence de leur considération dans le cadre de la lutte contre les violences faites aux femmes.

 

Boucs émissaires : le sexiste, ce n’est pas moi, c’est l’autre

Lorsque l’on dénonce les violences faites aux femmes, il est impossible de faire l’impasse sur les coupables. Après tout, les femmes ne s’agressent pas elles-mêmes, et une action efficace pour l’égalité femmes-hommes ne peut passer uniquement par la protection des victimes. Il est également indispensable de lutter contre les comportements dangereux des agresseurs et contre celles et ceux qui encouragent lesdits comportements. Et Emmanuel Macron s’y attelle avec zèle : arsenal répressif dans la rue, lutte contre les violences sexistes dans les territoires d’outre-mer comme en métropole, éducation aux médias, qui promeuvent la domination masculine, et traque « des contenus inacceptables auxquels [les] enfants ont parfois accès » (le porno, donc). Les mesures annoncées et les dénonciations sont légion.

Pourtant, ne serait-il pas pertinent dans ce contexte de commenter le choix des sujets dits problématiques – et de ceux qui ne le sont pas – aux yeux du gouvernement ? Cela semble révélateur d’une certaine vision du féminisme défendue par Emmanuel Macron. Ce dernier a bien choisi ses cibles : celles qui font le plus consensus, et donc celles qu’il est possible de pointer du doigt sans trop faire de vagues.

« Il y a fort à faire, puisque l’environnement des plus jeunes est très tôt tourné vers des schémas emprunts justement de violence et de domination. […] Ce sont ces jeux vidéo où la règle est d’anéantir violemment l’adversaire, ce sont parfois des émissions où des jeunes gens prétendent servir de modèle à d’autres jeunes, surdéterminant le rôle des filles et des garçons dans l’espace clos d’un plateau de télé-réalité, […] c’est la publicité figeant les préjugés en faisant du corps de la femme le vecteur désirable du marketing. Tout cela façonne des représentations et des imaginaires souvent ultra-virils, que l’école doit apprendre à analyser, déconstruire, remettre en perspective afin que le rapport de tension et de soumission entre hommes et femmes ne s’impose pas comme le modèle de référence. »

Il ne s’agit pas ici de nier les problèmes soulignés par le président. Mais s’il y a effectivement du sexisme dans les jeux vidéo, la publicité ou la télé-réalité, pourquoi ne mentionner que ces secteurs ? Après tout, le cinéma, la télévision en général, la littérature jeunesse ou la bande dessinée souffrent aussi de ce mal et influencent également les jeunes esprits. La pop culture fait toujours, en 2017, le lit du sexisme et participe à la propagation de la culture du viol de manière souvent insidieuse. De fait, dans le cadre d’un discours hautement politique, ces (non-)choix ne peuvent être de nature anodine, surtout si l’on met en perspective les jeux vidéo, la publicité et la télé-réalité, qui ont souvent mauvaise presse (on questionne leur influence, potentiellement négative), et la littérature et le cinéma, qui, à l’inverse, gardent une image reluisante.

Dans ce réquisitoire contre les grands maux de notre époque, Emmanuel Macron s’en prend ensuite à l’une des industries les plus décriées : la pornographie, source suprême du mal pour celles et ceux aux idées « puritaines », dont Macron tente vainement – et ironiquement – de se défendre au début de son discours. Néanmoins, comme l’explique la réalisatrice Ovidie, « le porno est un excellent bouc émissaire, parce que l’on part du principe que c’est lui qui déforme nos vies sexuelles et nous influence. Mais au fond, on ne sait pas qui de l’œuf ou de la poule était là en premier. […] Il faut comprendre qu’il est tout simplement le reflet d’une société, et si le porno est sexiste, c’est que la société l’est aussi. »

« Nous ne pouvons pas d’un côté déplorer les violences faites aux femmes et de l’autre, fermer les yeux sur l’influence que peut exercer sur de jeunes esprits, un genre qui fait de la sexualité un théâtre d’humiliation et de violences faites à des femmes qui passent pour consentantes. »

« Passent pour consentantes. » Intéressante formulation. Car une femme qui décide de travailler dans l’industrie du sexe est logiquement forcée…  S’il y a du vrai dans ce que dit Macron, la réalité est loin d’être aussi simple. Mais n’allons pas trop chercher dans les nuances et les complexités de ce milieu. En lisant avec attention, il est clair que Macron limite principalement son commentaire sur la question des travailleuses du sexe sans prendre l’industrie elle-même à partie. Le changement ne devrait-il pas partir de là plutôt que des potentielles victimes ? De plus, le porno n’est pas un tout uniforme : il y a des féministes qui créent du contenu s’intéressant davantage aux femmes, des webcomics qui développent le principe du « porno à histoire » (avec des personnages creusés et un message de fond, en plus de la forme) ou des visual novels pour adultes, réalisés par des femmes pour des femmes. La réalité de la pornographie est vaste et la réduire aux vidéos simplistes de YouPorn est la preuve d’une totale méconnaissance du sujet. Elle souffre d’une approche antihistorique, décontextualisée. Comme l’écrit la philosophe Nina Power dans La Femme unidimensionnelle : « La violence, et la violence propre à certains types de pornographie, ne saurait être totalement séparée d’une analyse exhaustive de la société qui l’a engendrée », et pourrions-nous ajouter, du rapport de l’industrie pornographique au capitalisme et comment celui-ci l’a transformé en son cœur.


« Ce n’est pas le porno qui a franchi la porte des écoles, mais YouPorn. Les enfants ont toujours été soumis à des images avilissantes des femmes », Nadia Daam sur Europe 1, le 30 novembre 2017.

Jeux vidéo, pornographie, télé-réalité… Tous ces coupables sont presque trop évidents. Et s’il est effectivement nécessaire de parler des problèmes de sexisme qui existent dans ces industries, leur mettre l’ensemble de l’éducation sexiste sur le dos est intellectuellement malhonnête. D’autant que, comme l’a indiqué le mannequin Edie Campbell, il y a par exemple un lien étroit entre agressions sexuelles et abus de pouvoir dans le milieu de la mode. Quelle maladresse donc d’oublier de mentionner des secteurs beaucoup plus puissants, comme ceux du cinéma – un vomi rétrograde financé à hauteur de millions d’euros – ou de la politique – où l’impunité des agresseurs, en France, est si visible qu’elle en est absurde –, des sphères dans lesquelles les rapports de pouvoir sont omniprésents.

« Nous allons donc entreprendre une action résolue fondée sur trois priorités : la première, l’éducation et le combat culturel en faveur de l’égalité ; la deuxième, celle qui consiste à mieux accompagner les victimes ; et la troisième, celle de renforcer l’arsenal répressif. »

Là où Emmanuel Macron montre encore un peu trop d’enthousiasme en matière de lutte féministe, c’est quand il s’agit de défendre les femmes dans la rue. Il est bien sûr essentiel de le faire, mais la multiplication des effectifs policiers visant à s’en prendre aux harceleurs de rue – et uniquement à eux – pose un vrai problème.

Et pour comprendre ce problème, il faut d’abord admettre que notre pays souffre d’un racisme institutionnelun « racisme d’État » dirions-nous, si nous étions taquines –, qu’il tente parfois de faire passer pour du féminisme. Car c’est l’un des dangers récurrents, en France, quand on parle de la lutte pour les droits des femmes : l’instrumentalisation de nos combats à des fins racistes. La race et le genre sont régulièrement utilisés comme des « leurres démocratiques » permettant à la politique impérialiste d’effacer les traces de ses méfaits, de redorer son blason (Zillah R. Eisenstein, citée par Nina Power, dans La Femme unidimensionnelle). Et cette appropriation de la rhétorique féministe à des fins capitalistes, racistes ou sexistes n’est pas nouvelle.

Le tout-sécuritaire si cher à Macron, nommé dans son discours « arsenal répressif », s’incarne dans la multiplication des caméras de surveillance dans les transports en commun, la pénalisation du harcèlement de rue ou le renforcement des effectifs policiers dans cet unique but. « Arsenal répressif » : l’expression est forte, presque guerrière, dans la ligne toute tracée du féminisme impérialiste que Power définit comme « [un féminisme] qui utilise le langage du féminisme libéral (promotion des droits humains, du droit de vote), mais les techniques de la guerre ».

Mais à qui exactement s’adresse ce discours va-t-en-guerre ? Dans son article « 8 raisons de s’opposer à la pénalisation du harcèlement de rue », l’association Lallab souligne le côté incomplet de telles mesures qui ne visent finalement qu’une partie des facettes du harcèlement : « Les femmes sont victimes de harcèlement dans toutes les sphères publiques de notre société, que ce soit dans la rue, dans les bars, au travail ou au Parlement… Le harcèlement est quotidien et ne s’arrête pas une fois que l’on quitte le trottoir. Si la logique est de protéger les femmes, pourquoi se préoccuper et pénaliser uniquement le harcèlement qui a lieu dans la rue ? » En réalité, le harcèlement moral et sexuel au travail est déjà pénalisé, mais la mise en application reste encore faillible. Ainsi, qu’en serait-il d’une législation sur le harcèlement de rue ? Quelle serait son efficacité ? Si cette loi se concentre sur le harcèlement de rue, « c’est parce qu’elle cible une catégorie de personnes. Le harcèlement de rue, bien qu’étant le fait d’hommes de toutes catégories sociales et de toutes origines, est largement et abusivement associé à une population d’hommes de classe populaire et/ou racisés – or ceux-ci sont déjà fortement criminalisés, surveillés et brutalisés par la police », explique Lallab plus loin dans le même article. Si interdire le harcèlement dans la loi est une nécessité, la mise en application de cette interdiction dans le plan Macron serait risible si elle n’était pas si dommageable.

C’est donc une certaine catégorie d’hommes qui est particulièrement visée par cette mesure. Cette instrumentalisation du féminisme à des fins racistes et classistes pose non seulement un problème d’ordre éthique, mais aussi stratégique, comme la blogueuse féministe Clemmie Wonder le souligne dans l’un de ses articles sur le harcèlement de rue : « Alors oui, je sais, il y a les “ouaich la miss” et les “madmouazel, t’es très très charmante”. Mais il n’y a pas de mystères, les gens : si les banlieusards et les scarlas sont un peu en avance sur le harcèlement de rue, c’est que le harcèlement de bureau et le harcèlement de bar sont déjà pris. C’est qu’en fait, les banlieusards et les scarlas, on n’a pas trop envie de les voir ailleurs que dans la rue. Les banlieusards, les lascars et les ouaichs investissent l’espace qu’on leur laisse. Je ne dis pas que leur sexisme est moins grave ou moins violent. Je dis qu’il serait temps d’arrêter de ne parler que de celui-ci. Pendant qu’on s’acharne sur celui-ci, celui-là s’assied, déplie ses jambes et s’installe. »

« Cette vigilance, cette mobilisation, nous y veillerons en particulier dans nos territoires d’outre-mer, parce que là aussi, les violences faites aux femmes se sont installées et parce qu’elles ont parfois été justifiées par des explications culturelles ou géographiques, de manière inacceptable. »

Enfin, si Emmanuel Macron mentionne le problème de violences sexistes dans les territoires d’outre-mer, il le fait sans prendre en compte leur manque effectif de moyens, les disparités entre les différents territoires, et les efforts accomplis jusqu’à présent. Et − est-il encore nécessaire de le rappeler à ce stade de notre analyse ? − sans budget concret. Le commentaire semble méprisant à l’égard des habitant-e-s d’outre-mer, bref et dénué de nuances, lorsque, à côté, le silence majoritaire des institutions et le manque de moyens pérennisent le statu quo dans ces territoires généralement oubliés dans les discours ; ou quand ils sont cités, se retrouvent réduits à des entités unidimensionnelles problématiques (c’est le cas ici).

On remarque ainsi qu’Emmanuel Macron, dans ses dénonciations, agite des épouvantails pour mieux nous faire oublier que la vague de contestation qui est à l’origine de son discours – et dont il fait tant l’éloge – est due à des actes perpétrés au sein de nos élites culturelles, intellectuelles et politiques. Et parce que ces milieux, spécifiquement, s’érigent en modèles à suivre, c’est là où l’omerta est la plus grande. Omerta à laquelle il participe en escamotant une partie de son discours. Le sexisme et les agressions sexuelles dans la politique française ne méritent certainement pas un coup de projecteur pour monsieur Macron. Pourtant, ce ne sont pas les affaires qui manquent à ce sujet.

S’il est donc facile de pointer du doigt les cibles toutes désignées, sorte de triumvirat des grands maux contemporains, sans se payer le luxe de la nuance, il est plus délicat d’exploser le statu quo. Il est plus complexe de briser des mécanismes d’oppression systémique présents partout, aussi bien dans nos institutions que dans nos foyers.

 

Du bleu pour les garçons et du rose pour les filles

« Il ne s’agit pas à mes yeux de nier la différence entre les sexes ou de vouloir tout confondre, mais il s’agit que cette altérité profonde à laquelle je crois, et qui est notre richesse, ne se traduise pas en une inégalité insupportable qui, elle, est un déterminisme culturel et une construction insupportable de nos histoires. Donc de préserver toute la part féconde d’une altérité réelle entre hommes et femmes pour à chaque fois rappeler, se battre et inculquer l’égalité absolue et non négociable entre les deux sexes. »

Cette citation à elle seule pourrait faire l’objet d’un essai. Notre cher président de la République n’a visiblement pas écouté lors de ses cours accélérés de Féminisme pour les nuls et a plutôt décidé de retourner à la pensée réactionnaire de l’essentialisation. Lui qui aime les auteurs morts, et surtout les citer à tout-va quand il n’a plus rien à dire, est aussi progressiste qu’Aristote, un philosophe mort pas végan pour un sou (ni féministe) : « Il est préférable pour tous les animaux domestiques d’être dirigés par des êtres humains. Parce que c’est de cette manière qu’ils sont gardés en vie. De la même manière, la relation entre le mâle et la femelle est par nature telle que le mâle est supérieur, la femelle, inférieure, que le mâle dirige et que la femelle est dirigée » (Aristote dans Politique). Le même type écrivait aussi qu’« il ne convient pas à une femme d’être virile ou trop intelligente » (Aristote dans Éthique à Nicomaque). Les amateurs-rices du péril mortel apprécieront. En tant que féministes, on se sent toujours un peu obligées de citer un type qui est né plus de 300 ans avant J.-C. pour montrer que ce n’est pas nouveau. Au XXIe siècle, il n’est pas trop tard pour avoir une prise de conscience.

Depuis Aristote, il y a eu de nombreuses femmes pour décortiquer cette pensée essentialisante de genre. Déjà, au XIXe siècle, Mary Wollstonecraft nous expliquait dans Défense des droits des femmes comment cette séparation binaire de la société permettait aux hommes de conserver leurs privilèges et de s’éviter l’embarras d’une révolution féministe (ou féminine) : « Il est vrai qu’ils prétendent les tenir seulement dans l’ordre et à leur place, mais fortifiez l’âme des femmes en l’agrandissant et vous verrez bientôt finir cette obéissance aveugle. Comme c’est ce qu’il faut au pouvoir arbitraire, les tyrans et les libertins n’ont pas tort de tâcher de retenir les femmes dans les ténèbres ; les premiers n’ont besoin que d’esclaves et les autres de joujoux. »

L’essentialisme de genre (théorisé en anglais sous le nom de « gender essentialism »), c’est simplement penser qu’il existe une différence naturelle entre les femmes et les hommes, qu’il s’agisse de comportements ou de traits distinctifs. C’est ce qui se traduit dans le monde du marketing par le bleu pour les garçons et le rose pour les filles, mais qui s’incarne surtout dans la pensée commune par une vision simplifiée et naturalisante des hommes et des femmes. Elles sont douces, passives et compatissantes, quand eux sont forts, rationnels et agressifs. Ce qui nous amène rapidement à des propos comme « les hommes ont des besoins sexuels que les femmes n’ont pas ». Et pour faire très court, tout cela offre un nid douillet à la culture du viol, en partie ancrée dans cet essentialisme de genre.

Sans surprise, cette vision des choses a toujours été la favorite de l’idéologie capitaliste et néolibérale adepte de l’empowerment, qui s’est appuyé dessus pour que chacun-e reste bien à sa place dans le meilleur des mondes (sexistes, classistes, homophobes, transphobes, racistes, validistes). L’« altérité profonde », à laquelle croit si fort notre président, c’est celle qui réduit les femmes à des objets jetables dont la seule destinée serait biologique. Celle qui est en totale contradiction avec les stéréotypes qu’Emmanuel Macron prétend vouloir combattre dans son discours.

Serait-il donc le moment de rappeler que le féminisme n’est pas la volonté d’une inversion des systèmes d’oppression et de domination ? Que nous ne sommes pas en train de sacrifier des nourrissons à la gloire de Satan ? Que nous ne courons pas nues dans la forêt les nuits de pleine lune ? (Quoique.) A-t-on vraiment besoin de rappeler qu’un discours qui avance qu’il existe des différences naturelles entre les hommes et les femmes n’est en rien un discours féministe, mais bien un discours médiocre qui nous explique sans trop d’élégance que les hommes viennent de Mars, et les femmes de Vénus ? A-t-on besoin de rappeler que cette pensée pseudoscientifique de détermination biologique a donné une excuse à travers les âges pour s’opposer à l’éducation des jeunes filles, des femmes ? Que des particularités cognitives – par exemple, puisque les femmes seraient inférieures de ce point de vue là aussi – peuvent être le résultat d’un conditionnement social, et non l’inverse ? Que cette pensée, au cœur de la culture du viol, est nocive et réactionnaire ?

Votre altérité chérie, monsieur Macron, continuera à faire vendre des bières pour femmes (avec des bulles plus douces et roses, comme les filles) et des lessives pour hommes (très poilues, avec des gros muscles et une tendance pour la domination masculine), mais certainement pas à faire avancer les droits des femmes et des opprimé-e-s dans notre pays.

 

Les mots sont plus que jamais importants

« On se met à tout confondre dans ce tourbillon et à dire celui-ci en est, celui-ci en est, passant d’une société en quelque sorte de l’oubli à une société de la délation généralisée. »

Lorsque Emmanuel Macron, du haut de son pupitre, ose employer la formule : « société de la délation généralisée », à peine après avoir évoqué les victimes de violences sexistes et reconnu le travail des associations qui ont « maintenu cette parole [dénonçant les violences sexistes, ndlr] » et « rendu possible par des combats parfois ingrats ce qui advient aujourd’hui », il ne fait rien de moins que leur cracher directement à la figure.

Aucune minute de silence, aucun grand geste symbolique ne saurait rattraper l’utilisation d’un terme qui, selon le Larousse, signifie qu’une victime qui porte plainte pourrait le faire de façon « intéressée, méprisable, inspirée par la vengeance, la jalousie ou la cupidité ». En s’exprimant ainsi, le président Macron se fait l’allié de tous les Weinstein – passés, présents et futurs –, en leur aménageant une porte de sortie, au cas où. Et la délation n’est pas l’apanage de Macron, c’est aussi l’avis de son Premier ministre, Édouard Philippe.

À la fin du discours, une fois passée l’admiration que nous a provoquée son incroyable citation baudelairienne, nous n’avions plus que nos yeux pour pleurer. Bien au fait de ses cours de com, le président Macron n’a pas oublié les bonnes techniques du classique : « They fluff you, then they fuck you » (leçon de politique par la vice-présidente Selina Meyer). Que reste-t-il de concret après le verbiage présidentiel ? Rien. Ou si peu.

Répéter « la honte doit changer de camp » et enfin prendre en compte la situation catastrophique des femmes dans ce pays ne suffira pas pour obtenir la médaille ou le cookie du bon allié féministe, monsieur Macron. Non. Jamais. Au mieux : cela est la moindre des choses. Vous qui sous-entendez que les victimes qui s’expriment sont potentiellement intéressées (par quoi, au juste ?), vénales, perfides… Des femmes, en somme ? Ah oui, la fameuse altérité, elle est là aussi, n’est-ce pas ? Vous qui pensez que le féminisme est une histoire d’étiquette : « Je le suis [féministe, ndlr], avez-vous dit. Mais pour moi, mon premier objectif est d’être reconnu en tant que tel par les femmes, ce qui est le plus important. » Il serait peut-être temps de revoir l’ordre de vos priorités. L’important n’est pas d’être validé par le Féminisme™, mais d’écouter et de prendre en compte les luttes et les voix des féministes, que vous saluez sans les considérer, avec l’attention qui leur est due.

L’introduction seule de votre discours est la preuve de votre opportunisme : après avoir rendu un hommage ému aux personnes qui ont témoigné avant votre prise de parole, vous n’avez parlé que de vous, votre parti, ses actions. En bien, évidemment. Tout en fausse humilité. À lire entre les lignes, c’est tout juste si vous n’êtes pas à l’origine même du féminisme, le vrai. Olympe de Gouges n’a qu’à bien se tenir. S’il « ne s’agit pas de dire aujourd’hui “voilà tout ce que nous allons faire”, et la page se tourne », nous attendons plus que des mots. De la considération. Nous attendons des moyens réels.

Votre stratégie de com vend bien son produit, monsieur Macron, on vous le concède. Vous vous êtes bien mis en avant, on vous achèterait presque. Seulement, ce n’est pas d’un slogan imprimé sur un T-shirt pour briller en société dont nous avons besoin, mais de moyens pour concrétiser nos combats. Avec ou sans vous, la lutte sera radicale, ou ne sera pas.

 

Un texte écrit collectivement par Myroie, Patricia Marty et Annabelle Gasquez,
avec l’aide de Yan Gamard et Nina Hedgsworth, et la relecture attentive de Jessica Binois.

Les merveilleux dessins sont signés Marie-Ange Rousseau.

 


Pour aller plus loin (en plus de la documentation linkée dans notre texte) :