Rencontre avec la musicienne Mizan K à l’occasion de la sortie de son premier EP, Dark Blue, en novembre 2015. Artiste aux multiples talents, la jeune femme n’a pas peur de diversifier les tâches, de la réalisation de chacun de ses clips à la composition, en passant par l’écriture et la production de toutes ses chansons.

 

Native de Chicago, Mizan K a grandi en Éthiopie. Un pays qui a modelé la personne qu’elle est, son art et ses obsessions. Aujourd’hui installée à New York, elle dévoile une mentalité d’ouvrière déterminée. Créatrice de son propre univers musical, sur lequel elle garde une emprise totale, Mizan K offre avec son premier EP (sorti chez Terrible Records) le cosmos luxuriant d’une psyché pure et engagée. Avec son 7 Billion, démonstration minimaliste de tout son talent dans laquelle sa voix et son piano ne font qu’un, et où elle aborde des thématiques écologistes, la créatrice de titres oniriques et engagés a réussi à faire parler d’elle sur Internet. Un petit exploit qui en dit long sur l’opportunité que présente le Web pour les jeunes artistes, selon ses dires. Grâce à l’immédiateté et à la facilité du partage sur les réseaux, des musicien-ne-s en devenir comme Mizan K peuvent garder un contrôle total sur ce qu’ils et elles font. À l’écoute de ses morceaux, on peut sentir cette liberté qu’elle chérit tant, et ses diverses influences, qu’elles viennent du r’n’b, de la pop ou de l’électro.

Mizan K a accepté de répondre à nos questions, de nous faire découvrir son travail et de nous dévoiler ses sentiments sur le monde qui l’entoure. Cette rencontre dans laquelle chacun-e peut se reconnaître est aussi un échange d’une douceur singulière. Les thématiques de sa musique sont universelles, de l’état de l’humanité à celui de son existence personnelle. Rythmée par les sonorités éthérées et suaves de la chanteuse, votre lecture promet d’être un exquis moment d’optimisme bercé par l’agitation de vos humeurs.

 

Peux-tu me dire d’où tu viens ? J’ai pu lire que cela avait une importance toute singulière pour toi.

J’ai grandi en Éthiopie, cette ville est effectivement très importante pour moi. C’est la fondation de toute mon existence, ce pays en dit beaucoup sur qui je suis aujourd’hui. Mais j’ai été marquée par tellement d’autres endroits. Un en particulier me revient sans arrêt en tête : l’école pour filles dans laquelle j’allais, gérée par des sœurs. C’était un lieu à la fois horrible et merveilleux, dans lequel j’ai très certainement fait naître mon attitude provocatrice.

 

Pourquoi t’es-tu retrouvée dans une école pour filles ? Quels sont tes souvenirs de ce lieu ?

C’était l’une des meilleures écoles de la ville en matière d’éducation. Un établissement très strict où l’on devait respecter la discipline. Les nonnes et les enseignant-e-s frappaient souvent les enfants, aujourd’hui c’est devenu illégal, ce qui est un grand soulagement. Je pense que je vais m’en tenir à cela et ne pas en dire plus à ce sujet. Je ne regrette pas cette expérience, elle m’a construite. J’ai aussi de beaux souvenirs là-bas, à jouer et à m’amuser. Dans ces moments-là, tout n’était qu’harmonie.

Mizan ©

Mizan K ©


 

Pour être honnête, je suis tombée sur ta musique complètement par hasard. Après t’avoir découverte, je me suis sentie comme une exploratrice chanceuse. Je ne pouvais plus m’arrêter d’écouter 7 Billion, la production du morceau est parfaite. T’en occupes-tu toi-même ?

Merci ! Mon degré d’implication dans la production varie d’une chanson à l’autre. Je fais presque tout avec mon collaborateur Str8ngecreature. Nous voulions garder le titre 7 Billion tel quel, les cordes y sont simples. Nous n’avons pas vraiment trafiqué le morceau, excepté pour les balances entre la voix et le piano.

 

Comment as-tu rencontré Str8ngecreature ?

Nous nous sommes rencontrés au lycée, et avons grandi ensemble. Je m’intéressais à la musique et lui en faisait aussi, ainsi que des œuvres d’art. C’était un génie de treize ans lorsque j’ai fait sa connaissance pour la première fois. La profondeur de sa créativité me stupéfait encore aujourd’hui.

 

Ta musique est militante. Quel est le message derrière une chanson comme 7 Billion ? Pourquoi as-tu besoin d’aborder ces sujets ? 

7 Billion est le résultat de mes insomnies, lorsque je reste éveillée jusqu’à six heures du matin pour écrire au sujet de toutes ces choses qui me dégoûtent dans le monde, comme la violence, la pollution, la guerre… J’ai besoin d’évoquer ces problèmes, car il n’y a aucun besoin plus impérieux que d’en discuter !

 

Est-ce dur pour toi de trouver l’inspiration afin d’écrire une chanson ? Que fais-tu quand tu ne sais pas comment articuler tes pensées ? 

Ce n’est pas dur pour moi d’avoir de l’inspiration, beaucoup plus de réussir à l’exprimer de manière juste. Quand mes pensées s’emmêlent, je les extériorise en les posant sur papier. Les sentiments sont immatériels, mais très présents. Je me sens désemparée si je n’arrive pas à les exprimer.

Mizan ©

Mizan K ©


 

As-tu reçu une éducation musicale ?

J’ai pris des leçons de piano tous les samedis matins depuis mes sept ans. Cela dit, mes talents de pianiste ne sont pas si bons. Je ne me considère pas comme pianiste, je ne suis pas assez expérimentée. Les leçons de piano m’auront surtout aidée en matière d’écriture.

 

On ressent pourtant des touches d’influences classiques dans tes morceaux, autant que contemporaines.

C’est peut-être dû à ces fameuses leçons de piano !

 

Que dirais-tu à nos lecteurs et lectrices qui ne te connaissent pas pour présenter ton EP, Dark Blue ?

Eh bien, il s’agit de mon premier ! Je dirais qu’il est mélancolique, joyeux, chaleureux, anxieux, et surtout honnête… C’est beaucoup de choses à la fois.

 

J’aime beaucoup le nom de l’EP d’ailleurs. Comment et pourquoi l’as-tu choisi ? 

Il s’appelle Dark Blue, car il a été produit, enregistré, écrit et fabriqué de nuit. Il a l’ambiance de la réflexion solitaire, le sentiment des temps nocturnes, lorsque tout le monde dort ; ce moment où l’on réfléchit au déroulement de la journée, lorsque l’on est seul-e dans sa chambre.

 

J’ai lu que tu collaborais occasionnellement avec des cinéastes, des illustrateurs-trices et ingénieur-e-s digitaux-ales. Est-ce que cela fait partie de ton processus créatif ? Ta musique est-elle dépendante des arts visuels ? 

Ma musique existe par elle-même. La représentation visuelle est optionnelle pour moi. Ce serait bien d’avoir une vidéo pour aider à illustrer le sens d’une chanson, mais ce n’est pas forcément nécessaire. D’ailleurs, je me disais récemment qu’il était précieux de laisser la chanson telle quelle à l’auditeur ou l’auditrice, afin qu’il ou elle l’interprète lui-même. Peut-être que les vidéos rendent le sens des chansons trop figé.

 

Pourrais-tu malgré tout créer une bande-son pour un film ? 

Oui, j’aimerais bien. Tout repose sur notre capacité à insuffler la vie à des humeurs. Je pense que c’est quelque chose que j’aime faire, créer des humeurs et les amplifier grâce à la musique.

 

Tu as réalisé et produit les clips de tous les titres de l’EP, c’est fantastique. Pourquoi les avoir réalisés par toi-même ? 

Pour être honnête, je n’avais pas d’autre choix. Je n’avais pas non plus l’envie de choisir entre avoir de l’argent et travailler avec d’autres gens. J’étais curieuse de voir ce que je pouvais réaliser par moi-même, donc j’ai appris à utiliser tous les logiciels de montage dont j’avais besoin, et à utiliser une caméra, un objectif, etc., afin d’avoir plus de maîtrise sur le résultat.

 

Es-tu satisfaite de tes clips ?

Pas vraiment. Pour être honnête, je ne suis jamais satisfaite de rien.

Mizan ©

Mizan K ©


 

On ressent un sentiment de solitude infinie à l’écoute de tes chansons, et au visionnage de tes vidéos. Est-il important pour toi de partager ton propre sentiment de solitude avec les autres ? 

Je suis parfois très solitaire, je ressens beaucoup d’isolement. Je pense que nous le ressentons tou-te-s. Il est capital de ne pas avoir honte de cela. Partager avec les autres, avoir de l’empathie et être compris-e nous y aide.

 

Ta voix a la profondeur et la solitude des chanteuses de blues et de jazz. En écoutais-tu plus jeune ?

Je n’ai pas grandi en écoutant des chanteuses de blues. C’est beaucoup plus tard que j’ai vraiment découvert et apprécié Billie Holiday et Nina Simone. Je me retrouve à y faire référence sans même le vouloir.

 

Qu’est-ce que tu écoutais en grandissant alors ?

J’écoutais un mélange de musiques assez éclectique, principalement influencée par les goûts de mon père, qui étaient très bons. Simon and Garfunkel, Marvin Gaye, Fleetwood Mac… Toutes les bonnes choses des années 1960 !

 

As-tu trouvé ton public grâce à Soundcloud ?

Pas seulement Soundcloud, bien qu’il s’agisse d’un facteur important. Même si je ne suis pas une personne très douée pour les réseaux sociaux, j’ai fait en sorte de me rendre visible sur un maximum d’entre eux. C’est important de le faire, cela donne du pouvoir à l’artiste.

 

Penses-tu, comme Amanda Palmer, que le financement participatif et les plateformes de partage sont devenus essentiels aux artistes aujourd’hui ? 

Je pense que grâce au miracle d’Internet, les artistes ont désormais bien plus de pouvoir sur leur travail. Comme ils et elles n’ont plus besoin d’un label, les artistes n’ont plus à écraser leur créativité sous la volonté et les idées de ce dernier, en fonction de ce qui se vend. Cela signifie aussi qu’un-e artiste n’a plus besoin de s’autocensurer, puisqu’il ou elle n’a plus la nécessité de passer à travers les mass medias étriqués et désuets que sont la télévision et la radio. Sa seule limite est sa créativité, je trouve cela formidable.

 

Qui admirais-tu plus jeune ? Est-ce que certain-e-s artistes ont influencé ta manière de faire de la musique aujourd’hui ? 

J’admire tellement de personnes, que ce soient des peintres, des musicien-ne-s ou des réalisateurs-trices. Pourtant, je ne sais pas si je suis influencée par ces gens de manière consciente. J’ai grandi en Éthiopie, et la plupart des chansons qui venaient à moi étaient des hits internationaux. Plus jeune, mes idoles étaient surtout des divas : Mariah Carey, Whitney Houston, Céline Dion. Je voulais toujours plus de la musique, et grâce à l’arrivée d’Internet, j’ai fait la connaissance d’un monde qui m’était inconnu… Et wow ! C’était comme trouver le chemin de la maison. J’ai commencé à écouter Nirvana, Alanis Morisette, Lauryn Hill, Nas, Daft Punk, etc. Il y a tout un monde de musiques que je suis toujours en train de découvrir.

 

En parlant de ça, quelles sont tes meilleures découvertes musicales en 2015 ?

Une heure avant cette interview, j’ai découvert Okay Kaya, et j’étais stupéfiée.

 

Qu’est-ce qu’être une femme de vingt-quatre ans au XXIe siècle d’après toi ?

Honnêtement, ce n’est pas simple. Mais je m’améliore pour ce qui est de ne pas écouter les idioties que les médias débitent à mon égard. En fait, c’est un défi à la fois absurde et magnifique.

 


Mizan K

Dark Blue EP

Date de sortie : 06/11/2015
Label : Terrible Records
DARK BLUE EP COVER FINAL Saturated 1. No Fool 04:54
2. Anxious 04:07
3. Thru 03:29
4. 7 Billion 02:23
5. Looking For 03:25

 
 


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