Entreprendre, construire et maintenir ensemble un avenir durable et juste pour tous, tel est le credo d’Esra Tat. Une bâtisseuse pleine d’ambition dont les projets n’ont d’égal que ses valeurs humanistes et solidaires. Un exemple de persévérance et d’implication qui promet de grandes choses ! 

 

L’engagement d’Esra Tat est une source d’énergie inépuisable. Rapidement, dès sa dernière année d’étude, elle cofonde sa première entreprise, un bureau d’études en rénovation écologique. Déjà, la jeune femme fait preuve d’une incroyable force et surtout de résilience : face aux problématiques qui s’imposent à elle, cette architecte des causes sociales propose des solutions dans la pratique. La militante cherche du sens en toutes choses, et ce questionnement perpétuel galvanise ses initiatives.

Les cinq années qui suivent construisent les fondations de sa carrière en devenir, Esra Tat codirige Terra Cités,  une « entreprise dédiée au logement abordable, participatif et respectueux de l’environnement ». Plus le temps passe, et plus elle s’interroge : quelle est la signification de la réussite ? Qu’est-ce que l’action au féminin ? Comment stimuler l’empowerment de toutes les femmes, dans la pluralité de nos identités et parcours ? Ce qui l’amène directement à cofonder W(e)Talk avec trois autres personnes (Nathalie Lafrie, Alix Heuer et Jehan Lazrak-Toub) :

Créée en 2014, l’association W(e)Talk est un think et do-tank destiné à favoriser le développement du pouvoir d’agir auprès de toutes les femmes, en menant une réflexion particulière sur la nécessité de promouvoir une pluralité de rôles modèles féminins, explique le descriptif du site officiel.

W(e)Talk Event 2015 © DR

W(e)Talk Event 2015 © DR

Toujours en mouvement, jamais rassasiée, la féministe écolo accompagne en parallèle de nombreuses démarches militantes, toutes très variées et initiatrices d’action positive, « à la croisée de l’économie sociale, numérique et collaborative », nous confie-t-elle.

Depuis 2015, Esra Tat a décidé de vivre à la manière d’une nomade. En gérant tous ces projets à distance, elle reste avide de parcourir le monde, de comprendre tout ce qui l’entoure en l’expérimentant. Cette expérience singulière, elle invite les gens à la partager avec elle grâce au Journal minimal, dans lequel elle fait les louanges d’un style de vie sobre, heureux, dans le partage et la solidarité.

C’est donc une rencontre en toute simplicité que nous vous proposons de lire aujourd’hui, mais surtout, pleine d’un engagement féroce et précieux.

 

Le féminisme, c’est quoi pour toi ?

Esra Tat : Un ensemble de voies qui a pour objectif l’égalité des droits dans toutes les sphères de nos vies. Et j’ajouterais des voies qui visent à permettre à chaque femme de se réapproprier sa voix, et de définir la liberté de choix en ses propres termes. Une approche à contextualiser, et non pas un bloc unique.

Quelle fut ta rencontre avec le féminisme ?

Elle fut tardive, et progressive. Ce n’était pas un déni ou un désintérêt, mais plutôt une question à laquelle je n’avais pas réfléchi ni été confrontée. Pendant mes études universitaires, et depuis une dizaine d’années maintenant, je me suis investie sur les questions environnementales. C’est mon champ de préoccupation et d’action premier. Pourtant j’ai toujours été révoltée par les écarts de salaire, ou la « taxe rose » contre laquelle je pestais, sans en connaître le nom. Dans le cadre professionnel, j’ai aussi fait face à un sexisme ordinaire doublé de préjugés en lien avec mes origines turques, mais assez rarement pour que cela reste « supportable » finalement.

En 2013, en parallèle avec l’arrêt de mon activité, je me suis mise à interroger le sens de la réussite en tant que femme. C’est ainsi qu’a émergé l’idée d’une célébration du pouvoir d’agir des femmes, à l’origine de l’association W(e)Talk. En me rapprochant des milieux « femmes », j’ai eu l’impression de découvrir tout un univers. J’ai réalisé que beaucoup des droits que je prenais pour acquis étaient fragiles, et qu’il nous fallait chacune agir contre les limitations et dominations auxquelles nous sommes confrontées. Lors de ma première rencontre avec Alix Heuer, également cofondatrice de l’association et initiatrice de la newsletter Les Glorieuses, elle s’est présentée comme « féministe ». Dans mon milieu « écolo », ce n’est pas notre vocabulaire, et je n’ai pas le souvenir de n’avoir jamais entendu quelqu’un se dire « féministe ». L’expression m’a interpellée. À force de lectures et de rencontres, j’ai pris la mesure de ce que représente(nt) dans l’histoire le(s) mouvement(s) féministe(s) et leur pluralité aujourd’hui.

Quelles sont tes actions au quotidien pour lutter contre les inégalités ? 

Je vois pour ma part deux axes de travail : le combat pour l’égalité des droits d’une part, et son pendant, le travail sur l’autocensure, et le développement de l’empowerment, la « puissance d’agir » des femmes. J’ai choisi de m’investir sur cette seconde dimension. Lorsqu’on voit des jeunes diplômées qui négocient moins bien leurs salaires, ou choisissent systématiquement certains secteurs par rapport à d’autres, on se dit qu’il nous faut faire exploser ces constructions sociales et ces barrières que nous nous mettons nous-mêmes.

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La démarche que nous développons au sein de W(e)Talk est double. Le W(e)Talk Event permet annuellement d’identifier et faire connaître huit modèles féminins qui incarnent une pluralité de trajectoires et de profils. Des femmes qui dépassent l’image stéréotypée de la « femme qui réussit », et racontent leur parcours sans faux semblant ni langue de bois. Un cadre bienveillant qui permet une identification positive, et par la même de mieux cerner son propre pouvoir d’agir. Nous avons d’ailleurs un appel à candidatures en cours pour identifier les modèles féminins de l’édition 2016 ! En parallèle, nous menons des programmes de réflexion/action dans le cadre du W(e)Talk Lab, et ce de manière thématique pour que cet empowerment s’exprime dans une variété de secteurs (l’entrepreneuriat social, le numérique, l’orientation…).

À titre tout à fait personnel, j’ai décidé l’année dernière de ne plus laisser passer les remarques sexistes suite à une blague sur mon âge et le fait de ne pas avoir d’enfants. Cela semble anodin, mais ce petit geste de rien du tout a donné lieu à des conversations intéressantes, et quelques prises de conscience.

Quel est le livre indispensable que tu prendrais avec toi sur une île déserte ?

A priori, il y a plus de chances que je sois au sommet d’une montagne que sur une île déserte ! Dans les deux cas, je serais tentée de prendre un livre autour d’un voyage plutôt qu’une œuvre théorique. J’emporterais peut-être un livre d’Alexandra David-Néel ou encore d’Isabelle Eberhardt. Ces femmes écrivaines et exploratrices me fascinent. Elles ont su braver les interdits de leur époque et faire preuve d’audace pour être celles qu’elles voulaient être. J’aime ces histoires de femmes qui sont là où on ne les attend pas.

 

L'exploratrice Alexandra David Neel et Lama Arthur Yongden © Archives Fondation Alexandra David-Néel — Ville de Digne-les-Bains

L’exploratrice Alexandra David Neel et Lama Arthur Yongden © Archives Fondation Alexandra David-Néel — Ville de Digne-les-Bains

Être une femme au XXIe siècle, c’est comment ?

Une drôle d’aventure. La conscience d’avoir dépassé certains schémas primitifs excluant pour les femmes. Le défi de poursuivre cette lutte pour avoir enfin voix au chapitre, en acceptant et valorisant la pluralité des choix et des combats. Un challenge individuel et collectif en somme. Celui de se construire, nourrir une sororité universelle et faire que chacun-e se sente concerné-e par le présent et le futur de la moitié de l’humanité.

 


Vous pouvez découvrir toute l’action de W(e)Talk sur leur site officiel (pour l’édition 2016, c’est par là), leur page Facebook et leur compte Twitter

 


Image de Une : © Lionel Faucher


Un grand merci à toutes les femmes interviewées qui ont accepté très rapidement de répondre à nos questions ! Et comme il faut bien s’auto-féliciter de temps en temps – surtout quand on fait un travail titanesque en peu de temps et sur le rare que nous avons de libre : merci à Louise Pluyaud et Sophie Laurenceau pour leur aide précieuse, leur relecture et édition toujours précise et perfectionniste.