À vingt-deux ans seulement, Maurèen Poignonec est une illustratrice jeunesse extrêmement prometteuse. De nature timide et réservée, elle trouve dans le dessin un moyen de se créer une bulle fantastique, haute en couleur, qui agirait comme une barrière protectrice dans un monde en souffrance. Elle a accepté de partager avec nous son univers poétique, dans lequel de drôles d’animaux subliment les différents versants de l’humanité. 

 

Comment es-tu venue au dessin ?

Maurèen Poignonec : Comme beaucoup de personnes qui dessinent, je pratique depuis toute petite. Déjà, à la maternelle, les professeurs disaient à mes parents « Il faut qu’elle fasse du dessin plus tard ». J’ai longtemps suivi les conseils de mon entourage concernant ma pratique artistique, et peut-être que si l’on ne m’y avait pas incitée, je n’aurais pas choisi d’évoluer dans ce domaine. De fil en aiguille, à force de travailler, j’ai appris à vraiment apprécier le dessin. Aujourd’hui, c’est devenu une source d’expression vitale. 

 
Tu as fait des études artistiques ? 

Lorsque l’on veut s’orienter vers des études d’art, il est conseillé de faire une école préparatoire ou une mise à niveau en arts appliqués. Comme je n’avais pas un assez bon dossier scolaire pour ça, j’ai intégré une prépa publique aux Beaux arts de Versailles, un établissement formidable, où la volonté du directeur était de privilégier la motivation des élèves à leur book ou leur niveau d’études.

L’année suivante, je me suis inscrite aux ateliers beaux arts de la ville de Paris. Ce que j’appréciais là-bas, c’est que l’on pouvait décider librement de nos créneaux horaires et des ateliers que l’on voulait suivre. J’ai choisi la bande-dessinée, le cinéma d’animation et l’analyse morphologique. Cette forme d’apprentissage correspondait parfaitement à mes besoins car je ne suis pas du tout scolaire, et je supporte mal que l’on m’impose des thèmes ou des techniques que je n’aime pas employer.

 
Et après ?

Deux ans plus tard, j’ai entrepris les Arts déco de Strasbourg, et j’ai eu beaucoup de mal à suivre un enseignement très conventionnel. Très vite, je me suis sentie perdue, j’avais le sentiment d’être conditionnée, de devoir mettre de côté ce que j’aimais faire pour répondre aux attentes de l’école. Mes professeurs s’en s’ont aperçus, et mon année n’a pas été validée par la suite. J’ai achevé mon cursus par une une formation professionnelle en illustration au lycée Corvisart.

 

© Maurèen Poignonec

© Maurèen Poignonec


 
Comment as-tu obtenu tes premières parutions ?

Au cours de ma deuxième année aux Ateliers beaux arts de Paris, j’ai été contactée, grâce à mon blog, pour réaliser des illustrations pour un magazine de la presse  jeunesse, Histoires pour les Petits chez Milan Presse. J’ai eu beaucoup de chance d’être repérée sans avoir à démarcher. J’ai terminé mes formations et je travaille vraiment depuis le mois de novembre 2014. Les débuts sont difficiles, je suis illustratrice freelance et je n’ai donc pas de salaire régulier. Heureusement, mes parents ont toujours été là pour me soutenir.

 
T’es-tu déjà essayée à d’autres arts ?

Aux Arts déco, j’ai eu l’occasion d’aborder différentes techniques d’arts plastiques. Le problème, c’est que lorsque l’on me demande de faire quelque chose que je n’aime  pas, je me bloque. Je ne les pratique pas mais j’apprécie beaucoup les autres arts, plus particulièrement la musique et le cinéma.

 
Quels sont les artistes qui t’inspirent particulièrement ?

J’aime beaucoup Egon Schiele, Niki de Saint Phalle , Van Gogh, Klimt, et du côté des illustrateurs Claude Ponti, Mary Blair, Ronald Searle, Jirô Taniguchi… J’adore ce qu’ils font, mais j’essaye de ne surtout pas m’en inspirer par peur d’être bloquée dans ma création. Il suffit que je vois une image qui me plaise pour en extraire inconsciemment les éléments qui m’ont plu, puis de les réutiliser dans mes propres illustrations. Alors je garde mes distances, afin de réaliser quelque chose qui me soit propre. 

 

© Maurèen Poignonec

© Maurèen Poignonec


 

En musique, j’ai beaucoup d’admiration pour les Beatles, David Bowie, Joy Division, Jacques Brel, Gainsbourg, Antony and the Johnsons, Nick Cave, Johnny Cash… les meilleurs en somme (rires) !

 

Tu dis que le dessin est devenu vital, est-ce que tes illustrations parlent de toi ?

C’est très souvent ce que mes proches me disent, mais moi, je ne le remarque pas. Il est très probable qu’inconsciemment, je m’illustre à travers mes crayons. Par exemple, j’ai fait une série d’illustrations sur l’asociabilité. J’imagine qu’inconsciemment, je l’ai réalisée par rapport à ce que je ressens dans la vie de tous les jours. J’ai un rapport complexe à l’autre, je ne me sens vraiment à l’aise que lorsque je suis éloignée de la foule. Ces dessins représentent assez bien ce sentiment : le gros personnage couvert de longs poils, c’est un peu moi. Il est poursuivi par des canards qu’il tente de fuir, et petit à petit, il finit par accepter leur présence.

 

© Maurèen Poignonec

Asociabilité © Maurèen Poignonec


 

Cette série a été réalisée cette année. Tous les ans, à l’occasion de la foire du livre jeunesse de Bologne en Italie, des professionnels, amateurs et étudiants sont invités à réaliser cinq planches pour un concours (il y près de 4000 participants pour 80 illustrateurs sélectionnés, ndlr). Mes professeurs voulaient qu’on y participe.

 

Tu peux me montrer tes dessins préférés ? 

Oui !

 

 

C’est le genre d’illustration que j’aime particulièrement faire, mais qui me prend beaucoup de temps. Ce sont des créations beaucoup plus poétiques et oniriques que la plupart des illustrations que l’on retrouve dans mes publications. Je me suis inspirée du dessin animé Ponyo sur la falaise de Miyazaki, une sorte de réécriture de la Petite Sirène qui raconte l’histoire d’un poisson fille qui crée un tsunami.

J’ai crée ce personnage mi-homme mi-loup, rouge vif : à la fois sympathique et terriblement égoïste, il dévaste tout sur son passage sans prêter attention à la vie sur terre. Vont se joindre à cet anti-héros un canard gigantesque, des oiseaux, mouettes, poissons et autres animaux invraisemblables. Ensemble, obnubilés par leur plaisir, ils vont provoquer un tsunami dévastateur pour que l’océan embrasse la terre dans ses moindres recoins. La planète bleue devient ainsi, dans une frénésie inconsciente, la planète toute bleue. J’ai d’abord travaillé au crayon de couleur avec des polychromos Faber Castell, et après je suis repassée dessus à la gouache. Une fois la peinture sèche, je retravaille toujours aux crayons de couleur pour tout ce qui concerne les petits détails, comme les poils, la végétations et les vêtements. Je n’utilise pas de pastels car c’est une technique trop grasse ; je préfère travailler avec finesse et précision.

 

Pourquoi avoir choisi l’univers de l’enfance, plutôt que, par exemple, le dessin de presse ?

Le dessin de presse est un univers qui me plaît beaucoup, mais je ne pense pas avoir la maturité ni les connaissances culturelles nécessaires pour pouvoir en faire ma spécialité. Tu sais, je vis un peu dans ma bulle, j’ai vite tendance à me fermer à l’actualité car je préfère ne pas savoir ce qu’il se passe dans le monde… J’ai une hypersensibilité parfois difficile à gérer, il me suffit par exemple de regarder le journal de 20h pour être complètement déprimée ! Avec le dessin, j’ai la possibilité de me récréer un univers haut en couleurs. Les illustrations pour enfants m’offrent une grande liberté : retrouver cette insouciance à laquelle j’ai goûté dans mon enfance. Une forme de naïveté que je trouve particulièrement émouvante, et qu’on l’on retrouve d’ailleurs dans les dessins des enfants.

 

Quel est selon toi le pouvoir des histoires sur les enfants ?

Pour moi, les histoires sont bien plus qu’un simple moment récréatif. Quand j’étais petite, ma mère me lisait toujours celles de l’École des Loisirs, et des contes russes. Aujourd’hui, quand je les relis, je les trouve toujours aussi beaux, profonds et enrichissants. L’enfant a besoin d’avoir un imaginaire lié aux histoires qu’il ou qu’on lui lit. Le dessin est une précieuse valeur ajoutée, car il va favoriser l’imaginaire. Images et textes sont complémentaires, ils s’apportent l’un à l’autre.

 

© Maurèen Poignonec

© Maurèen Poignonec


 

Et puis, c’est à cet âge que l’on trouve la liberté de faire ce que l’on veut, et sans avoir honte. On peut être le lundi matin Indiana Jones, et trente minutes plus tard un paysan adoubé chevalier par le Roi Richard Cœur de Lion. L’imaginaire des enfants est d’une immense réceptivité, à nous de les aider à l’entretenir.

Les images que l’on voit au quotidien ont bien plus d’impact qu’on ne l’imagine. Par exemple, les visuels que l’on ingurgite dans la publicité ont une grande influence sur nos désirs et notre façon de penser. En ce qui concerne le dessin, et comme la plupart des arts, cela reste un moyen d’expression qui ne justifie en aucun cas des actes de violence. En janvier, après la tuerie de Charlie Hebdo, j’ai été absolument dévastée. Comme beaucoup de Français, et peut être même plus intimement en raison de mon métier, je me sentais liée aux victimes sans les connaître. Je n’explique pas le pouvoir de certaines représentations sur les esprits ; en ce qui me concerne, j’ai décidé de contrebalancer l’horreur qui peut être vécue au quotidien grâce à un univers fantasmagorique.

 

© Maurèen Poignonec

© Maurèen Poignonec


 

Quels sont tes projets à venir ?

Des publications chez Milan presse, un roman (à partir de 9 ans) chez Sarbacane, un album jeunesse chez Gautier-Languereau, un conte (Le vilain petit canard) chez Père-Castor Flammarion, un roman chez Kilowatt Éditions…

Sinon, j’aimerais bien écrire mes propres histoires. À chaque fois, je suis liée à un auteur qui me choisit ou que je choisis pour réaliser un projet d’album que l’on envoie aux éditeurs. Pour une fois, j’aimerais pouvoir être auteure et illustratrice !

 
Pour toi, c’est quoi être une femme de vingt-deux ans au XXIe siècle ?

Dans mon métier, je n’ai jamais rencontré de difficultés par rapport au fait d’être une femme. À vrai dire, j’ai eu l’occasion de travailler essentiellement avec des femmes. Peut-être aussi suis-je tellement froide et distante que cela incite les gens à avoir un rapport particulier avec moi (rires) ! Ce n’est que de la timidité, une façon de me protéger en un sens.

La seule chose que je déplore, c’est qu’aujourd’hui encore, on fasse des albums jeunesse différents pour les filles et les garçons. Si l’on me propose d’en réaliser un, je refuse catégoriquement et ce quelle que soit la maison d’édition. Je suis contre l’idée de mettre une barrière pour « séparer les genres ». Je refuse de véhiculer l’image de la fille bébête qui ne pense qu’à sa Barbie face au garçon casse-cou qui ne rêve que d’aventures. Cela laisse des stigmates, et c’est bien loin de la réalité. C’est important de ne pas trahir ses convictions personnelles, surtout lorsqu’on choisit de faire de sa passion son métier.

 


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