Figure incontournable du bebop, Sarah Vaughan a marqué à jamais l’histoire du jazz. Celle qui a inspiré des générations de chanteuses et de musiciennes, dont Amy Winehouse de son vivant, enchantait son public, changeant alors irrévocablement la place des femmes dans un monde musical ouvertement machiste.

 

Il était une fois Sarah Vaughan

Le bebop, c’est la liberté au sein même d’un genre musical déjà synonyme de liberté : le jazz. Des airs ivres d’indépendance, gorgés de rythmes entêtants et rapides, millimétrés et pourtant tributaires de l’improvisation, dont Sarah Vaughan (1924 – 1990) est encore aujourd’hui l’une des plus majestueuses représentantes. Déscolarisée très tôt, la petite fille préférait la musique à l’école. En 1942, lors de son passage déterminant à l’Apollo Theatre lors d’un concours de chant amateur qu’elle remporte – celui qui fixe le début de sa carrière –, elle interprète Body and Soul devant la grande Ella Fitzgerald, présente dans la salle. Aux côtés d’Earl Hines et de son orchestre qu’elle rejoint la même année, la jeune femme seulement âgée de dix-huit ans explore les artères du jazz et de ses figures les plus éminentes :

Quand je chante, quand bien même les problèmes seraient assis sur mon épaule, je ne les remarquerais même pas1.

Plus tard, en 1944, elle décide de rejoindre deux de ses compagnons de route et quitte son ancienne formation pour celle du chef d’orchestre Dizzy Gillespie et son ami saxophoniste Charlie Parker. Ici naît le bebop, genre appartenant au jazz qui a défrayé la chronique en son temps, rejeté par certain-e-s puristes et adoré par d’autres. Quel que soit le point de vue des artistes ou des critiques sur le bebop, le talent de Sarah Vaughan, lui, a toujours été reconnu. Les plus grands, comme Frank Sinatra, ont acclamé ses prouesses et se sont inclinés devant sa virtuosité, de musicienne comme de chanteuse. Sa voix, elle l’utilisait comme un véritable instrument de musique pouvant naviguer sur trois octaves sans la moindre difficulté.

En 2003, dans son premier album, Amy Winehouse déclarait son amour pour Sarah Vaughan sur October Song, morceau au fil duquel elle parle de son oiseau mort et rend hommage à la chanteuse de jazz :

Ava was the morning, now she’s gone
she’s reborn like Sarah Vaughan
In the sanctuary she has found
birds surround her sweet sound
and Ava flies in paradise

Ava était le matin, maintenant elle est partie
Elle est née une seconde fois, comme Sarah Vaughan
Dans le sanctuaire qu’elle a trouvé
Les oiseaux accompagnent sa jolie voix
Et Ava vole au paradis

Sarah Vaughan, par William P. Gottlieb, 1946 ©

Sarah Vaughan, par William P. Gottlieb, 1946 ©

La chanteuse regrettée avait d’ailleurs repris l’un des titres les plus connus de Sarah Vaughan, Lullaby of Birdland. Dans le documentaire Amy d’Asif Kapadia sorti en juillet 2015, Amy Winehouse racontait qu’à l’âge de seize ans, lorsqu’elle chantait dans une formation de jazz, le National Youth Jazz Orchestra, Dinah Washington, Sarah Vaughan et Tony Bennett étaient ses plus remarquables inspirations : « J’ai appris à chanter en écoutant des choses comme [Thelonious] Monk, ainsi qu’un grand nombre de solistes, plutôt que de seulement écouter des chanteurs-euses. J’ai appris de tout, vraiment », explique-t-elle.

Cette jeunesse enivrée de jazz, qu’elle soit celle d’Amy Winehouse ou celle de Sarah Vaughan, trouvait dans cette musique l’oxygène nécessaire à sa survie. Rapidement, les deux jeunes femmes savent qu’elles veulent chanter, cela leur vient comme une nécessité. L’une s’enfuit tard le soir de chez elle pour aller dans des night-clubs des années 1930 et performer, l’autre constitue son propre groupe, à peine sortie de l’adolescence, au rythme de nighties en pleine quête identitaire.

 

L’amour à tout prix

En quarante-sept ans de carrière, Sarah Vaughan a démontré qu’elle n’était pas une artiste ordinaire. Son histoire, comme celle d’autres grandes voix qui ont fait celle du jazz, n’est pas simple. Sur fond de ségrégation raciale, de misogynie et d’intolérance, sa vie constitue une lutte permanente. Fille d’un pasteur et d’une mère blanchisseuse, née à Newark dans le New Jersey, aux États-Unis, son existence est par bien des aspects modestes et sans prétention :

Beaucoup des premières expériences musicales cruciales de Sarah ont eu lieu à l’église baptiste Mount Zion de Newark, dans le New Jersey, nous indique la chercheuse Elaine Hayes, actuellement en train d’écrire un livre consacré à la chanteuse. Elle a commencé à jouer du piano et de l’orgue pour la chorale de l’église, et cela l’a aidée à maîtriser la technique de la théorie musicale afin d’être une contributrice active au développement du mouvement bebop, une musique qui deviendra le soutènement du modern jazz. Ce n’est que plus tard qu’elle rejoint la chorale de l’église et commence à chanter.

Celle que l’on appelait parfois Sassy et que l’on surnommait la Divine se rêvait en réalité concertiste classique, comme nous le raconte Alain Gerber dans le magnifique album BD Sarah Vaughan sorti chez BD Music/BD Jazz cet automne. Elle fut poussée par une mère dont les aspirations à l’égard de son enfant n’avaient pour limite que son ambitieuse imagination. Elaine Hayes nous apprend que, venant d’une famille religieuse, Sarah Vaughan « n’écoutait que rarement des chanteuses de blues comme Bessie Smith ou Ma Rainey. Elles ne faisaient pas partie de son vernaculaire musical. Très tôt, un producteur influent lui a proposé de faire d’elle la prochaine Bessie Smith. C’était à l’époque une véritable formule éprouvée pour le succès commercial des femmes noires. » Mais la jazzwoman a refusé. Elle avait envie de rester libre dans sa manière de chanter. Sarah Vaughan voulait se faire aimer du public, qu’il soit le plus large possible.

Sarah Vaughan jouant du piano, le 7 avril 1958 © Bettmann/CORBIS

Sarah Vaughan jouant du piano, le 7 avril 1958 © Bettmann/CORBIS

Pour se faire une place, elle n’hésite pas à calquer le comportement des hommes, machos et brutaux, afin de se faire respecter. Mais ce qui finit par les mettre tous à ses pieds, ce n’est pas ce masque de virilité, cette façade de masculinité exacerbée, mais son infinie maîtrise de vocaliste, de cheffe d’orchestre intransigeante.

Comme Billie Holiday, Etta James ou Nina Simone, Sarah Vaughan ouvre la voie pour les futures générations de chanteuses et interprètes, secouant par sa voix profonde des milieux où le machisme est roi, comme pouvait l’être celui du jazz. L’historienne américaine Elaine Hayes nous donne quelques éclaircissements :

Elle ne chantait pas de protest songs comme Billie Holiday ou Nina Simone. Elle n’était pas non plus une militante pour les droits civils comme Paul Robeson, Marian Anderson, ou Lena Horne. Mais des gens de tous bords et de toutes origines, blancs ou noirs, étaient attirés par sa voix et son chant, à tel point qu’ils étaient prêts à mettre de côté leurs préjugés et voir au-delà des stéréotypes.

Dans les années 1950, Sarah Vaughan a franchi la ligne qui fera d’elle une pop star qui attire à la fois les publics noirs et les publics blancs. La plupart du temps, elle ne chantait pas de blues ou des musiques étiquetées comme « noires ». Au lieu de cela, elle chantait des chansons d’amour et des ballades, accompagnées par des orchestres de cordes, un domaine qui est plutôt celui des chanteurs et chanteuses blanc-h-es habituellement. Elle incarnait alors différents personnages : la fille d’à côté, la femme dévouée, la tentatrice. Elle avait la possibilité de s’adapter et de proposer de nombreuses visions différentes, un privilège qui était souvent refusé aux femmes noires. Son chant et sa voix ont aidé le public blanc à comprendre différemment la voix noire, la féminité noire. Elle ne correspondait pas à ce que l’on attendait d’elle.

Plus que la figure et que l’icône qu’elle deviendra par la suite, Sarah Vaughan a tout au long de sa vie luttée discrètement pour la visibilité des femmes noires, afin de rétablir leur légitimité face à des publics blancs encore ancrés dans un racisme marqué. Bien que ses airs et paroles aient toujours été de douces ballades ou des morceaux festifs et joyeux – comme sa personnalité – son statut même de vedette lui donnait un rôle essentiel au sein d’un combat qui fait écho à des problématiques toujours très actuelles. En refusant de se conformer aux attentes d’un milieu, elle en révélait finalement les dérives et problèmes.

 

Destin effrité

Tous les historien-ne-s et critiques s’accordent sur la voix de Sarah Vaughan, son incroyable diction, son phrasé, son timbre de chanteuse d’opéra. Souffrant d’une timidité maladive sur scène, c’est pourtant sur les planches, éclairée par des lumières vives, que l’artiste réalise ses plus impressionnantes prestations :

Je ne suis pas une personne spéciale. Je suis une personne normale qui fait des choses spéciales2.

Alain Berger nous apprend dans son livre que Sarah Vaughan se rêvait aussi grande que l’inoubliable Judy Garland. Dans la mémoire de certain-e-s, elle l’est, immense et glorieuse. « Même si elle était une star, la gloire ne semblait pas influencer sa personnalité. Ses ami-e-s et les musicien-ne-s racontent qu’elle restait assez terre à terre », confie Elaine Hayes. Une famille et un entourage musical qui étaient par ailleurs un des aspects principaux de son existence, sa mère et sa fille, tout particulièrement.

La carrière de Sarah Vaughan, comme beaucoup d’autres, s’est effritée sur la fin. Toutefois, un an avant sa mort, elle donne un dernier concert et reçoit un Grammy Award. La constance de sa présence au cœur la musique s’oppose à ces destins tragiques d’étoiles filantes, ayant connu le succès et l’oubli presque aussi vite. Le 3 avril 1990, un cancer des poumons s’empare de ses derniers instants. Le souvenir de son génie, encore absolu, semble néanmoins se dérober au fil du temps. En 2015, il paraît nécessaire de continuer à parler de Sarah Vaughan, pour l’amour de la musique, les combats des femmes et les luttes contre les inégalités sociales. Pour le jazz, et pour les visages autrefois éclairés par les projecteurs qui s’évaporent aujourd’hui dans l’ombre des grand-e-s artistes regretté-e-s.

 


1 When I sing, trouble can sit right on my shoulder and I don’t even notice”, citation de Sarah Vaughan dans le livre BD présenté par Alain Gerber, illustré par Séra & Aranthell, BD Music/BD Jazz, p.28.

Sarah Vaughan citée par Elaine Hayes dans Queen of Bebop: The Musical Lives of Sarah Vaughan. Traduit par nos soins : “I am not a special person. I am a regular person who does special things”.

 


En partenariat avec France Musique, Sarah Vaughan, présentée par Alain Gerber, dessinée par Séra & Aranthell. Ce magnifique objet, accompagné de deux disques composés d’une sélection pointue de morceaux, de 1944 à 1958, est un excellent moyen de s’initier au jazz et de tomber en amour avec l’Impertinente :

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Auteur : Séra, Alain Gerber

Éditeur : Nocturne

Date de parution : 16/10/2015

Collection : Bd Jazz

Description : « Elle nous a quittés en 90, nous disent ses biographes. On n’en croit pas un mot et la mémoire vive de ce double CD nous la rend insolemment vivante, au soleil de ses trente ans, le timbre incroyablement riche et chaud, la maîtrise technique renversante, la diction parfaite et ce je ne sais quoi qui fait vibrer le cœur et le corps. À l’âge de tous les culots, musicienne parmi des musiciens majuscules, les pianistes JIMMY JONES, JOHN MALACHI et RONNEL BRIGHT, le batteur ROY HAYNES, le trompettiste CLIFFORD BROWN. Toutes ses plages de grand jazz, son best of the best, sa crème de la crème. Définitif et indispensable, point à la ligne. » ALAIN GERBER

N’hésitez pas à découvrir le site d’Elaine M. Hayes et son super blog Lady Bebop au sujet de la place des femmes dans la musique et la pop culture. Merci à elle pour ses précieux conseils, et d’avoir pris le temps de discuter avec moi de la divine Sarah Vaughan alors que l’écriture et le bouclage de son livre lui prennaient beaucoup de temps.