Coucher des mots d’amour sur du papier. De nos jours, l’image paraît presque désuète. Alors en 2030, qu’en sera-t-il ? La disparition latente des lettres d’amour manuscrites signera-t-elle la fin de la correspondance amoureuse ? Au contraire. Avec la profusion des nouveaux moyens de communication, les échanges amoureux n’auront jamais été aussi nombreux. L’amour, qu’importe les siècles, retrouve toujours le moyen de s’exprimer.

 

Lorsqu’Alfred de Musset voulut déclarer sa flamme à George Sand, il décida de lui écrire une lettre dans laquelle il l’avouait enfin : « Je suis amoureux de vous ». C’était en 1833, époque lointaine où les déclarations d’amour se faisaient sur papier, et dans un français irréprochable. Deux cents ans plus tard, en aurait-il fait de même ? Embrassé par la révolution du tout numérique, Alfred de Musset n’aurait sans doute pas choisi la lettre pour dévoiler ses sentiments. D’une part parce qu’en 2030, selon les propres prévisions de La Poste, pratiquement plus personne n’enverra de courrier. Et d’autre part, parce qu’aussi symbolique soit-elle, la lettre manuscrite aura sûrement été destituée par d’autres formes plus technologiques, mais non moins romantiques de correspondances amoureuses.

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George Sand par Félix Nadar (1864)

Les amours défunts d’une lettre écrite à la main

Selon un sondage Harris Interactive pour la maison d’édition Nouveaux Débats Publics, publié en mai 2011, 64 % des Français affirmaient avoir davantage plaisir à recevoir un mot d’amour par courrier papier contre 23 % par courriel et 10 % par SMS. Mais, en 2030, les Valmont et Mme de Tourvel seront-ils nombreux à vouloir réécrire les Liaisons dangereuses ? Il faut bien l’avouer, l’écriture manuelle devient de plus en plus obsolète. Responsable du site Au fil du Temps, un service en ligne qui propose des prestations de rédaction, Martine Devillers a fait le constat d’un certain désengagement pour l’écriture. « Il s’avère en effet qu’écrire ou recevoir une lettre d’amour aujourd’hui relève de la fiction ! Les seules écritures « sauvées » de ce cataclysme restent celles imposées par l’administration. »

Les longues lettres manuscrites, dont on reconnaissait immédiatement l’auteur par son écriture, et que l’on conservait comme des trésors, apparaissent déjà d’un autre temps. Aujourd’hui, elles ont été remplacées par les SMS et courriels, aux graphies impersonnelles et qui peuvent s’effacer en un clic. Reliques d’une époque bientôt révolue, ces mots d’amour surannés semblent donc prédestinés à finir dans un musée ou être répertoriés sur le web. « Si le monde du papier et de la correspondance écrite ont des jours comptés, la question qui se pose est celle de l’archivage, de l’indexation et de la mise à disposition. Un travail de collecte des dernières lettres doit avoir lieu. Et ce travail sera, je l’espère, effectué par nos soins », indique Nicolas Bersihand, directeur du site et de la maison d’édition DesLettres*, dont l’un des objectifs est de rassembler, publier et rendre accessibles les plus belles lettres d’amour de figures célèbres et d’illustres inconnus.

 

L’écriture manuscrite n’a plus le monopole de la lettre d’amour

Ont donc supplanté aux longues lettres manuscrites de nouveaux outils de communication plus rapides et toujours plus perfectionnés. À tel point qu’aujourd’hui, pratiquement plus personne ne déclare sa flamme sur papier. Sans parler des générations futures — ou « digital natives » — qui, ultra-connectées et friandes de nouveautés, privilégieront demain la modernité d’un mail à la sénescence d’une lettre. « Il paraît évident que les SMS ont pris le pas sur la plume et que le mode abrégé adopté par les ados (mais pas que) accélère les échanges, reconnaît Martine Devillers. Mais finalement, c’est grâce aux mails, que nous avons retrouvé le goût d’écrire, le goût du récit, du détail. Et finie la panne de timbre et d’enveloppe ! »

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Modern Love, Banksy

Le fameux cérémonial qui consiste à recevoir, décacheter fébrilement l’enveloppe et lire les mots enflammés de l’être aimé est donc en train de disparaître… Au grand dam des nostalgiques du papier. Malgré cela, une autre forme d’exaltation peut être ressentie dans l’attente d’un SMS, ou d’un message Facebook. Et ce n’est pas non plus parce qu’ils sont virtuels que ces mots d’amour ne sont pas offerts sincèrement. « Un mail bien tourné, bien écrit et réfléchi fait aussi tout son effet, observe Florence Escaravage, fondatrice de Love-Intelligence, site spécialisé en conseils amoureux**. Et de la même manière qu’on le faisait auparavant pour les lettres manuscrites, beaucoup de couples aujourd’hui rassemblent leurs premiers e-mails d’amour dans un livret. »

Il est donc peut-être moins romantique de recevoir une lettre d’amour par mail que par courrier. Pourtant, ce n’est pas tant le support qui nous importe que le contenu. Et comme le dit Nicolas Bersihand : « L’épistolaire ne s’arrête pas à la lettre manuscrite. Un mail, un SMS, un tweet, une conversation Facebook sont des lettres d’amour. »

 

Écris-moi des mots courts !

Parallèlement à l’évolution des outils de communication, la langue française s’est transformée donnant naissance à un langage dit SMS : sociolecte friand d’abréviations, de raccourcis phonétiques et d’inventions langagières. Ainsi, quand certains s’écrivent encore des « Je t’aime » à l’encre bleue, d’autres s’envoient succinctement des « jtm » ou des « jte kiffe », du verbe intransitif « kiffer » rentré depuis 2005 dans le dictionnaire du Petit Larousse. Les adolescents, avec leurs 83 textos échangés en moyenne par jour (étude de l’Arcep, 2012), sont les principaux auteurs de ces déclarations d’amour 2.0 écrites dans une langue souple, rapide d’utilisation et décriée par de nombreux linguistes.

La peinture détournée du "Vieil homme dans la douleur", de Vincent Van Gogh (1890)

La peinture détournée du “Vieil homme dans la douleur”, de Vincent Van Gogh (1890)

Les détracteurs du langage SMS avancent en effet que l’utilisation de cette forme d’argot porte préjudice à la langue française, qu’elle en menace son avenir et son prestige. « Or, ce n’est pas parce que les standards de la tradition littéraire ne sont plus respectés, que l’on ne peut plus communiquer de manière romantique, avertit Chiara Piazzesi, professeure au Département de sociologie à l’Université du Québec (Montréal). Même avec un langage synthétique et déformé, tout le monde aime recevoir pendant la journée des petits mots d’amour qui ne sont pas forcément écrits en alexandrins et à la main. » De plus, en s’émancipant des règles ancestrales dûment établies par l’Académie française, ce langage qu’affectionnent les jeunes générations permet d’intégrer une plus large communauté de parlants au monde de l’écrit.

Grâce à cette profusion de moyens de communication, nous n’avons donc jamais autant correspondu que maintenant. Nicolas Bersihand le soutient : « Le genre épistolaire est bien le genre du XXIe siècle. » Les mots tendres échangés ont beau se raccourcir et se transformer, le fait est qu’à l’ère numérique, il ne peut y avoir que davantage d’amour.

 

De la possibilité de dire à l’impossibilité d’écrire : la lettre d’amour en héritage

Constituée de l’alternance des points de vue masculin et féminin, la chanson de Benjamin Biolay Brandt Rhapsodie retrace une relation à base de messages téléphoniques et autres listes de courses. Elle commence par un post-it et se termine avec un SMS de rupture. Histoire d’amour banale et aussi vibrante que la vraie vie, elle nous amène à cette question : comment reprendre une romance quand les mots courts ne font plus d’effet ? « Dans une optique de reconquête, la longue et sincère lettre damour est un atout imparable, analyse Florence Escaravage. Elle permet de désamorcer les conflits en mettant des mots sur ce qui ne va pas. » Hommes, femmes, beaucoup y ont recours jusqu’au jour où ils se heurteront à la page blanche…

Her, réalisé par Spike Jonze (2013) © Wild Bunch

Her, réalisé par Spike Jonze (2013) © Wild Bunch

« À force dabuser du langage SMS, les gens ne savent plus sexprimer », remarque Léa, fondatrice du site Parler d’amour. Face à ce constat, cette ancienne étudiante en lettres et employée chez Meetic propose ses talents d’écriture à ceux qui en sont dépourvus. Elle écrit une vingtaine de lettres d’amour par mois moyennant finance. Et la demande ne fait que croître. « Certaines personnes me demandent conseil ou voudraient que je continue une lettre déjà commencée. Dautres me font tellement confiance quils veulent que je l’écrive en entier », confie cette jeune « communicante en relations amoureuses », telle qu’elle aime se définir. Et son nouveau métier sera sans doute amené à se développer. Spike Jonze y a déjà songé dans Her (2014) en imaginant dans un futur proche des écrivains spécialisés dans l’écriture de lettres d’amour sur commande

Alfred de Musset ne s’était donc pas trompé en écrivant : « L’amour est immortellement jeune, et les façons de l’exprimer sont et demeureront éternellement vieilles. » Présage ou science-fiction, une chose est sûre : tant qu’il y aura des êtres humains pour aimer, il y a aura des lettres pour faire parler leur cœur.

 


* Créée en 2013, DesLettres est la première maison d’édition consacrée au genre épistolaire. Récemment, elle vient de publier les quatre saisons DesLettres d’amour. Le premier livre de la série est une anthologie consacrée à la déclaration amoureuse. Sur le site vous trouverez plus de 300 lettres accessibles gratuitement.

** Fondatrice de Love Intelligence®, Florence Escaravage a souhaité professionnaliser, le plus sérieusement possible, la démarche de coaching amoureux. Passionnée par les dynamiques relationnelles et amoureuses, elle a constitué en quelques années une méthodologie d’accompagnement concrète. Cette méthode est aujourd’hui reconnue en Europe et outre-Atlantique.