Vouloir écrire sur Black Panther, c’est ressentir la pression de l’attente créée autour de ce film à chaque mot, ce qui en soi est révélateur et compliqué. Pour autant, il aurait été trop bête de ne pas se plier à l’exercice tant les angles d’analyse pour la dernière sortie Marvel sont multiples. Black Panther est à fois la manifestation d’une demande (du public), d’une nécessité (pour la représentation), d’une réalité (capitaliste) et d’un glissement (social). C’est aussi l’exemple même de la puissance et de l’influence de la pop culture dans nos sociétés, et de l’ascendant qu’elle peut avoir sur nos vies.

 

[Attention, cette critique contient de nombreux spoilers.]

 

Black Panther est un film important à bien des égards : évidemment, il s’agit de la première adaptation au cinéma d’un comics avec un casting majoritairement noir. Le long-métrage regorge en outre de références historiques aux cultures africaines, et sa plus grande réussite est certainement la mise en scène d’une alternative afrofuturiste par le biais de ses décors, de sa musique, de ses dialectes et de ses costumes.

Le regard que l’on porte sur Black Panther ne peut évidemment pas être totalement détaché du contexte de sa sortie, de la montée des groupes de suprémacistes blancs aux États-Unis et de l’élection de Donald Trump. La puissance de sa réception non plus. En laissant la narration aux concerné-e-s, Black Panther exerce une petite révolution, qu’il est cependant important d’appréhender avec beaucoup de prudence. L’élévation au rang d’objet culturel suprême et intouchable non questionnée d’un tel film ne peut être ignorée, car celle-ci est aussi le résultat d’une puissante campagne marketing destinée à aliéner un public demandeur, ainsi que celui d’une conjoncture économique et politique indétachable du long-métrage lui-même.

Prenant presque la suite de Captain America: Civil War, Black Panther raconte l’histoire de T’Challa (Chadwick Boseman). Le jeune homme a perdu son père, le roi du Wakanda (John Kani), et doit lui succéder. Ce pays situé en Afrique est une monarchie cachée aux yeux du monde. Sa population a prospéré grâce à la découverte du vibranium, un métal aux propriétés extraordinaires. Cette bulle utopique, dont les habitant-e-s vivent loin des tracas du reste de la planète, n’a jamais été colonisée ni pillée. Mais la prise de pouvoir de T’Challa va se compliquer : Erik « Killmonger » Stevens (Michael B. Jordan), un cousin dont il ignorait l’existence et qui a grandi aux États-Unis, revient pour venger le meurtre de son père et va bouleverser la vie tranquille du Wakanda. Autant dire que si cette réalité alternative est fantasmée, elle est pourtant profondément ancrée dans nos sociétés.

Black Panther, réalisé par Ryan Coogler, 2018. © Walt Disney Company

Visuellement, la CGI de Black Panther n’est pas une franche réussite, et la réalisation des scènes de combat en shaky cam rappelle les plus mauvais moments de Hunger Games. Cependant, les actrices et acteurs proposent des prestations justes et abouties, venant sauver in extremis la qualité cinématographique très inégale du film. Ce bémol n’empêche pas néanmoins Black Panther de s’accomplir dans quelques trouvailles visuelles et scénaristiques. Le long-métrage est un bouleversement au sein du genre même de la science-fiction.

 

L’imaginaire de la science-fiction : s’extraire de ses limitations

Pour les adeptes de SF, la sortie de Black Panther constitue une sorte d’anomalie. Le genre, dominé par des hommes majoritairement blancs, se bat depuis longtemps contre des préconceptions et des tropes limitant constamment son épanouissement, son potentiel. Alors que la science-fiction devrait être le genre par excellence qui permet de disserter et d’envisager autrement le monde dans lequel nous vivons, son inventivité s’est vue limitée par ses plumes et ses décisionnaires. Le poids de l’hégémonie masculine dans la culture n’est pas un détail, tout comme celui de l’idéologie capitaliste : ces deux aspects enferment la création et ses possibles, contingentent l’imaginaire. D’un point de vue narratif, cette situation a généralement pour conséquence le non-renouvellement d’un genre souvent méprisé, malgré sa large popularité.

C’est ainsi que la grille de lecture féministe et intersectionnelle de la pop culture se révèle essentielle : à la fois pour critiquer la SF, mais aussi pour en localiser les angles morts. Pour dire les choses de manière plus concrète : il nous faut sortir du schéma impérialiste, militariste, nihiliste et soi-disant subversif de la science-fiction comme seule structure acceptable pour la fiction d’anticipation. Ces dimensions ne doivent pas totalement disparaître des récits – puisque leur omniprésence est en soi un commentaire pertinent sur nos sociétés –, mais il est nécessaire d’apporter un regard différent sur leurs conséquences. Et c’est ici que Black Panther s’impose comme un chamboulement en soi au sein de la SF.

Dans la réalité du film, la politique impérialiste de notre monde est une base solide, mais l’histoire nous offre une alternative, un « et si » salvateur permettant de changer sensiblement le point de vue. Le scénario n’esquive pas les tropes chers à la science-fiction, mais les utilise comme toile de fond et tente de les déconstruire pas à pas. Les personnages sont des manifestations possibles de ce qu’une telle société peut provoquer, dans toute leur pluralité. Black Panther parle d’abord des dynamiques sociales et relationnelles des humain-e-s, lesquelles viennent indirectement disserter sur celles qui régentent les sociétés et les institutions. Son contenu semble familier car il revient aux racines de la SF, à ses fonctions premières. Mais il actualise chacune de ses caractéristiques, de ses obligations officieuses pour brouiller nos préjugés et nous mettre face à nos préconceptions narratives et filmiques. Parvenir à cela dans le cadre d’une production si grand public est franchement miraculeux.

Black Panther, réalisé par Ryan Coogler, 2018. © Walt Disney Company

L’analyse féministe et intersectionnelle des œuvres de pop culture permet donc une confrontation directe avec la création que l’on consomme, mais aussi, tout simplement, de faire une place à celles et ceux qui sont depuis toujours invisibilisé-e-s, et dont les récits sont ignorés. Black Panther vient ainsi tordre le cou aux marottes de la science-fiction : les femmes y sont largement représentées, sans être limitées à des sexbots ou à des figures désincarnées, les « méchants » et les « gentils » ne sont pas unidimensionnels – les deux côtés finissant par s’interroger l’un l’autre –, les personnages racisés ne sont plus au service d’autres, sacrificiels ou figuratifs, ils sont les protagonistes, et leur arc narratif n’est pas déterminé par l’utilité qu’ils pourraient avoir pour un héros ou une héroïne blanc-he.

En définitive, le nouveau Marvel sort de l’habituelle dichotomie des récits de science-fiction : le bien et le mal, la science et la nature, la satire et l’anticipation. C’est un mélange savamment élaboré qui, sous couvert de dépouillement scénaristique (les enjeux des personnages sont simples et lisibles), pousse spectatrices et spectateurs à réfléchir. Black Panther n’est pas une révolution en soi – et celle de son récit est arrêtée brutalement –, mais bel et bien un accomplissement sans précédent dans la pop culture, par sa portée et sa proposition. La profondeur de ses personnages, qui sont indubitablement le tour de force du film, est en elle-même une affirmation de sa pertinence.

 

La fallacieuse simplicité des personnages

Dans Black Panther, la complexité du vilain est emblématique du reste des personnages. Malgré les (trop) nombreuses scènes d’exposition, Ryan Coogler se laisse le temps de mettre en scène et en images. Il y a en effet de vrais moments de respiration, assez inhabituels dans un film de super-héros. Son action est confinée dans les obligations officieuses du genre – comme la scène de combat finale, absolument inutile –, lesquelles viennent parfois limiter sa qualité purement cinématographique. Mais il était bien évidemment impossible d’avoir son budget et de ne pas souscrire entièrement à la charte bien établie depuis le début par le Marvel Cinematic Universe (MCU). Coogler navigue finalement au mieux selon les contraintes qui lui ont été imposées.

A priori, Killmonger est le méchant tout trouvé. Il est le fruit de la société capitaliste, inégalitaire, néocolonialiste, raciste, sexiste, patriarcale qui l’a vu naître. Contrairement aux Wakandais-es, il est immergé depuis son enfance au cœur de la domination blanche, confronté depuis son plus jeune âge aux conséquences de cette société. Il est l’un des rejetons d’un système qui ne conçoit l’égalité que comme un privilège à acquérir par l’exploitation et l’oppression d’autrui. En parallèle, le Wakanda est un pays imaginaire avec l’apparence d’un eldorado : non colonisé, riche et souverain, il est, pour ce que l’on en voit, relativement égalitariste en dépit de son statut de monarchie. Mais il n’est pas sans défauts : il force en effet ses habitant-e-s à rester confiné-e-s à l’intérieur du royaume, dont l’existence ne doit d’ailleurs pas être révélée et, visiblement, les étrangers-ères n’en ressortent pas vivant-e-s. C’est une bulle prête à exploser, qui exécute celles et ceux qui remettent en question son fonctionnement, à l’instar du frère du roi T’Chaka, père de T’Challa. Mais la réalité du Wakanda, à l’image de celle de Killmonger, est aussi une conséquence et une référence à la politique capitaliste et impérialiste de l’Occident.

Black Panther, réalisé par Ryan Coogler, 2018. © Walt Disney Company

Black Panther est une remise en cause du statu quo, chaque personnage l’appréhendant différemment : certains sont dans la révolte, d’autres dans l’isolation, mais tous résistent à leur façon à l’oppression. Leurs regards sur le monde ont un point de convergence, mais de multiples interprétations. Chaque protagoniste s’incarne aussi dans son rapport au pouvoir et dans ce qu’obéir signifie. T’Challa, sur le plan moral, n’est pas forcément « meilleur » que Killmonger. Lors de sa cérémonie d’intronisation, personne ne s’oppose à lui. Et lorsque M’Baku (Winston Duke), le chef de la tribu Jabari, le défie, l’ordre se trouve bouleversé. T’Challa, a priori figure pacifique et de compromis, est dans le fond assez ignorant et conservateur : il prend le trône car il le doit, et n’a aucune intention de remettre en cause le fonctionnement de son royaume. Certain-e-s s’interrogent sur l’immobilisme du Wakanda et le font remarquer à ce dernier, comme son ami W’Kabi (Daniel Kaluuya), qui lui confesse sa déception en voyant qu’il ne compte rien changer à l’organisation politique du royaume et au cas Ulysses Klaue (Andy Serkis). Tout comme sa sœur, Shuri (Letitia Wright), qui lui explique que « ce n’est pas parce que quelque chose fonctionne que cela ne peut pas être amélioré », une référence indirecte à la situation du Wakanda.

« La SF et la fantasy passent souvent inaperçues. Les gens ne recherchent pas une pensée radicale dans un domaine que les critiques définissent comme des imbécillités destinées au divertissement1 », expliquait Ursula Le Guin. De ce fait, on aurait tort de mépriser la pensée radicale et sa mise en scène dans Black Panther. L’Afrique imaginée à travers le Wakanda est celle d’un continent qui n’aurait été ni pillé ni touché par le colonisateur blanc. Le Wakanda est en outre une monarchie qui dissimule sa réelle nature et ses richesses, et qui n’a aucunement l’intention de venir en aide à la diaspora africaine dans le monde, alors que celle-ci est exploitée et oppressée. Elle s’est construite en réponse à l’oppresseur et par crainte de lui, ce qui ne l’a pour autant pas empêchée de reproduire certains de ses schémas : « Si quiconque découvrait ce que nous sommes vraiment, ce que l’on possède, cela pourrait détruire le monde », explique T’Challa. C’est en cela que l’idée du Wakanda comme utopie sociétale nous est dévoilée comme une tromperie dès le début du film. Le pays ne s’est pas totalement bâti en dehors des enjeux de l’oppresseur blanc. Si sa culture n’a pas été spoliée, ses structures institutionnelles sont néanmoins déterminées par un protectionnisme national, la peur des étrangers-ères, et la hiérarchie d’une société classiste et donc logiquement inégalitaire. Cela ne nous est pas expliqué dans de longs discours, mais par le simple biais de la mise en scène d’une monarchie isolationniste.

La révolution dans Black Panther n’est donc peut-être pas dans la forme, mais le fond y travaille cependant grandement. C’est bel et bien Killmonger qui incarne le bouleversement ultime : il symbolise l’extérieur − les spectatrices et spectateurs en somme. Seulement, là non plus, rien n’est aussi simple qu’il n’y paraît. Son véritable but n’est pas d’aider les personnes oppressées selon l’idéal solidaire du panafricanisme, mais bel et bien de dominer le monde entier. C’est un conquérant, qui perçoit le Wakanda comme un « empire ». Le choix de ses mots est important. Lors de son affrontement final avec T’Challa, il lui dit : « J’ai appris de mes ennemis. » Et le roi de lui rétorquer : « Tu es devenu l’un d’eux. »

Dans cette situation, Killmonger représente la radicalisation et une forme de nationalisme, la révolution par la violence et les armes. Il sert de miroir déformant aux habitant-e-s du Wakanda, lesquel-le-s, malgré leurs avancées technologiques, n’utilisent par exemple pas d’armes à feu. Okoye (Danai Gurira), générale des Dora Milaje, les définit d’ailleurs comme « primitives ». Pour autant, ce progressisme est limité aux frontières du royaume. Entre l’isolationnisme et la révolution par la violence, quel est le compromis ? De ce point de vue, la mort de Killmonger est en soi significative. Là où d’autres vilains chez Marvel survivent, où des super-héros nationalistes, comme Captain America, peuvent sans trop de soucis continuer d’exister, lui doit mourir. Son décès matérialise la mort d’une pensée dérangeante, la colère, l’impossibilité d’une véritable discussion. Quand T’Challa suggère qu’il pourrait être soigné après leur bataille finale, son choix est sans appel : « Pourquoi ? Pour que vous puissiez m’emprisonner ? Non. Noie-moi simplement dans l’océan. Avec mes ancêtres qui ont sauté des bateaux… Ils et elles savaient qu’il était préférable de mourir que de vivre enchaîné-e-s. » Le compromis est pour lui impossible, il devient à cet instant précis une figure tragique. Pourtant, dans une perspective essentiellement scénaristique, Killmonger ne sert finalement qu’à la progression d’un héros, T’Challa, qui à la fin, contraint et forcé, décide de révéler la vérité sur le Wakanda aux autres pays. Son potentiel semble ainsi se perdre dans les priorités narratives du MCU.

Au bout du compte, l’entre-deux – entre le stoïcisme de T’Challa et la rage de Killmonger – se retrouve chez certains personnages féminins, à l’instar de Nakia (Lupita Nyong’o), laquelle ne peut se résoudre à se complaire dans l’immobilisme et passe ainsi son temps libre à aider les autres. Elle demande en outre clairement au roi d’accepter des réfugié-e-s, ce qu’il refuse.

 

Unapologetic womanism : les femmes dans Black Panther

Quatre personnages féminins se distinguent, d’abord par leur omniprésence, puis par leur importance : Nakia, Okoye, Shuri et Ramonda (Angela Bassett). Elles incarnent chacune à leur manière une manifestation d’une résilience féminine, à mille lieues des tropes fatigués de la science-fiction. Les modèles féminins forts imaginés par des hommes sont généralement très limités et le crédit qu’on leur donne un peu trop enthousiaste. Le long-métrage, lui, ne cède pas à la pratique facile de l’inversement. Ses héroïnes ne sont pas des héros masculins au féminin. Elles s’incarnent individuellement dans leur féminité ou non-féminité, et prouvent que l’étendue de leur force ne réside pas simplement dans le fait de botter des culs (même si cela peut néanmoins se révéler utile).

Nakia, que l’on attendait a priori dans le rôle de la petite copine du héros, est en fait loin des éternels tropes du girlfriend problem tristement systématique. Dans la scène d’ouverture, on la découvre en mission à l’extérieur du royaume pour sauver des prisonnières. Elle est incapable de se laisser enfermer dans le Wakanda, et ses enjeux dépassent largement ses sentiments pour T’Challa. Shuri, la sœur de ce dernier, est drôle, déterminée et brillante. Elle est la scientifique à l’origine des révolutions technologiques du pays, et bien que dévouée à son frère, elle ne lui est pas pour autant soumise (et finit d’ailleurs par lui voler la vedette). Ramonda, la reine mère, est quant à elle la figure d’une rupture générationnelle. Elle symbolise l’institution monarchique et la possibilité d’un changement, au prix de son sacrifice. Enfin, Okoye, la générale que l’on décrit un peu trop facilement comme « badass », est au service du royaume. Lorsqu’elle doit faire un choix entre sa nation et ses proches, elle choisit la première. Il lui faudra être confrontée à l’absurdité de la situation pour comprendre que le Wakanda n’est pas seulement une institution, mais également les gens qui la composent. Cependant, à la fin, son allégeance va à T’Challa, qui représente la monarchie. Sa perception, bien que légèrement changeante, n’est pas encline au bouleversement. Elle ira jusqu’à affronter son propre compagnon pour protéger sa patrie, que rien ne semble égaler à ses yeux.

Black Panther, réalisé par Ryan Coogler, 2018. © Walt Disney Company

Les femmes sont les véritables héroïnes de Black Panther. Sans elles, T’Challa n’aurait jamais pu récupérer le trône. Elles se débrouillent par elles-mêmes et organisent la révolte contre Killmonger. Mais surtout, dans un univers aussi masculin que celui des super-héros, les femmes sont (enfin) autorisées à la complexité. Elles sont loin de l’unidimensionnalité des protagonistes de Wonder Woman, par exemple. Elles sont indépendantes et libres de leurs choix, donnent leur avis et agissent en accord avec leur façon de penser. Black Panther réussit là où tant d’autres films actuels échouent, cédant facilement à la confusion, entre simplification de l’empowerment féminin et sa capacité à être imprimé sur un T-shirt.

Ainsi, ses héroïnes peuvent être analysées à travers l’angle du womanism, un mouvement féministe afro-américain de la fin des années 1980 créé par l’autrice et activiste Alice Walker. Celui-ci est né du besoin des femmes noires d’être incluses dans les combats d’un féminisme les ayant trop longtemps ignorées. Ainsi, le womanism prend en compte les problématiques de race et de classe. Le Merriam Webster Dictionary  définit le terme ainsi : « Forme de féminisme qui se focalise spécialement sur les conditions et les préoccupations des femmes noires. » Alice Walker résumait le mouvement encore plus clairement : « Le womanism est simplement une autre nuance du féminisme. Il aide à donner de la visibilité à l’expérience des femmes noires et des autres femmes de couleur, qui ont toujours été à l’avant-garde du mouvement féministe et, dans le même temps, marginalisées et rendues invisibles par les textes historiques et les médias. »

En cela, les femmes dans Black Panther incarnent un unapologetic womanism. Il n’y a aucune traduction française de ce concept, mais on pourrait l’expliquer ainsi : avec ces quatre personnages profonds à la toile émotionnelle complexe, le film vient proposer des représentations de l’expérience des femmes noires, en se focalisant sur leurs ressentis, leur rapport les unes aux autres, sans jamais qu’elles n’aient à se justifier ni à s’excuser de leurs combats et leurs opinions. Elles sont au devant et au cœur de l’histoire de leur pays, et en sont des actrices et des décisionnaires. Elles sont maîtresses de leur existence. Les femmes noires peuvent ici se définir selon leurs propres termes, en dehors de l’expérience des femmes blanches. De cette manière, Black Panther s’impose comme un espace d’expression et de représentation pour l’identité noire sans précédent dans l’histoire de Hollywood.

 

Disney rime avec diversité, du coup ?

Plus largement, comme pour Wonder Woman, il est intéressant de contextualiser la conception du film et sa communication. Il aura fallu attendre 2017 pour que Wonder Woman ait son solo movie, lequel nous avait été vendu comme LE blockbuster féministe de l’année, voire de la décennie. Un beau tour de passe-passe de la part de Warner. Il en va de même pour Black Panther, un comics paru à la fin des années 1960. L’attente créée par Disney autour du long-métrage, lequel se place aujourd’hui ironiquement en chef de file de la diversité à l’écran, est gênante à bien des égards. Malgré les progrès faits en matière de parité et de représentation parmi les actrices, les acteurs et les équipes créatives et techniques dans ces super-productions (mais précisons que la route est encore très longue), la structure qui les encadre ainsi que les contextes de production en dessinent les limitations. Ni Wonder Woman ni Black Panther ne peuvent englober des combats et des mouvements de justice sociale aussi complexes que le féminisme et l’anticolonialisme.

Après des années à déclarer que « les films avec des femmes ne marchent pas » ou que « les films avec des noir-e-s ne font pas gagner d’argent », Disney a décidé de miser sur un tel projet, mais uniquement parce que l’entreprise a senti le vent tourner (on pourrait également citer le solo movie de Black Widow). C’est un peu comme quand H&M fait de la pub pour l’inclusion, tout en exploitant des gens à l’autre bout du monde, c’est le paradoxe capitaliste qui piège les spectatrices et spectateurs.

Black Panther, réalisé par Ryan Coogler, 2018. © Walt Disney Company

De la même manière que la rencontre du néolibéralisme et du féminisme pousse à la célébration aveugle de créations artistiques ou d’un pouvoir défini par des préceptes idéologiques classistes, la rencontre du néolibéralisme et de l’activisme crée un espace de contradictions où nous sommes tou-te-s coincé-e-s. C’est en partie ce qu’avance Andi Zeisler qui, dans We Were Feminists Once, cite la critique Zeba Blay : « [La diversité] n’est pas une décision qu’un cadre de studio prend parce que “Oh, la diversité est si importante, et nous avons besoin de voir davantage de femmes puissantes à l’écran”. Non ! Ils le font parce qu’ils comprennent que nous sommes à une époque où les gens sont de plus en plus concernés par ces choses-là. Ils ne le font pas par obligation morale ou éthique, ils le font pour se faire de l’argent, et c’est là l’aspect assez insidieux de tout cela.2 »

La poétesse Audre Lorde a écrit dans Sister Outsider: Essays and Speeches que  l’« on ne détruira jamais la maison du maître avec les outils du maître. Ceux-ci peuvent nous permettre de le battre temporairement à son propre jeu, mais ils ne nous permettront jamais d’engendrer de véritables changements. Et cette réalité n’est menaçante que pour ces femmes qui considèrent encore la maison du maître comme leur seule source de soutien3 ». Explorer le constat fait par Audre Lorde dans cet essai nous pousse à continuellement élargir notre grille d’analyse et à étudier les mécanismes sociaux et les structures tout autour de nous, y compris dans nos luttes. De ce fait, considérer le contexte de production et les intentions de Disney (un conglomérat capitaliste contrôlé par des personnes majoritairement blanches) ne peut être un simple détail. L’utilisation de l’activisme à des fins capitalistes n’est pas nouvelle. Il est donc essentiel de questionner la récupération par un tel studio de la lutte des droits des personnes noires à travers les diasporas et de la mise en scène de leur combat.

Le constat est ainsi similaire à celui fait pour Wonder Woman : Black Panther est un excellent moyen de prétendre à la révolution, tout en se pliant aux demandes et aux limitations du statu quo. C’est en quelque sorte une révolution autorisée par les dominants eux-mêmes. Pourtant, la réponse à ces interrogations est peut-être présente dans Black Panther. Le film ne fait en rien l’apologie de la violence – moyen de domination favori des oppresseurs. Cela dit, il amorce la libération du Wakanda par le soulèvement des armées, tout en nous signifiant qu’il ne s’agit pas d’une fin en soi. Le but caché du long-métrage serait alors très simple : décoloniser les esprits, provoquer la réflexion et le progrès par la virtuosité du récit. La révolution ne serait donc pas là où on l’attendrait. Mais est-elle réellement possible ?

En 2018, la situation est telle que l’on en vient à célébrer des studios de cinéma qui font finalement le strict minimum en matière de représentation. Et Black Panther n’est pas le film qui va magiquement bouleverser tout ceci – tout porte d’ailleurs à croire que les prochaines productions Marvel continueront de nous décevoir en ce sens. Cependant, sa célébration sans compromis des cultures africaines, son parti pris politique orchestré par le réalisateur Ryan Coogler (Creed et Fruitvale Station) – coscénariste aux côtés de Joe Robert Cole –, et sa vision de l’afrofuturisme pensé par l’incroyable Hannah Beachler en font une production cinématographique inédite.

Black Panther prouve que, dans le mainstream, la réappropriation progressive de la narration par les concerné-e-s est possible. C’est un film de divertissement réussi qui, quoi que l’on en pense, fera avancer la discussion à l’échelle internationale. Car de sa complexité naît l’espoir, celui d’un septième art qui affronterait la réalité et ses nuances. Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de la pop culture, et Black Panther en est la preuve.

 


1 Mythmakers & Lawbreakers: Anarchist Writers on Fiction, Margaret Killjoy, AK Press, 2009, p. 11.

2 We Were Feminists Once: From Riot Grrrl to CoverGirl®, the Buying and Selling of a Political Movement, Andi Zeisler, PublicAffairs, 2017, p. 103.

3 « [Survivre], c’est apprendre à se débrouiller par soi-même, impopulaire et parfois injurié-e, et savoir comment faire cause commune avec ces autres qui sont identifié-e-s en dehors des structures, afin de définir et d’aspirer à un monde dans lequel nous pouvons tou-te-s nous épanouir. C’est apprendre comment prendre en compte nos différences pour en faire nos forces. Car l’on ne détruira jamais la maison du maître avec les outils du maître. Ceux-ci peuvent nous permettre de le battre temporairement à son propre jeu, mais ils ne nous permettront jamais d’engendrer de véritables changements. Et cette réalité n’est menaçante que pour ces femmes qui considèrent encore la maison du maître comme leur seule source de soutien », extrait traduit par nos soins, Sister Outsider: Essays and Speeches, Audre Lorde, Crossing Press, 2007, p. 112.