Un week-end sous le signe de l’éclectisme, ou comment il est possible de se lancer dans la lecture de poèmes du XIXe siècle et finir en regardant d’affilée les trois Kung Fu Panda.

 

L’annonce du week-end est rythmée par les gouttes de pluie qui tombent sur le toit. Un vendredi soir qui inspire la lassitude grandissante d’un hiver qui paraît infini. L’occasion de dire non aux conventions sociales qui voudraient faire du vendredi soir le moment de tous les lâcher-prises et de le rebaptiser sous la nef de mon église à la fainéantise. En cherchant dans les étagères surchargées de ma bibliothèque, je retombe nez à nez avec un livre qui n’avait pas fait d’apparition subite depuis mes dernières années d’études – un phénomène qui n’arrive qu’aux entasseuses pathologiques de bouquins. Une vieille édition bilingue du Prométhée délivré de Shelley, trouvée dans une librairie de quartier et payée 60 centimes, dont la jaunissure semble auréoler la couverture, telle une vision divine.

Ce livre a toujours eu une place singulière dans mon cœur, un peu comme une grande partie de la poésie anglaise du XIXe siècle. Je me souviens encore des derniers vers de cette tragédie, que j’avais recopiés au crayon dans un carnet aux angles écornés :

To suffer woes which Hope thinks infinite;
To forgive wrongs darker than death or night;
To defy Power, which seems omnipotent;
To love, and bear; to hope till Hope creates
From its own wreck the thing it contemplates;
Neither to change, nor falter, nor repent;
This, like thy glory, Titan, is to be
Good, great and joyous, beautiful and free;
This is alone Life, Joy, Empire, and Victory.*

« To love, and bear; to hope till Hope creates / From its own wreck the thing it contemplates. » C’est sans raison que ces vers m’émeuvent aux larmes, leur résonance, leur texture, leur matérialité sont comme fabriquées devant mes yeux. L’éternelle réflexion qu’ils provoquent dans une jeune âme comme la mienne n’en finit pas de me fasciner. L’ambiance des deux jours à venir ressemblera à ces quelques mots, un agencement si délicat d’émotions dans le plus bel emballage, pour contenir tout le chaos d’une existence.

Arrivée à la fin de ma lecture et victime d’un assoupissement involontaire, je suis prise d’un moment d’absence. Soudainement me vient une image. L’apparition fiévreuse d’un souvenir. Je me creuse la tête, puis cède aux sirènes de Google qui m’appellent sans discontinuer : tape donc des mots aléatoires pour retrouver ce que ton esprit a enfoui. Après des recherches infructueuses, ponctuées de manifestations visuelles non désirées sur l’écran, mon cerveau baisse les armes et me tend la solution inespérée. Ma vision, celle d’un squelette malicieux encapé surprenant un soldat, n’était autre que le frontispice d’un roman gothique. Il semble que le XIXe siècle vive dans mon inconscient tel un cafard persistant.

Bien décidée à revenir à notre siècle – à reculons –, je lance le dernier album de Florence and the Machine en même temps que mes fausses notes enthousiastes. J’embrasse la fin de l’hiver et salue le printemps, finissant le week-end moins triste qu’avant. L’excuse parfaite pour me plonger dans un cinéthon Kung Fu Panda car finalement, seule la nuit me jugera.

 

Œuvres et lieux cité-e-s :

 


* Traduction des vers de Shelley, par Louis Cazamian :

Souffrir des maux ressentis, par l’Espoir même, comme infinis;
Pardonner des crimes plus noirs que la nuit ou la mort;
Mettre au défi un Pouvoir qui semble omnipotent;
Aimer et endurer; espérer, jusqu’à ce que l’Espoir
Crée de son propre écroulement l’avenir qu’il contemple;
Ne changer, n’hésiter, ni ne se repentir;
Ceci, comme ta gloire, Titan, est être
Bon, grand, joyeux, beau et libre;
Ceci seul est Vie, Joie, Empire, et Victoire.
Kung Fu Panda, Mémorandom, carnet culturel, Prométhée délivré, Florence and the Machine, poésie 19e siècle