Avec un titre aussi réjouissant, on peut le dire, nous sommes prêt-e-s pour l’hiver. Armé-e-s d’une tasse de thé, d’une couette lavée et difficilement glissée dans la housse. Nous serons intransigeant-e-s. En attendant, l’automne est là, et il nous donne à penser. 

 

Viens, l’hiver, nous t’attendons. Quand tu seras là, on relira Milton, Byron et Dickinson. Les saisons sont des maîtresses implacables, elles animent nos âmes au rythme des intempéries, colorent nos cœurs des teintes de la voûte céleste. Lorsque la bise reviendra, nous contemplerons le ciel sombre de derrière la fenêtre fatiguée, rêvassant, perdant nos pensées dans les songes que d’autres ont eu avant nous. On questionnera l’existence jusqu’à la vaincre, on pleurera en écoutant les violons user nos émotions comme on use leurs cordes. Cet automne, là, avec ses images sépia d’une autre décennie qui nous viennent à l’esprit comme le souvenir d’une vie antérieure, il est injuste. Il nous heurte les membres, petit à petit, jusqu’à refroidir nos chairs. C’est en ses bras que l’on se love, c’est en ses feuilles que l’on progresse. Il n’a pas oublié l’année passée, il compte bien nous la remémorer. À coups de mélancolie, à coups de blues, à coups de souvenirs reniés. À chaque pas que nous faisons, le boulet s’alourdit. Il se matérialise, comme une évanescence qui, soudain, deviendrait réalité. Vieillissante créature à l’allure lente. Lointaine réminiscence à la sonorité irritante. Voilà la main de la violoncelliste qui se passionne pour sa corde, les doigts de la pianiste qui s’amourachent d’une touche blanchâtre. Blanchâtre comme cette neige qui ne vient jamais, qui recouvre les fleurs et les étouffe, glaciale. C’est la beauté d’un cycle, d’une interminable ronde de laquelle tu ne parviendras pas à sortir. C’est ton boulet que tu traînes, la cheville entravée, laissant dans le sol immaculé l’empreinte de ton passé. Et cette fleur qui te nargue, qui bien au chaud dans la terre attendra le printemps. Qui, impassible, s’offrira encore et encore aux courbes du temps.

Annabelle Gasquez

 

No rest : through many a dark and dreary vale
They pass’d, and many a region dolorous
O’er many a frozen, many a fiery Alp,
Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death,
A universe of death, which God by curse Created evil, for evil only good,
Where all life dies, death lives, and nature breeds,
Perverse, all monstrous, all prodigious things,
Abominable, inutterable, and worse
Than fables yet have feign’d or fear conceived,
Gorgons, and Hydras, and Chimaeras dire.

Extrait de Paradise Lost, John Milton, 1667

 

Ainsi errantes dans leur marche confuse et abandonnée, les bandes aventureuses, pâles et frissonnant d’horreur, les yeux hagards, voient pour la première fois leur lamentable lot, et ne trouvent point de repos ; elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes régions douloureuses, par dessus maintes Alpes de glace et maintes Alpes de feu : rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de mort, univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon pour le mal seulement ; univers où toute vie meurt, où toute mort vit, où la nature perverse engendre des choses monstrueuses, des choses prodigieuses, abominables, inexprimables, pires que ce que la fable inventa ou la frayeur conçut : gorgones et hydres et chimères effroyables.

Extrait du Paradis perdu, traduction de François-René Chateaubriand, 1861

 

Tracklist :

  1. Anna Rose Carter — Rain Again
  2. Hildur Guðnadóttir — Bær
  3. Rachel Grimes — The Air in Time
  4. Julia Kent — Invitation to the Voyage
  5. Dobrinka Tabakova — Spinning a Yarn
  6. Hauschka — Fragile
  7. Zoë Keating — Tetrishead
  8. Akira Rabelais — Gymnopedie No.1
  9. Sarah Hagen — Poetic Tone-Picture in A Major, Op. 3: No. 4
  10. Brigitte Dittus — Lieder ohne Worte, Op. 19: No. 6
  11. Gabriela Parra — Olopte’s Lullaby

 


Pour celles et ceux qui préfèrent Spotify, c’est par là.
 


Image de une : © Rosie Sanders