Cette nuit a commencé classiquement. Un restaurant assez agréable, un plat qui contente l’estomac et n’irrite pas les papilles, et des alcools dont on pouvait tracer la provenance. Je n’aurais jamais dû commencer par l’absinthe, ce fut une erreur… Mais l’absinthe n’est pas un choix anodin, l’absinthe est un choix impliquant. Je voulais autre chose. J’ai eu autre chose. Dans ce restaurant, pas de scandale ni de gens ivres, pas de perroquet ni d’homme sans yeux, pas de chien enragé ni de cheval qui galope. Oui, j’avais déjà vu tout ça durant la nuit, à Moscou. C’était donc un lieu sans incident, rien ne présageait quoi que ce soit d’extraordinaire, si ce n’est que j’avais au creux de la main une sensation de vertige, juste au creux de la main, au milieu de la ligne de vie. Il y a cette partie assez grotesque sur la paume qui ressemble à un petit boudin de chair, comme un coussinet ou un petit monticule, qui se trouve sur la partie inférieure de la main, dans le prolongement du pouce. Eh bien, mon vertige s’est manifesté sur le flanc du petit monticule, la partie qui descend vers le creux de la main. C’est comme si mes veines avaient dévié d’un coup de leur trajectoire pour toutes se donner rendez-vous à cet endroit bien précis de ma paume. Je pouvais sentir mon afflux sanguin abonder vers ce petit point. Et tout mon corps s’est excité. Ce picotement, je l’ai déjà expérimenté. C’est la traduction palmaire d’une excitation prémonitoire. C’est extrêmement plaisant. Ce n’est pas de la jouissance, c’est pire.

Cette soirée s’annonçait particulière. Ma paume en était témoin. Les verres d’absinthe nous ont rendu-e-s ivres et euphoriques. Nous sommes sorti-e-s du restaurant dépourvu de perroquet et d’homme sans yeux. C’était un des moments de l’année où Moscou est plutôt agréable. La ville s’était débarrassée de sa neige et de sa gadoue, de son verglas et de cette couleur grisâtre, elle n’avait pas encore récupéré tous ses degrés, mais sa température nous permettait d’oublier le troisième lainage et de déambuler dans les rues sans déplaisir et sans risquer de choir. L’absinthe nous a conduit-e-s dans ce club qui porte le nom d’un potage : « Solianka ». Tout est passé très vite. La musique. Les cocktails. Les gens fous. La foule était devenue moins dense, c’était signe que la fin de la nuit approchait ou que le petit jour allait se pointer. J’avais soif et il m’a offert une petite bouteille d’eau de 33 cl. C’était délicieux. J’ai jacté sur Tolstoï et encensé Dostoïevski, ce qui nous a beaucoup rapproché-e-s. Le potage fermait, alors on est allé-e-s marcher dans les rues encore calmes, à la recherche d’un restaurant de potage. Décidément, la soupe en Russie, c’est culturel. Sur le chemin, on a croisé trois gars qui nous ont coupé la parole et la route. Ils avaient des vêtements relativement hideux, datés d’une époque où l’enclume et le marteau étaient encore sur le drapeau. Je parvenais à tenir très correctement une conversation en anglais sur un écrivain russe, mais j’étais en revanche incapable de comprendre les beuglements de mecs qui commençaient à être intimidants. La menace se fit plus concrète quand l’un d’eux serra mon bras avec l’agressivité et l’acharnement d’un geôlier. Là, mon compagnon de soirée m’attrapa et me poussa dans le supermarché juste à côté. Il me balança : « Tant qu’ils seront là, tu ne bouges pas et tu restes au rayon yaourts. » Fort bien, me suis-je dit, je ne bouge pas et me positionne devant les laitages goût fruits rouges (sans morceau). Toto (je le nomme ainsi, car je n’ai aucun souvenir de son nom) demanda au vigile d’appeler la police. Les trois mecs sont restés plantés devant l’entrée du supermarché. Apparemment, c’était des officiels. Ils avaient de vieux papiers tout fripés qui les avaient autorisés à briser mon radius. La police est arrivée, Toto est sorti du supermarché. Les policiers, les trois officiels et Toto étaient dehors, ils parlaient. Les airs gêné des flics et patibulaire des trois comparses complexifiaient mon interprétation de la situation. Je restais devant les Danone. Mon immobilité était extraordinaire. Je n’avais pas de passeport, il était à l’ambassade pour le renouvellement de mon visa. Je ne pouvais donc pas justifier mon identité. Je réfléchissais et sentais mes veines affluer dans mon coussinet. Il était tout gonflé d’angoisse. Si je l’avais touché avec une aiguille, il aurait explosé comme un ballon de baudruche. Je ne comprenais pas comment une petite absinthe dans un restaurant de facture classique m’avait amenée à me cacher de probables agents soviétiques dans le Carrefour City local. La police nous a finalement escorté-e-s en voiture jusqu’au domicile de Toto. J’ai bu un thé chez lui, ai récupéré un afflux sanguin paisible et je suis rentrée chez moi. J’ai dormi. J’ai eu deux jours de gueule de bois. Je n’ai jamais su qui était Toto, je sais seulement qu’il n’aimait pas Tolstoï.

 


Image de une : L’Absinthe de Vincent van Gogh, huile sur toile de 1887, Musée Van Gogh, Amsterdam.