Si les réalisatrices ne sont pas monnaie courante dans le cinéma en général, elles se font encore plus rares dans le genre de l’animation. Avec Sītā chante le blues, Nina Paley a reçu en 2008 le Cristal du long-métrage au festival d’animation d’Annecy ainsi qu’un ours de Cristal au festival de Berlin. Un film qui est à la fois un exercice de style et une tentative de réappropriation de certaines légendes indiennes.

 

Sītā chante le blues est constitué de deux temporalités montées de manière alternée, et qui mettent en parallèle l’histoire de Sītā et celle de la réalisatrice. Mais qui est cette Sītā exactement ? C’est une divinité de l’hindouisme, épouse du prince Rāma dans le Râmâyana. Quand celui-ci est envoyé en exil, Sītā, en femme dévouée, décide de le suivre, mais elle est malheureusement enlevée par un autre. Son époux la sauve, mais le doute s’installe quant à sa pureté : Rāma ne sachant pas si son ennemi a violé sa femme ou non, il estime, par devoir envers son peuple, être dans l’obligation de la bannir. Elle entame alors un second exil avec ses enfants.

Nina Paley décide ainsi de mettre en écho sa propre expérience : alors qu’elle soutient son compagnon qui doit partir à l’étranger pour son travail et qu’elle finit par le rejoindre, il la quitte.

Sita chante le blues, réalisé par Nina Paley, 2009 © Eurozoom

Sita chante le blues, réalisé par Nina Paley, 2009. © Eurozoom

Il y a plusieurs axes à dégager du visionnage de Sītā chante le blues. D’abord, le film est novateur et audacieux au niveau de son animation : plusieurs styles distinguent les différentes histoires qui traversent le métrage. Dans les passages dialogués, on trouve des dessins inspirés de la peinture rajput, dessins qui laissent place à une animation beaucoup plus géométrique pendant les scènes chantées. Ces séquences sont notables parce que c’est la voix de la chanteuse de jazz Annette Hanshaw que l’on entend. Il n’y a aucune chanson originale dans Sītā chante le blues, et c’est à travers les morceaux de cette dernière que le titre du film prend tout son sens. L’histoire de Sītā est en outre ponctuée de passages explicatifs, durant lesquels trois narrateurs au parler très moderne − contrastant avec leur apparence traditionnelle − expliquent le récit du Râmâyana, mettant en exergue la multiplicité des versions d’une même intrigue. Enfin, toutes les séquences concernant la réalisatrice sont animées de manière très simple, presque en esquisses.

Sita chante le blues, réalisé par Nina Paley, 2009 © Eurozoom

Sita chante le blues, réalisé par Nina Paley, 2009. © Eurozoom

Si les techniques utilisées sont intéressantes, le problème se pose plutôt au niveau de l’intégration de l’histoire de Nina Paley dans le récit plus large de Sītā : l’animation des séquences modernes dénote trop avec le reste du film.

Ce souci de cohérence dans l’animation rejoint finalement la question de la pertinence du récit de Nina Paley. En effet, la réalisatrice étant une Américaine blanche, on peut donc se demander dans quelle mesure la récupération de récits hindous est pertinente. Le parallèle avec sa vie privée enlève au récit du Râmâyana toute la réflexion sur les inégalités de genre, et fait de Sītā chante le blues une simple histoire de deux femmes fidèles à leur compagnon.

Dans la culture hindoue, Sītā représente la mère parfaite, la femme parfaite ; elle est considérée comme la fille de la Terre et est un symbole de fertilité. Pour Anju Bhargava, elle est une partie intégrante de la culture hindoue et un personnage féminin qui « révèle sa grandeur, peu importe les situations ». C’est sa complexité et son côté profondément humain et imparfait qui en font une figure si inspirante. L’autrice de l’article avance que le Râmâyana, il y a des siècles, abordait déjà des thèmes comme le divorce ou le fait d’être un parent célibataire : de fait, Sītā est abandonnée par son mari et élève ses enfants seule. Pour Anju Bhargava, « Sītā n’est pas un personnage docile, mais elle est une personne malheureuse ». Sa place en tant que femme dans le Râmâyana dit quelque chose de la place des femmes dans la culture hindoue.

Sita chante le blues, réalisé par Nina Paley, 2009 © Eurozoom

Sita chante le blues, réalisé par Nina Paley, 2009. © Eurozoom

C’est là que le long-métrage de Nina Paley ne réussit pas sa retranscription de l’histoire de Sītā. En faisant un parallèle manquant de pertinence entre le vécu de Sītā et le sien, la réalisatrice appauvrit son récit des deux côtés. Si son absence de justesse n’est pas forcément évidente à première vue, elle le devient si l’on effectue une rapide recherche sur le Râmâyana. Ce manque de pertinence est lié à un manque de sincérité. Nina Paley, à la fin du film, s’intéresse au Râmâyana − ce qui ressemble à une justification du sujet du métrage. Il apparaît que, bien que le vécu de Sītā l’ait passionnée et inspirée, elle n’a pas réussi à en comprendre le sens, ou à le retranscrire à l’écran.

Sītā chante le blues est donc intéressant dans sa forme, mais déçoit par son fond. Il amène au premier plan la question de l’appropriation culturelle et a au moins le mérite de faire découvrir à certain-e-s le Râmâyana. Pour les personnes qui seraient intéressées par le long-métrage, sachez qu’il est disponible de manière légale sur YouTube.

 


Références qui ont servi à l’écriture de l’article :