En ce jour d’élection, la France se rend aux urnes, s’abstient, bouillonne quelque peu dans une anticipation sans précédent. L’occasion de se replonger dans des écrits engagés, comme ceux de Voltairine de Cleyre, anarchiste et féministe nord-américaine indispensable du XXe siècle, aujourd’hui oubliée des mémoires. Parmi ses textes, on trouve des poèmes très forts, qui nous parlent de l’existence dans tout ce qu’elle a de plus réel et complexe. Longtemps inaccessible pour un public francophone, cette intellectuelle peut désormais être lue dans un livre très complet, D’espoir et de raison : Écrits d’une insoumise, paru aux éditions Lux. Une lecture pour penser ensemble, discuter, partager, et rester impliqué-e-s collectivement.

 

Dans ses pas, il y a l’habitude. De marcher vers cette destination sans trop savoir pourquoi. Un automatisme fait femme, l’incarnation de la quotidienne répétition. Le mouvement inconscient qui la pousse vers l’avant. Les portes qu’elle franchit, les visages qu’elle croise, se ressemblent et s’enchaînent sur fond d’existence. Ils semblent souvent vains, ces pas. Quand ils cessent, il faut occuper les mains, la chair mourante qui se cache derrière la poudre teintée d’un pot ouvert chaque jour. Le papier et son odeur hantent le bout de ses doigts, qu’elle laisse glisser le long de la matière irréelle et pourtant enclume invisible qui nous retient, là. Quand l’inconnue la regarde, traverser la vie sur le béton inhumain, elle remarque l’ombre qui la suit. Paisible et mouvante, accrochée à ses basques comme un marmot épuisant. Elle a choisi de continuer, comme tant d’autres, de se lancer dans la partie malgré les matins douloureux de l’insignifiance. Parfois, elle aimerait quitter la table et laisser sa mise à la volonté des âmes en peine, des ombres résistantes, des voix intérieures. Elle n’existe que par la multitude, celle qui marche. Elle avance pour garder le rythme. Quand on la toise, elle se meut. C’est la dactylologie des vivant-e-s. La gestuelle perdue de créatures ambulatoires, qui communique le néant d’un réveil brusque, d’un silence involontaire, d’un regard qui s’appuie sur le coin d’un sourire, une ridule qui trahit l’échéance. Les inconnues sont assises à la même place de ce café qu’elles affectionnent, à des heures différentes. Elles s’observent, épient les autres comme elles, qui cheminent dans cette harmonie absurde qui donne aux villes leur charme si singulier. Elles ont choisi de rester et d’obtempérer face à la beauté d’une autre qui marche. En avant.

Annabelle Gasquez

Life or Death

A Soul, half through the Gate, said unto Life:
“What dos thou offer me?” And Life replied:
“Sorrow, unceasing struggle, disappointment;
after these
Darkness and silence.” The Soul said unto Death:
“What dos thou offer me?” And Death replied:
“In the beginning what Life gives at last.”
Turning to Life: “And if I live and struggle?”
“Others shall live and struggle after thee
Counting it easier where thou hast passed.”
“And by their struggles?” “Easier place shall be
For others, still to rise to keener pain
Of conquering Agony!” “and what have I
To do with all these others? Who are they?”
“Yourself!” “And all who went before?” “Yourself.”
“The darkness and the silence, too, have end?”
“They end in light and sound; peace ends in pain,
Death ends in Me, and thou must glide from
Self
To Self, as light to shade and shade to light again.
Choose!” The Soul, sighing, answered: “I will live.”

La vie ou la mort

Une âme qui franchissait le Portail s’arrêta à mi-chemin et dit à la Vie :
— « Qu’as-tu à m’offrir ? »
La Vie répondit :
— « De la tristesse, un incessant combat, des déceptions.
Puis le Silence et la Nuit. »
L’âme dit à la Mort :
— « Et toi, qu’as-tu à m’offrir ? »
— « Je te donnerai tout de suite ce que la Vie ne t’accordera qu’à la fin. »
L’âme se tourna vers la Vie :
— « Et si je vis ? Et si je me bats ? »
— « D’autres vivront et se battront après toi. Et leurs combats seront plus faciles là où tu auras combattu. »
— « Mais à quoi bon leurs luttes à eux ? »
— « Elles rendront plus léger le fardeau de tous ceux qui naîtront ensuite à la douleur et qui la combattront à leur tour. »
— « Mais qu’ai-je à voir avec ces autres ? Qui sont-ils donc ? »
— « Ils sont toi. »
— « Et ceux qui sont venus avant moi, qui sont-ils ? »
— « Eux aussi, ils sont toi. »
— « Le Silence et la Nuit auraient donc une fin ? »
— « Ils finiront en chant et en lumière.
Et la douleur s’achèvera en Paix
Puisque la Mort meurt en moi
Tandis que tu passes de toi aux autres
Que la lumière s’ombrage et que l’ombre s’illumine
Choisis ! »
L’âme, en larmes, répondit :
— « Je vivrai ! »

« Life or Death », D’espoir et de raison : Écrits d’une insoumise, textes réunis et présentés
par Normand Baillargeon et Chantal Santerre, éditions Lux, 2008.

 

Tracklist :

  1. Matt Elliott — The Mess We Made
  2. Angel Olsen — Unfucktheworld
  3. King Dude & Chelsea Wolfe — Be Free
  4. Warpaint — Billie Holiday
  5. Swans — Love Will Save You
  6. King Woman — Burn
  7. Woven Hand — Ain’t No Sunshine
  8. Nick Cave & The Bad Seeds — Red Right Hand 
  9. Gazelle Twin — I Am Shell I Am Bone
  10. Converge — Wretched World
  11. Electric Wizard — Funeralopolis
  12. Johnny Cash — God’s Gonna Cut You Down
  13. Neurosis — Fire is the End Lesson
  14. Boris — Farewell
  15. Oathbreaker — The Abyss Looks Into Me

 


Pour celles et ceux qui préfèrent Spotify, c’est par là.


Image de une : Nature Dancer. Carlotta Corpron, 1943.