Ce documentaire retrace la carrière et la vie de celle qui, en 1993, est devenue la deuxième femme à intégrer le sommet du pouvoir judiciaire, la Cour suprême des États-Unis : j’ai nommé la juge Ruth Bader Ginsburg. À 85 ans, cette Américaine, également surnommée « Notorious RBG », est une fervente défenseuse des droits humains et une figure détonante de la lutte féministe. Son visage frondeur – imprimé sur des T-shirts, des mugs ou tatoué sur l’avant-bras d’un-e inconnu-e – se dresse contre la politique dévastatrice du gouvernement Trump.

 

La juge Ruth Bader Ginsburg est une véritable star outre-Atlantique. Sur Internet, elle est souvent comparée à Wonder Woman, Black Widow ou encore Daenerys Targaryen. Qui est donc cette femme dont le nom sonne aussi fort que celui d’une super-héroïne ? Sur l’affiche du documentaire RBG, en salles depuis le 10 octobre, il y a son visage en grand, rehaussé de ses deux accessoires fétiches : des grosses lunettes rondes, posées sur un regard aussi clair que l’eau de roche, et une robe noire d’avocate avec une chic collerette à dentelle. Un portrait illustré qui n’est pas sans rappeler ceux du street artist Obey, originaire de Charleston en Caroline-du-Sud, et en particulier celui de l’ancien président des États-Unis, Barack Obama, qu’il avait imaginé durant sa campagne, en y apposant le mot « HOPE ».

« Espoir », c’est justement le mot qui nous vient à l’esprit après le visionnage de cet excellent documentaire réalisé par les Américaines Julie Cohen et Betsy West. Car en plus d’être drôle, touchante et humble, Ruth Bader Ginsburg est un modèle d’intégrité, et certainement l’un des derniers remparts contre la politique conservatrice de Donald Trump. C’est qu’on la verrait bien dans le rôle de présidente des États-Unis… Et pour cause.

 

« Sois une femme. Sois indépendante »

Issue d’une famille d’immigrant-e-s juifs-ves russes, Ruth Bader Ginsburg est née à New York en 1933. Très tôt, sa mère Célia l’enjoint à parfaire son éducation et à travailler assidûment, elle qui n’a pas pu poursuivre ses études car sa famille a préféré privilégier celles de son frère… « Sois une femme. Sois indépendante », répète-t-elle à sa fille qui, des années plus tard, se confie avec pudeur devant la caméra : « Ma mère était stricte. Mais pour mon bien. Elle m’a poussée à me dépasser et à obtenir ce que je méritais. […] Elle me disait aussi souvent : “La colère est une perte de temps.” » Un conseil retenu par Ruth, qui a toujours su garder son sang-froid face aux remarques sexistes.

À force de travail, elle finit par intégrer en 1956 la prestigieuse faculté de droit de Harvard. Sur une promotion de 500 élèves, il n’y a que neuf femmes. Le doyen leur aurait même demandé : « Comment justifiez-vous de prendre la place d’un homme compétent ? »1 C’est dire la manière dont on traitait la gent féminine dans ce milieu encore aujourd’hui dominé par les hommes. La National Association of Women Lawyers a par exemple révélé en 2014 que seulement 17 % des avocates américaines étaient associées (« equity partner ») dans un grand cabinet, alors qu’elles représentaient 40 % des effectifs de la profession2.

RBG, réalisé par Betsy West et Julie Cohen, 2018. © L’ Atelier Distribution / Magnolia Pictures

Pourtant parmi les premières de sa promotion, Ruth Bader Ginsburg rencontre des difficultés pour intégrer un cabinet. Elle le reconnaît : « Être une femme était un obstacle. » Tandis que son mari, l’expert en droit fiscal Martin D. Ginsburg, rencontré sur les bancs de l’école, décroche un poste à New York. Mais il serait injuste de faire un procès à celui qui, profondément admiratif du talent de sa femme, mit sa carrière de côté pour soutenir à 200 % celle de Ruth. « C’était le premier homme qui s’intéressait au fait que j’ai un cerveau. […] Il ne m’a jamais considérée comme une menace. Bien au contraire », raconte-t-elle. Disparu en 2010 des suites d’un cancer, Martin fait partie de ces hommes alliés à la cause féministe. Les moments du film où les proches de Ruth, dont ses enfants et petits-enfants, abordent leur relation intime sont certainement les plus émouvants.

 

Un rempart contre les inégalités femmes-hommes

Au début de sa carrière d’avocate, Ruth Bader Ginsburg s’est illustrée dans des affaires en lien avec la défense des droits des femmes. Nous sommes dans les années 1970, une période d’avancées majeures pour la cause féminine qui recense quelques victoires : le viol conjugal est reconnu comme illégal (il faudra cependant attendre 1993 pour que ce soit le cas dans 50 États), les Américaines obtiennent la légalisation du divorce par consentement mutuel. Ce mouvement émancipateur est notamment porté par des intellectuelles telles que Betty Friedan, journaliste et autrice de l’essai féministe La Femme mystifiée, paru en 1963, ou Gloria Steinem, militante et cocréatrice du magazine américain Ms. Magazine. Parmi d’autres célèbres intervenant-e-s, cette dernière s’exprime dans le documentaire pour témoigner de son admiration à la cofondatrice du Women’s Rights Project, une association de 1972 visant à défendre les libertés civiles.

RBG, réalisé par Betsy West et Julie Cohen, 2018. © L’ Atelier Distribution / Magnolia Pictures

Chronologiquement, le film revient ainsi sur les six cas de discrimination que Ruth Bader Ginsburg va faire valoir entre 1973 et 1976 devant la Cour suprême. Notons que sur les six affaires, elle en remportera cinq. La première est celle de Frontiero contre Richardson. Sharron Frontiero, lieutenante dans l’US Air Force, réclamait son droit à l’allocation logement. Un avantage concédé par l’armée aux hommes, mais pas aux femmes. Convaincu par le plaidoyer de Ruth Bader Ginsburg, le juge William Brennan de la Cour suprême écrivit finalement en faveur de Frontiero : « Notre nation a une longue et malheureuse tradition de discrimination fondée sur le sexe […] légitimée par une attitude de “paternalisme romantique”, qui a pour effet de placer les femmes non pas sur un piédestal, mais dans une cage. »3

« Dans une série d’arrêts devenus fameux, la Cour suprême établit le principe que les lois fondées sur des stéréotypes sexués sont injustes et anticonstitutionnelles. Ruth Bader Ginsburg, qui siège désormais à la Cour suprême, plaida brillamment dans ces affaires en tant qu’avocate pour la branche de l’American Civil Liberties Union chargée des droits des femmes », souligne la présidente de l’American Historical Association, Linda K. Kerber, dans l’article « L’histoire des femmes aux États-Unis : Une histoire des droits humains », paru dans la revue Travail, Genre et Société.

 

Une héroïne pour la jeune génération

Alternant avec justesse entre les moments marquants de sa carrière et de sa vie privée, ce lumineux documentaire s’inscrit aussi dans le présent et suit la juge RBG dans son quotidien, en 2018. Dès les premières images, on voit cette frêle dame d’à peine 1 m 50 s’entraîner d’arrache-pied avec son coach sportif, avec un pull rose sur lequel est inscrit « Super diva ». C’est qu’à 85 ans, Ruth Bader Ginsburg n’est pas prête de prendre sa retraite. En juin 2018, la juge a indiqué vouloir occuper son poste pour encore au moins cinq ans. Comme l’explique la journaliste Stéphanie Le Bars, « pour les libéraux, sa présence sur l’un des neuf hauts sièges en cuir de la Cour est devenue d’autant plus nécessaire que le président des États-Unis – qu’elle avait traité d’“imposteur” durant la campagne présidentielle – a désigné, en remplacement d’Anthony Kennedy, 82 ans – un “centriste” parti à la retraite cet été –, le juge conservateur et fringant quinquagénaire Brett Kavanaugh. »4

RBG, réalisé par Betsy West et Julie Cohen, 2018. © L’ Atelier Distribution / Magnolia Pictures

Le fait d’avoir qualifié Donald Trump d’« imposteur » a créé la polémique, un-e juge de la Cour suprême ne devant pas donner explicitement son opinion politique. Nul doute que RBG est bel et bien une progressiste. En 2012, elle désapprouve notamment une décision de la Cour en faveur d’un boulanger du Colorado qui avait refusé de préparer un gâteau de mariage pour un couple homosexuel. Dans un entretien donné en septembre dernier et diffusé sur CNN, elle a en outre déclaré : « If I were queen, no death penalty » (« Si j’étais reine, pas de peine de mort »). De quoi s’attirer la sympathie des étudiant-e-s en droit, des militant-e-s des droits humains, et de nombreux internautes qui se sont emparé-e-s de son image pour l’ériger au rang d’héroïne.

Un élan insufflé notamment par la jeune avocate américaine Shana Knizhnik, à l’origine d’un Tumblr consacré à la juge Ginsberg, lancé en 2013. Celui-ci a engendré la création de goodies (T-shirts, bodies pour bébé, mugs et tote bags à l’effigie de RBG, avec des inscriptions diverses : « Notorious RBG », « Queen Supreme », The Ruth Will Set You Free », ou encore « Flaming Feminist Litigator »), ainsi qu’un livre, Notorious RBG : The Life and Times of Ruth Bader Ginsburg.

Mais qu’en pense Ruth Bader Ginsburg d’être comparée au rappeur Notorious BIG ? Quand on lui pose la question, elle répond, avec un petit sourire qui ne cache pas son plaisir : « Oui, je sais à qui il fait allusion. J’ai déjà entendu parler de Notorious BIG. […] D’ailleurs, nous avons lui et moi une chose en commun : nous sommes tou-te-s deux nés à à New York, dans le quartier de Brooklyn. » Dans sa chanson « Victory », Biggie scandait : « Excellence is my presence, never tense, never hesitant. » Des paroles qui siéent aussi bien à Notorious RBG.