En s’alliant au nom et à la patte Wachowski, Netflix fait de nouveau l’événement avec une série originale aux moyens démesurés. Sense8, projet ambitieux et très attendu, n’a donc pas échappé à une critique tour à tour élogieuse ou sévère, rarement neutre. Tour de force pour certains, joyeux n’importe quoi pour d’autres, la seconde saison est déjà attendue comme la preuve d’un chef d’œuvre ou la conclusion d’une débâcle. Pour en juger, petit retour sur cette première saison  avec quelques spoilers en prime.

 

Constat évident fait au fil des ans : la filmographie Wachowski se présente en dents de scie. Pour chaque production, les avis divergent. Les réalisateurs, perçus comme des génies incompris, ou à l’inverse, des utopistes rébarbatifs,  laissent rarement leur public indifférent. En réalité, ils se retrouvent fréquemment à l’étroit. Avec un format cinéma de trois heures de pellicule grand maximum, ils tentent à chaque fois de caser les grandes thématiques humanistes qui leur sont chères. Un système dont les résultats ne sont malheureusement pas toujours probants.

Il était donc peut-être inévitable qu’à l’image d’un David Lynch et son Twin Peaks, Andy et Lana profitent du cadre sériel pour enfin pouvoir développer leurs idées, prendre le temps et convaincre. Pour cette première saison, avec douze fois une heure au style très cinématographique – sans compter un budget juste en deçà de leurs blockbusters habituels – les Wachowski possèdent toute la latitude pour produire ce qui était annoncé comme leur grand comeback, et raviver leur aura.

 

Les cendres de nombreux défauts

Lors de la mise à disposition pour la presse des trois premiers épisodes de cette nouvelle saga à l’échelle mondiale, l’accueil est resté plutôt mitigé – voire foncièrement mauvais. Seul Télérama, en presse française, laissait le bénéfice du doute au reste de la saison à venir. Problèmes de rythme, longueurs, intrigue peu compréhensible, incohérences, naïveté ou clichés trop évidents sont ceux évoqués. Force est d’admettre qu’en se penchant sur ces épisodes, on peut comprendre les réserves émises. D’un autre côté, elles sont probablement guidées par une vision tronquée d’une œuvre en réalité pensée comme un tout.

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Ainsi, dès le premier épisode, nous faisons la connaissance d’une femme, assise dans les ruines d’une église, discutant avec un homme qui ne semble pas réellement là. Par son suicide – ou juste avant celui-ci – elle donne naissance aux huit personnages principaux qui partageront leurs sens, leurs expériences, leurs  pensées, sentiments, impressions, douleurs, histoires, vies et éventuelles morts.

Sense8, ce sont ces huit personnages progressant vers un syncrétisme qui les rassemble en une entité unique et multiple à la fois. Sortes de mutants ou d’humains « améliorés », ils peuvent se parler depuis des continents différents, intervenir dans le corps de l’autre ou projeter leur image à ses côtés ; mais surtout, ils n’ont aucune idée de ce qui leur arrive. Sensibles, ils doivent supporter et préserver leur cluster (ou groupe) d’une menace qui restera inconnue et invisible une grande partie de la saison.

Le fait d’être perdu lors de l’introduction et au fil d’une narration fragmentée est par ailleurs fréquent dans plus d’une œuvre de fiction. En revanche, les pièces se mettent tout simplement en place progressivement.

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

En revanche, le côté un peu niais faisant parfois surface avec les fortes doses de bons sentiments en intraveineuse, les longueurs d’un récit tantôt explosif, tantôt très intimiste pendant de très longs segments, les stéréotypes culturels qu’incarnent les personnages : tout cela peut agacer à de multiples reprises. Mais ces réserves signifient-elles vraiment l’échec cuisant et définitif des Wachowski annoncé sur les réseaux sociaux ?

 

Le phénix obstiné d’un duo de vétérans

Absolument pas ! Le fait est que – malgré les goûts de chacun et une adhésion ou non à la série et à ce qu’elle véhicule – les défauts relevés ne sont que des détails mineurs. Souvent étriqués au cinéma, ces utopistes parfois raillés pour leur positions éthiques que sont les Wachowki ont pris des allures de vétérans humanistes. Tentant à chaque nouveau film ou production de placer les idées leur tenant à cœur avec plus ou moins de maestria ou de profondeur, Sense8 se révèle peut-être l’arme ultime d’une pensée ayant évolué et s’étant amendée. Renaissant de leurs cendres et repensant leur discours, le frère et la sœur affinent et simplifient constamment ces idées transversales à toute les sociétés : d’un questionnement féministe ou sur le genre à une critique d’un capitalisme dévoyé, de l’idée d’une humanité plus pacifiste, tolérante, à celle d’un certain mysticisme dépassant le réel que nous connaissons, ils tentent autant de dépeindre des avenirs sombres que les manières de les éviter.

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

À la lumière de ce constat et de l’évolution de la saison, ce qui n’était pas suffisamment maîtrisé dans Matrix, trop grandiloquent dans Cloud Atlas et plus que superficiel dans Jupiter Ascending, trouve sa meilleure expression dans Sense8 qui atteint un équilibre convainquant. Bien sûr, les potentielles futures saisons détermineront si l’explosion est maîtrisée ou si le château de cartes finira par s’effondrer, mais les épisodes déjà tournés se suffisent à eux-mêmes pour un résultat prenant aux tripes, exaltant.

Les choix des acteurs et localisations se révèlent essentiels. Certes, ils mettent en avant différents stéréotypes, mais tous peuvent bel et bien exister, et parfois même défier les attentes : la difficulté d’assumer son homosexualité en tant que star de l’écran au Mexique et face à une culture parfois violente et machiste ; la position de pouvoir d’une femme d’affaire coréenne pourtant mise de côté – par une hiérarchie patriarcale – plaçant toute sa rancœur rentrée dans ses poings ; le flic au complexe du sauveur reposant sur des visions qu’il doit taire pour rentrer dans le moule ; cette femme indienne ancrée tant dans le religieux que le scientifique, incarnant la maigre présence féminine dans les sciences dites « dures » ; cette femme transgenre rejetée par sa famille et dans le même temps hackeuse de haut niveau épanouie dans son couple ; cette DJ traumatisée et désabusée quant au fait même de vivre, déconnectée du côté festif de la nuit ; ce braqueur à l’enfance plus que douloureuse se battant entre éthique personnelle et sensation d’être un monstre de violence tout comme son paternel ; ou enfin ce conducteur de bus de Nairobi, fan de Van Damme et de justice voulant sauver sa mère séropositive à tout prix.

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Tous représentent des réalités sociétales, des oppositions ou des exceptions. Tous sont d’une simplicité stéréotypique tout en développant une complexité de nuances inhérente à l’existence. Tous ne s’en tiennent pas à un manichéisme basique et errent au gré d’un jeu d’acteur excellent, rattrapant des dialogues parfois trop légers. Aucun acteur n’est connu, mais ils sont sans exception originaires du pays dans lesquelles les scènes ont véritablement été tournées (fait assez rare pour être signalé), ajoutant leurs vécus à celui de leurs personnages.

C’est cet ensemble, aussi simple qu’englobant, poétique que brutal, qui paraît tout bonnement sonner « juste ». Malgré la dimension de pouvoirs psychiques dépassant nos connaissances actuelles, chaque personnage semble concret, incarné, proche de nous et – même avec (voire grâce aux) variations de rythme – le contact s’établit autant avec nous, qu’entre eux. La composante spectateur devient au fur et à mesure le neuvième individu du dispositif, l’ambition étant clairement de nous faire entrer dans la danse des grandes questions trop souvent laissées de côté.

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Si un mot devait définir la série ce serait d’ailleurs celui de « contact ». Physique, mental, émotionnel, chaque personnage ne comprend pas nécessairement ce qu’il convient de faire ou son propre dédale intérieur. Tous sont perdus et traumatisés d’une manière ou d’une autre. Mais malgré les frontières spatiales, temporelles, culturelles et morales, ils sont forcés d’apprendre à voir plus loin que leur ego. À entrer en contact avec d’autres parties du monde comme d’eux-mêmes, à se corriger ou s’encourager, s’entraider et se rapprocher.

Si toutes les œuvres de fiction appellent à un lien avec les protagonistes, c’est ici l’essence même de la série que de se connecter à l’autre, fictionnel ou non. Constater que la différence n’est pas si grande et que, quand bien même elle existe, elle n’est en rien une barrière, propose une perspective positive tout en ne tombant pas dans un angélisme malvenu dont ont pu pâtir, en partie, leurs œuvres passées.

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Sense8, créée par Lana et Andy Wachowski (2015) © Netflix

Sense8 est une fresque à la composition complexe. Certains parlent de chef d’œuvre et en effet, il est compliqué de rendre compte ici de la grandiloquence humaine servie par une technique impeccable. Grâce à un récit en mosaïque jouant sur l’espace – bien mieux mis en œuvre depuis Cloud Atlas et son jeu sur le temps  et un développement distillant goutte à goutte les indices c’est, en plus, la construction d’une proximité avec chaque personnage qui fait toute la différence pour toucher à l’empathie du spectateur.

C’est d’ailleurs peut-être le seul reproche qui, en définitive, peut être fait : celui de trop vouloir faire ressentir – au plus grand nombre – les beaux sentiments qui animent les Wachowski. Mais loin d’être naïfs, et plus digestes qu’au sein des films, ces sentiments et opinions vitaux méritent ce bel écrin qu’est Sense8 ainsi que douze heures de votre vie. Car si l’on dit que les voyages ouvrent à l’autre et au monde, Sense8 devient subitement la meilleure thérapie sur le marché contre l’aliénation et l’isolement pour ceux qui n’ont que leur petit écran à disposition. Douze heures c’est même trop peu pour huit perspectives méritant définitivement leur saison deux.