Rokhaya Diallo nous parle de son combat contre le racisme, de son rapport à l’identité, mais également de mode, de beauté et de sa participation au festival Massilia Afropéa.

 

Militante antiraciste, féministe, journaliste, écrivaine, réalisatrice… Rokhaya Diallo multiplie les moyens de faire entendre sa voix. À travers ses différents travaux, elle valorise la communauté noire et combat les idées reçues, ici ou ailleurs. Dans son dernier documentaire, USA, la recette caribéenne du succès, la jeune femme est allée à la rencontre des immigré-e-s africain-e-s ou caribéen-ne-s qui réussissent aux États-Unis. En outre, dans son livre AFRO !, paru en 2015 aux éditions Les Arènes, elle aborde le thème des cheveux, et la fierté des Afropéen-ne-s (les personnes noires nées en Europe) de les porter au naturel.

Fondatrice de l’association Les Indivisibles, elle lutte contre la banalisation du racisme ordinaire et exhorte la France à accepter la diversité de son peuple. Même si la société américaine n’est pas parfaite, ni exempte de problèmes raciaux, celle-ci représente néanmoins selon elle un exemple en matière de militantisme. Le débat sur les minorités est plus ouvert, le multiculturalisme a priori intégré, et les questions raciales ne sont pas taboues. Rokhaya Diallo étant l’une des seules femmes noires médiatisées en France (et arborant la coupe afro), elle tente de soulever ces questions dans les médias français, de décomplexer le débat. Elle fait entendre sa voix, inlassablement, partout où elle le peut.

 

Vous avez fondé l’association Les Indivisibles, en 2007, afin de lutter contre le racisme ordinaire. En quoi cela consiste-t-il concrètement ?

L’idée est de questionner certains préjugés ethno-raciaux, les stéréotypes autour de ce qu’est un « vrai Français » ou une « vraie Française ». Le ou la seul-e Français-e que l’on ne remet pas en question est blanc-he et chrétien-ne.

 

Comment expliquez-vous que ces préjugés persistent, alors que la France est un pays multiculturel depuis longtemps ?

C’est vrai, mais la France a aussi la particularité d’avoir colonisé des pays, d’où proviennent les gens qui composent la plupart de ses minorités. Le rapport négatif, empreint de préjugés, qui s’est construit au fil du temps entre la société et les personnes qui sont originaires d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou d’Asie (et leurs enfants) vient de là. Beaucoup sont également des descendant-e-s de l’esclavage. Et sont donc issu-e-s d’une histoire où ils et elles auraient été désigné-e-s comme inférieur-e-s. Même leur statut juridique aurait été inférieur. Un statut de meubles pour les esclaves, et un statut de sujets pour les colonisé-e-s. C’est une histoire qui n’est pas si lointaine que cela.

La décolonisation a eu lieu il y a une cinquantaine d’années. C’est vraiment très récent. Ce qui fait que beaucoup d’entre nous, et je m’inclus dedans, ont des parents qui sont né-e-s avec un statut d’indigène. Je pense que c’est excessivement compliqué, en une seule génération, de changer cet imaginaire qui a été construit pendant plusieurs siècles.

 

Donc, pour vous, le temps va progressivement contribuer à défaire ces préjugés ?

Le temps va jouer un rôle, certes, mais ces préjugés sont profondément ancrés, donc il faut à la fois du temps et un militantisme important. Ce n’était pas le cas jusqu’à il y a encore peu, mais on voit émerger des associations, des collectifs qui sont porté-e-s par des minorités, qui se revendiquent comme telles. C’est quelque chose d’assez nouveau, et je pense que cela va contribuer à la transformation de l’image de ces groupes, qui n’avaient pas de visibilité publique autrefois.

 

Vous êtes née dans le 4e arrondissement à Paris, vous avez grandi dans le 19e, et vos parents viennent du Sénégal et de la Gambie. À quel moment vous êtes-vous interrogée sur votre identité d’afrodescendante ?

C’est venu très tard. Adolescente, j’ai vécu à La Courneuve, en banlieue parisienne. C’était très populaire donc j’ai toujours vécu dans des quartiers mélangés. Ce n’était, à l’époque, ni une question ni un débat parce que nous étions nombreux-ses à avoir des origines étrangères. Être avec des gens d’origines diverses était banal.

Mais cela a changé au fil de mes avancées scolaires et universitaires. Plus je progressais dans les études, et moins il y avait de Noir-e-s, d’Arabes, etc. Et puis un jour, j’ai été la seule Noire. Et c’est là que l’on a commencé à me poser des questions sur ma provenance. On me demandait d’où je venais, on me félicitait pour mon accent… Je trouvais bizarre que l’on puisse penser que je n’étais pas Française. Pour la première fois de ma vie, j’ai dû affirmer que j’étais née en France. C’est très tard, à l’âge de 22 ans, que j’ai pris conscience du fait que j’étais noire. Avant, ce n’était pas du tout un sujet pour moi, ni une interrogation.

 

Selon vous, existe-t-il une communauté afropéenne, comme il existe une communauté afro-américaine ?

Je ne pense pas que l’on puisse comparer les deux. Une majorité d’Afro-Américain-e-s sont issu-e-s d’une histoire commune, qui est celle de l’esclavage et de la ségrégation. Ils et elles ont vécu l’esclavage durant des siècles. Puis, il y a eu la ségrégation. C’est une période durant laquelle les Noir-e-s ont été forcé-e-s à vivre ensemble, à former une communauté. Celle-ci s’est donc constituée sous la contrainte, à cause de la ségrégation qui était très explicite.

En France, les gens qui sont noirs sont d’origines diverses (africaine, caribéenne…), certains sont français, d’autres pas. Ce sont des cultures différentes, de la même manière que celles et ceux qui sont d’origine africaine sont issu-e-s de pays divers, avec des langues et des religions différentes… Je ne pense pas qu’ici, on puisse parler de communauté au sens culturel du terme. En revanche, on peut évoquer une communauté d’expérience. L’expérience d’être perçu-e en tant que Noir-e dans un pays qui se définit comme blanc crée des liens, indépendamment de sa culture personnelle. Là-dessus, je pense en effet que les afrodescendant-e-s de France partagent quelque chose de commun.

Rokhaya Diallo © DR

Rokhaya Diallo. © DR

 

Vous définissez-vous comme féministe ou comme afroféministe ?

Je me suis toujours définie comme féministe, même si je me reconnais dans le combat des afroféministes. Je suis complètement solidaire. Mais je suis aussi bien afroféministe que féministe musulmane. Pour moi, le mot « féministe » inclut, de manière implicite, toutes ces dénominations minoritaires.

Je me reconnais complètement dans le combat des afroféministes, et si l’on me considère comme telle, je ne vais pas le nier. Mais ce n’est pas ma revendication initiale. Lorsque j’ai commencé à militer, ce terme n’avait pas encore émergé. Je me suis même intéressée au féminisme avant de m’intéresser à l’antiracisme. Je dirais que je suis féministe intersectionnelle et décoloniale. Pour moi, ça englobe plus de choses.

 

 

Vous avez participé au festival Massilia Afropéa en octobre dernier. C’est important pour vous de vous joindre à des événements qui célèbrent l’afropéanité ?

Je trouve que l’esthétique autour du festival est vraiment belle. La question de la beauté et de l’esthétique est extrêmement importante, et j’aime beaucoup les visuels qui ont été créés à l’occasion de cette édition. Ils dégagent quelque chose d’assez positif. C’est une affirmation très forte et éclatante sur le plan des couleurs, de la figuration imagée. Et c’est capital parce que les femmes qui sont invisibles habituellement sont mises en avant lors de cet événement. En plus, le festival se déroule à Marseille, une ville portuaire, une ville d’immigration, de mélanges…

 

Dans votre livre AFRO !, paru en novembre 2015, vous parlez de beauté, de cheveux et d’acceptation de soi. Pouvez-vous nous expliquer en quoi la question de la beauté revêt une dimension politique pour les femmes métisses et noires ?

Ce n’est pas une question futile, car les canons de beauté ont été élaborés en fonction de la physionomie des personnes dominantes, donc blanches. Et il s’agit d’un sujet éminemment politique parce que celles et ceux qui ont les yeux bridés, les cheveux frisés ou la peau sombre se trouvent en bas de l’échelle esthétique. Il y a donc des complexes et des tabous qui se sont créés autour de cela. Être au naturel, assumer son afro, c’est donc une façon d’affirmer la légitimité de son existence avec ses propres traits, sans avoir à se conformer à des critères de beauté qui ne sont pas les siens.

Pouvez-vous nous raconter votre « aventure » capillaire personnelle ?

Comme beaucoup de filles noires, on m’a défrisé les cheveux très tôt. À l’âge adulte, c’est devenu un réflexe mécanique, qui disait implicitement : « Il faut que je sois jolie. » J’en étais très contente, et je suis restée comme ça longtemps, jusqu’à mes 20-25 ans.

Pourtant, un jour, j’ai décidé d’arrêter. Je trouvais ça pénible, donc j’ai commencé à me tresser les cheveux. Finalement, j’ai aussi arrêté parce que j’en avais marre de l’engrenage, marre de la repousse pendant la période de défrisage. À la suite de quoi, je les ai coupés très courts. Mais à l’époque, cette décision n’avait pas du tout de dimension politique. J’en avais juste ras-le-bol, je me sentais un peu piégée par quelque chose dont je n’avais pas le contrôle. 

Quand je me suis mise à passer à la télé, j’ai eu des retours hyper positifs sur ma coupe et je me suis rendu compte que le fait d’apparaître publiquement avec des cheveux crépus, c’était assez politique finalement. Sans l’avoir voulu, je reflétais ce manque de femmes noires aux cheveux crépus dans l’espace public, et à partir de là, me montrer de cette manière est devenu un devoir. Lorsque j’ai arrêté de les défriser, je me suis sentie libérée d’un poids qu’il m’était devenu impossible d’endurer plus longtemps.

 

Dans le milieu de la mode, des créateurs et créatrices qui n’ont pas forcément de liens avec l’Afrique intègrent parfois des parures africaines ou des imprimés wax dans leurs collections. Comment interprétez-vous ces démarches ? Pour vous, est-ce plutôt un hommage ou un pillage ?

Ce serait un hommage si les créateurs et créatrices de base étaient cité-e-s, or ce n’est jamais le cas. Pour moi, c’est vraiment du pillage. C’est de l’appropriation culturelle. Je regrette que les personnes à l’origine de ces créations ne soient jamais mentionnées et n’aient aucune rétribution matérielle, puisque l’on exploite leur travail.

Lorsque je vois que les stylistes qui créent des vêtements faisant référence aux Massaï ou des revers de vêtements en wax n’ont même pas la décence de faire semblant, en engageant par exemple des mannequins noir-e-s pour défiler, au moins pour souligner la référence… Ça me met hors de moi. C’est du vol, et il est incroyablement malhonnête.

 

Vous êtes journaliste, écrivaine, militante féministe et antiraciste, conférencière, réalisatrice, essayiste… Vous cumulez un nombre d’activités assez impressionnant. Qu’est-ce qui vous pousse à explorer autant de domaines ?

Alors, il y a deux raisons. La première est que je suis très sensible aux rencontres. Souvent, j’ai des conversations qui donnent lieu à des projets. Je marche beaucoup à l’instinct, donc dès qu’il y a une collaboration possible, et que celle-ci peut aller dans le sens de ce qui m’intéresse, je me lance assez facilement. Après, j’ai toujours été passionnée par la culture. Je vais beaucoup au cinéma, je lis énormément… Quand j’étais jeune, je ne m’imaginais pas forcément réaliser des créations dans ces domaines-là. Mais j’ai cette chance.

L’autre raison, c’est que j’ai été très décriée en France pour mes prises de position. Donc à certains moments, je n’avais tout simplement plus de boulot. J’ai commencé à aller travailler à l’étranger pour y faire des documentaires, etc. Parce que je savais que je n’avais plus la possibilité de faire tout cela dans mon propre pays. Finalement, cet opprobre m’aura rendue créative. Je suis allée là où je pensais pouvoir m’exprimer. Et je continue encore de le faire chaque jour.

 


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Cette interview a été réalisée à l’occasion du festival Massilia Afropéa, édition 2016, dont nous étions partenaires.