Retour au pays des encapé-e-s après une esquisse de leur passé trouble. Au programme, des super-héros en difficulté avec leur penchant autoritariste, des réalisateurs plus ou moins douteux, des combats dantesques pour une réflexion minimale, et une question toujours en suspens : quelle humanité promeuvent-ils ?

 

Fascisme héroïque 

Le genre super-héroïque est, par définition, fasciste. Pour celles ou ceux qui ont bondi devant ce terme, l’associant au racisme, on pourrait être plus précis et se rabattre sur « autoritariste ». Toujours est-il que ces super-pouvoirs et la liberté d’en user en dehors de tout cadre, sans rendre de comptes, et selon un code personnel pouvant déraper à chaque seconde, sont au cœur de ce « fascisme héroïque ».

Marvel n’y échappe pas plus que DC, et l’un comme l’autre questionnent régulièrement le bon droit de leurs personnages à agir ainsi. Pour autant, cela n’empêche pas des conclusions de films qui sonnent comme des excuses : « nous avons dû agir comme cela par la force des choses » ou encore « nous n’avons pas eu le choix de faire autrement ma bonne dame, fallait bien stopper les aliens ». Forcément, puisque sans cet autoritarisme hors-la-loi, pas de super-héros. Alors, on s’en accommode, on tolère, voire on loue leurs actions.

© Alex Ross

Mais dans un genre toujours basé sur des extrêmes, finalement très binaire, le moindre faux pas coûte cher, et c’est presque toujours l’humanité qui trinque. Ces héros ont finalement un droit à l’erreur très mince. Ils se doivent d’être irréprochables pour garder leur caution morale (et par là même, celle des films). Ces criminels « nécessaires » évoluent ainsi en permanence sur le fil d’un rasoir éthique.

Ce questionnement régulier du bon droit des super-héros se retrouve d’ailleurs souvent dans la bouche d’antagonistes ou de personnages détestables. Leur argumentaire vise à discuter la limite de ces êtres surpuissants. J. Jonah Jameson, par exemple, insupportable dans la majorité des Spiderman, sert quasi exclusivement à faire douter le public et à le faire se questionner. C’est également le cas pour Lex Luthor, l’adversaire idéologique principal du récent et clivant Batman v Superman. Adversaire au discours problématique, puisque si le « méchant » articule le message critique, on a plutôt tendance à s’y opposer. Avec ce film – et presque simultanément chez Marvel (Captain America: Civil War) –, le cinéma se met aussi à questionner ouvertement ce « fascisme héroïque », aboutissant à un constat quasi similaire, mais en suivant deux approches bien différentes.

 

Le cas Captain America: Civil War

Dans Captain America: Civil War, une situation d’ingérence autoritaire des Avengers dans un pays étranger fait des victimes civiles collatérales. L’ensemble du film s’articule alors sur une critique de cet autoritarisme du groupe, sur les psychologies des personnages ayant évolué dans leurs responsabilités et leur place, mais aussi et surtout sur un rapport de force complexe entre eux.

Captain America: Civil War, réalisé par Anthony et Joe Russo, 2016. © The Walt Disney Company France

D’un côté, les super-héros tentent de faire ce qu’ils estiment être « le bien » librement, de l’autre, l’humanité souhaite obtenir des garanties, un contrôle sur leurs actions, mais également potentiellement un moyen d’exploiter leur puissance. Le point d’équilibre politique de la fable est ainsi posé entre deux groupes imparfaits – et en désaccord dans leurs propres rangs. Les personnages cherchent encore et toujours une réponse à la question : « Comment vivre ensemble et œuvrer vers un mieux ? » Qu’ils se foutent de grandes mandales pour résoudre cette question et nous laissent avec une fin ouverte laisse davantage perplexe.

Qu’en retenir alors ? Un simple échec de ces super-héros se mettant « officiellement » hors-la-loi, par conviction ? Peut-être pas. En dévoilant au grand jour la supercherie du super-héroïsme, le genre réfléchit sur lui-même, sur sa propre histoire. Loin du chef-d’œuvre, le blockbuster dissèque le système. Il nous offre un propos orienté.

 

Valeurs méphitiques chez DC

Tout en étant plus distant, DC se veut plus sombre et crasse qu’un Marvel, a priori plus réaliste et lisse. À cet effet, Christopher Nolan, avec The Dark Knight, avait réussi un tour de force. Il mettait en scène un univers glacial et déliquescent, un Batman se questionnant, à la limite de sombrer du côté obscur. Ce héros, plus humain que jamais, évoluait au sein d’un univers doté d’une forme cinématographique riche, au discours modulant. Puis, Zack Snyder est arrivé – laissant là le cadavre évidé d’un Watchmen derrière lui –, et les films DC ont alors pris une tout autre tournure.

The Dark Knight, réalisé par Christopher Nolan, 2008. © Warner Bros. France

Snyder, comme Nolan, n’a pas échappé aux fictions DC se focalisant davantage sur ses héros et leur Némésis. L’humanité s’efface, devient une toile de fond bien moins tangible, un décor de silhouettes muettes à sauver ou à punir. Dans ce contexte, l’autoritarisme latent se fait forcément plus visible. Mais à la grande différence de Nolan, Zack Snyder a réussi à réaliser des films de super-héros sans héroïsme. Cynique à outrance, appuyant les discours fatalistes d’un Batman ou d’un Superman monolithiques, le cinéaste fait non seulement de l’humanité un enjeu abstrait, mais en dépouille également ses héros. Loin de leur réserve ou de leur positivisme habituels, ils tuent, détruisent, font souffrir, et ne se soucient que d’eux-mêmes et de leurs proches. Le reste n’existe plus. Comme chez Marvel, l’héroïsme ne fait plus illusion et se voit démasqué. Mais contrairement aux productions de ce dernier, Batman v Superman a été évidé, déconnecté d’une réflexion d’ensemble et ne tient plus qu’en une suite de haines et de catastrophes diverses. Spectatrices et spectateurs assistent alors à une destruction totale quasi absurde, une pyrotechnie complètement vaine. Certes, une parodie de procès de l’héroïsme ouvre un débat intéressant au début du métrage, mais la forme comme le fond annihilent ce qui restera lettre morte.

 

L’évolution de personnages cultes, le crash-test

À quel point peut-on tordre un personnage avant qu’il ne devienne méconnaissable ? On peut tenter de justifier que ce Superman méprisable n’est pas encore Superman, débute à peine, s’interroge. Ou arguer que ce Batman – basé sur celui de Frank Miller – est plus vieux, désabusé, violent, meurtri. On peut s’offusquer que ces archétypes n’en soient plus ou, au contraire, se réjouir de leur transformation, voire de leur chute. Songer au fait que l’humanité est aussi faite de noirceur et que ces super-héros peuvent échouer. Mais il y a manière et manière.

Batman: Dark Knight, de Frank Miller. © Urban Comics

La façon de discuter la déchéance de ces personnages est capitale. Ces derniers ont toujours évolué. Comme dans les comics Watchmen ou Kingdom Come par exemple, l’univers riche repose avant tout sur la polysémie, la cohérence et la déconstruction des codes existants, quand bien même les héros n’en sont plus. Qu’il soit question de super-héros ou non, chaque décision dans une fiction construit un message qui devrait œuvrer à cette polysémie et à cette déconstruction, afin de nourrir les débats. Non à leur simplification. Dans ces cas-là, les super-héros sont autant de mannequins de crash-tests balancés contre des murs.

Dès lors qu’un Zack Snyder dépouille ces figures de leur complexité éthique et morale, en fait des êtres qui répandent la destruction dans leur sillage (Man of Steel) et qui estiment que combattre le crime n’a plus aucun sens (Batman v Superman), l’humanité perd ses meilleurs cobayes. Fait d’impasses, l’univers unidimensionnel de DC en pâtit alors immanquablement, de concert avec la critique de l’humanité ou les victimes de buildings en chute libre.

 

Faire la part des choses

Lorsque le message autoritariste prédomine, on peut se demander ce que l’on attend de ces films et quelles représentations ils doivent viser. Certes, tout n’est pas parfait chez nous, mais nos modèles ne devraient-ils pas nous indiquer une meilleure direction, en lieu et place d’un vide cynique et désabusé ? Ne peut-on aspirer à une éthique à des années-lumière de cela ?

Jessica Jones, créée par Melissa Rosenberg, 2016. © Netflix

L’alliance de Netflix et Marvel est à saluer dans son approche on ne peut plus sociétale et individuelle de ces questions (avec ses séries Jessica Jones, Luke Cage ou Daredevil). Les êtres fantastiques n’y sont pas des costumes et des névroses avant tout, mais des personnes complexes et sensibles se baladant en société, en contexte, parmi la foule. Elles n’ont rien de parfait, voire sont complètement paumées, mais luttent chaque minute pour de meilleurs lendemains.

Alors, comment faire la part des choses dans cette abondance ? Lorsque Marvel questionne sur grand écran de façon si légère, on flirte parfois avec le cartoon. Quand DC se veut sérieux, il laisse dans le même temps les commandes à un Zack Snyder à l’idéologie plus que douteuse. Dans les deux cas, au mieux on écope de coquilles vides et d’un beau boulot d’effets spéciaux (chapeau aux artistes), au pire le studio appuie des valeurs méphitiques se parant des atours de la respectabilité intellectuelle ou d’une prétendue réflexion. Alors finalement, c’est peut-être aux spectateurs et aux spectatrices de faire un choix. Toi ! là ! quelle humanité préfères-tu ?

 


Image de une : Civil War, écrit par Mark Millar et dessiné par Steve McNiven © Marvel Comics