À seulement 21 ans, Ellen Chilemba a tout d’une femme de tête. Ambitieuse, déterminée et charismatique, elle a créé la fondation Tiwale, qui signifie en chichewa – sa langue maternelle – « Brillons », et dont l’objectif est d’accompagner les femmes malawites dans l’entreprenariat, via des micro-crédits, des ateliers et des formations. Un projet économique, social et solidaire qui lui permet de tenter d’endiguer les inégalités entre hommes et femmes, tout en élevant la voix de celles que l’on étouffe, tantôt par les liens du mariage, tantôt par les obligations du foyer. Mais toujours loin des bancs de l’école… 

 

Sur la liste des pays africains les moins avancés de l’ONU publiée en 2014, le Malawi arrive 19e sur 34. Un bien triste classement qui, comme le rappelle l’organisation, signifie « que 24 % de la population [de ces pays] – soit 210 millions de personnes – souffre de la faim, principalement dans les zones rurales ». La pauvreté est partout, et entraîne avec elle une quantité de problèmes, dont certains, majeurs, liés à l’éducation.

Selon l’ONU, « le taux net de scolarisation primaire dans les pays les moins avancés était de 84 % pour la période 2011-2013, contre 83 % en 2010, et en 2013, plus de 21 millions d’enfants d’âge primaire n’étaient pas scolarisés ». Les familles qui ont du mal à payer l’instruction de leurs enfants n’investissent généralement pas dans celle de leurs filles. Le mariage forcé de ces dernières, qui permet à leur parents de recevoir une dot, est donc une pratique courante au Malawi. Beaucoup de fillettes sont ainsi mariées très tôt, ce qui est lourd de conséquences :

Selon des statistiques gouvernementales, la moitié des filles au Malawi sont déjà mariées quand elles atteignent leur 18e anniversaire, certaines ayant été forcées de se marier dès l’âge de 9 ou 10 ans. […] Cette pratique viole leurs droits à la santé, à l’éducation, à vivre à l’abri de la violence physique, psychologique et sexuelle, et à se marier seulement lorsqu’elles sont capables et désireuses d’y donner librement leur plein consentement. […] Les statistiques du gouvernement montrent qu’entre 2010 et 2013, 27 612 filles fréquentant l’école primaire et 4 053 élèves de l’école secondaire ont mis fin à leurs études pour se marier. Pendant la même période, 14 051 autres filles du cycle primaire et 5 597 du secondaire ont fait de même parce qu’elles étaient enceintes. Au Malawi, le taux d’alphabétisation des hommes est de 74 % ; pour les femmes, il est de 57 %explique Human Rights Watch.

En 2015, un projet de loi voté par le gouvernement malawite a interdit les unions forcées d’enfants et fixé l’âge minimum légal pour se marier à 18 ans. Mais bien que la communauté internationale ait célébré ce premier pas, le plus gros du combat reste encore à faire, comme le précise un rapport de décembre 2015 de Human Rights Watch : « [Nos recherches] au Malawi, au Soudan du Sud, en Tanzanie et au Zimbabwe ont montré que l’absence de stratégies nationales complètes sur le mariage des enfants ainsi qu’une mauvaise coordination entre les ministères et les organismes gouvernementaux, sapent l’efficacité des efforts faits par les gouvernements. »

Toute la lutte d’Ellen Chilemba, 21 ans, est là. Face au pourcentage catastrophique de jeunes filles illettrées, épousées sans leur consentement, vivant dans la misère, elle a décidé d’agir. À 16 ans, elle fait la connaissance d’une Malawite mariée de force, mère de trois enfants et sans emploi. Son foyer ne survit que grâce à l’argent que son mari gagne en travaillant à la ville. La première réaction d’Ellen Chilemba est de lui demander pourquoi elle n’exerce pas un métier. Celle-ci lui explique alors que la banque lui a refusé un prêt qui lui aurait permis de lancer sa propre entreprise, et que les intérêts des prêteurs locaux sont honteusement élevés. C’est le déclenchement.

© Tiwale

© Tiwale

En 2013, elle créé donc Tiwale, une association portée par 22 membres qui gère un programme d’entrepreneuriat pour permettre l’insertion professionnelle des femmes et leur offrir davantage d’opportunités. L’idée est de toujours répondre à un besoin, et non d’imposer une exigence. Lors des ateliers de travail, les étudiantes sont formées à l’élevage de poulets, à la teinture de tissus ainsi qu’à l’élaboration d’un business plan. Elles proposent également des projets afin d’accompagner le fonctionnement des communautés sur place, ce qui leur permet plus tard de pouvoir obtenir des emplois.

En 2015, Tiwale a reçu quelque 150 élèves et soutenu 40 femmes à démarrer leur propre entreprise, avec de petits prêts (remboursés dans un délai de dix semaines grâce à un accompagnement de l’association). Dans les trois années à venir, l’organisation espère également embaucher 500 femmes au sein du Design Project, un projet de fabrication traditionnelle de tissus imprimés, ce qui ferait passer leur salaire de 1 $ par jour à 7 $ et permettrait à leurs enfants (environ 3 000) d’aller à l’école. « Dans cinq à dix ans, nous aurons étendu le projet à diverses communautés à travers le pays, touchant 3 000 femmes, et nous produirons 2 000 tissus par an », précise Tiwale. Le Design Project permet d’aider ces femmes et, en même temps, de financer l’association et ses programmes, comme celui de subvention scolaire, qui procure aux membres une allocation et couvre les frais de transport et les fournitures.

© Tiwale

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En fin de compte, peut-être que tout prédestinait Ellen Chilemba à cet engagement sans limite. Déjà, à 12 ans, elle avait tout d’une femme forte. Elle cuisinait des gâteaux, les vendait à l’église le dimanche et, grâce à ses bénéfices, pouvait ainsi subvenir à ses besoins. Étape après étape, ses pâtisseries se sont transformées en propositions associatives.

Repérée par Forbes Africa en 2015, la jeune femme ne cesse d’impressionner par son engagement. En janvier 2016, ses efforts colossaux sont récompensés par un Lioness of Africa Award : elle est l’une des 38 entrepreneuses sociales qui ont eu le plus d’impact en Afrique durant l’année précédente. Une gratification qu’elle peut ajouter à bien d’autres, dont le Pacific University Emerging Leader Award, le Grinspoon Entrepreneurial Spirit Award, le Clinton Global Initiative University et le Commonwealth Youth Award for Excellence. Impossible pour nous de ne pas discuter avec elle et, par la même, de ne pas mettre en lumière une démarche qui se doit de grandir.

 

Le féminisme, c’est quoi pour toi ?

Le féminisme, c’est militer pour un accès égalitaire aux choses qui font notre société. Se battre pour que les personnes s’identifiant comme femmes ainsi que les gens non-binaires ne soient pas l’objet de discriminations, de remises en cause ou d’étonnements lorsqu’elles participent. Quand je pense au féminisme, j’inclus aussi le rôle de la pauvreté, de la race et du handicap.

Au Malawi, le féminisme implique le démantèlement des institutions limitant les opportunités économiques et éducatives aux individus qui ne s’identifient pas comme hommes ou qui « n’en ont pas l’air ». Par exemple, les mariages forcés – qui affectent essentiellement les filles – font partie de ces constructions institutionnelles et sociales du pays. Le changement des mentalités et la mise en place de moyens légaux sont indispensables. Tout comme le fait de reconstruire les critères d’accès à l’éducation, aux finances et aux terres pour les femmes, et de constamment analyser la manière dont les projets de développement permettent leur participation.

 

Quelle fut ta rencontre avec le féminisme ?

Ma mère a inspiré mon féminisme, en grandissant. Elle effectuait des tâches qui, au Malawi, étaient perçues culturellement comme masculines. Elle était à la tête d’une entreprise qui fournissait des biens aux épiceries, et conduisait un camion jusque dans des zones rurales et des communautés où l’on ne s’attendait pas à ce qu’une femme soit au volant d’un véhicule. Elle a même appris à conduire avant mon père, ce qui est assez rare au sein d’un couple malawite, surtout que cela s’est passé dans les années 1990.

© Tiwale

© Tiwale

Dans un pays où le rôle de la femme est limité par des définitions concrètes, ma mère abattait constamment des obstacles bien réels. En la voyant faire, et en totale admiration devant ses actions, je me suis demandé pourquoi elle devait nécessairement faire office d’exception. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à réaliser l’inégalité immense entre les femmes et les hommes au Malawi.

 

Quelles sont tes actions au quotidien pour lutter contre les inégalités ?

Ça commence dans ma tête. Je suis née dans un monde inégalitaire, et j’ai été élevée et éduquée de manière à voir cela comme quelque chose d’acceptable. Donc, dans mon esprit, chaque jour, je déconstruis. Quand quelqu’un parle d’un PDG, d’un directeur ou d’un pilote, je m’efforce de ne pas genrer, de déconstruire une certaine figure masculine, puis de reconstruire une image et d’y inclure des personnes de tous genres ou ne se conformant pas à un genre.

© Tiwale

© Tiwale

J’essaie également de ne pas apposer de pronoms personnels aux gens, mais plutôt de les considérer comme des identités fluides, et je partage des articles d’actualité et des papiers qui sensibilisent et promeuvent des voix moins entendues.

 

Quel est le livre indispensable que tu prendrais avec toi sur une île déserte ? 

Kafka sur le rivage, de Haruki Murakami. Ce livre a défié ma vision du rationnel et, progressivement, a fini par mettre à mal la définition que j’avais de ce qui est normal et approprié. Il a permis à mon esprit de m’ouvrir à de nouvelles idées. Je ne sais pas si tout le monde tirera cet enseignement de ce livre, mais c’est cet effet qu’il a eu sur mon intellect.

 

Être une femme au XXIe siècle, c’est comment ?

C’est une époque où davantage d’inégalités sont dénoncées. Une ère de nouveaux départs et de conversations ininterrompues qui ont besoin d’être suivies par des actes militants. C’est une grande période pour privilégier la déconstruction des rôles sociétaux et des institutions qui maintiennent les dynamiques inégalitaires du pouvoir.

En tant que femme d’aujourd’hui, tu fais partie de cette voix. En choisissant d’être toi-même, tu combats les critiques traditionnelles, tu éduques les plus réfractaires ou ceux qui ont accepté cet état de fait. Cette tâche est lourde, fatigante et peut souvent donner le sentiment d’être très seule, mais elle implique aussi de prendre soin de soi-même. Ce que l’on doit accepter aujourd’hui, c’est notre rôle déterminant pour l’avenir, pour façonner le futur des femmes dans le monde. C’est le moment d’exiger ce qui nous revient de droit.

 


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Image de une : © DR