Yan part en voyage, comme une fuite géographique se mêlant à une confrontation émotionnelle. On rêve tou-te-s d’un ailleurs, mais ce dernier est-il meilleur que l’endroit où l’on se trouve en ce moment ?

 

Il fallait oublier. Oublier le bruit et la fureur. Oublier que le pays va peut-être basculer, et pas forcément vers un meilleur. Oublier toutes les préoccupations. S’éloigner un peu, alléger le fardeau. Désaturer.

La veille au soir, comme souvent, le stress du départ. Rester devient une souffrance, mais l’inquiétude de partir demeure. Pourtant, tout est prévu, l’argent dépensé, l’horaire arrêté, impossible ou presque de reculer. La suavité de Tunng m’aide à enlever de la couleur, de la douleur. Jenny Again et Woodcat émoussent le tranchant des choses, passent en niveaux de gris un décor aux aspérités moins abruptes, jusqu’au noir des rêves oubliés.

Elles me translatent sans transition vers un matin doucereusement terne, dans un siège se mouvant en presque droite ligne, direction la côte. Notre point de chute temporaire, cette étendue d’eau brunâtre, canalisera peut-être mon trop-plein, absorbera ma pollution avant l’île. C’est du moins ce que j’espère, malgré l’épaisseur de chair, de métal et de béton.

De l’autre côté, le tunnel passé, l’ouïe redevient claire, le jour se fait et le monde est inversé. Sur les routes, comme prévu, il faut penser à l’envers. Mais dans le ciel aussi et surtout, le plus important, intérieurement, de petites lumières se rallument, l’état d’esprit s’altère.

Après quelques instants, les couleurs reviennent dans cette Pleasantville éphémère. En soi, rien n’est réellement meilleur ou différent, mais le voyage a cette suspension du temps, des responsabilités, des soucis et souffrances lui conférant sa puissante vacuité. Rien n’y est aussi grave, aussi pressant, aussi sédentaire et mortifère. Ayant remonté le temps cette fois-ci, je m’y sens plus puissant, davantage aux commandes, un rien plus serein.

Malheureusement aussi éternels qu’éphémères, ces moments s’évaporent. Les danses finissent par s’achever, les rires par s’éteindre, les silhouettes par s’évanouir. Du poste radio monte la voix d’une GlaDOS douce-amère qui me « veut parti », me rappelant que le voyage n’a jamais fait une grande différence. La mélancolie m’avait suivi, autant l’apprivoiser une fois rentré.

 

Œuvres et lieux cité-e-s :

  • Le Bruit et la Fureur, William Faulkner, 1929
  • Comments Of The Inner Chorus, Tunng, 2006
  • Pleasantville, Gary Ross, 1998
  • Personnage de GLaDOS, créé par Erik Wolpaw et Kim Swift, pour Portal et Portal 2
  • Les routes